CHAPITRE X
LE MEILLEUR MANUEL DE MYSTIQUE
L'Évangile de Notre-Seigneur Jésus- Christ, l'Évangile comme il a été écrit par les quatre Évangélistes, Mathieu, Marc, Luc et Jean, l'Évangile purement et simplement, est le premier et de beaucoup le meilleur de tous les manuels de mystique, aussi fort au-<lessu8 de ceux qui ont été écrits de la main des hommes que le ciel est au-dessus de la terre. Et ]e, meilleur commentaire de ce tout premier manuel de mystique, est contenu dans l'ensemble des Actes des Apôtres, des Épîtres de saint Paul et des autres Épîtres canoniques, et de l'Apocalypse.
Seulement le commentaire est, par en- -^ 139 —
droits, plus obscur que le texte qu'il est fait pour expliquer, en sorte que ce. n'est pas le premier venu qui puisse le comprendre et en tirer profit. Au contraire, n'importe qui, même l'esprit le plus simple et sans culture, peut saisir à la surface de TÉvang-ile tout ce dont il a besoin et le comprendre assez pour en profiter, sans avoir à creuser dans ses profondeurs. Car c'est là ce qui distingue ce livre merveilleux : d'un côté, le génie le plus sublime n'arrivera jamais à saisir dans leur plénitude tous les sens du texte divin, et,d'autre part, il n'est pas jusqu'au plus petit enfant ayant atteint l'âge de raison, à l'esprit duquel l'Évangile ne fasse briller dans tout son éclat le message de Dieu pour nous.
L'Ancien Testament est aussi un commentaire de l'Évangile, mais qui est encore plus obscur et difficile à comprendre que les Épîtres de saint Paul et le
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reste du Nouveau Testament, parce que, quoiqu'il soit la préparation et la préface de l'Évangile, et qu'il le contienne par anticipation comme le bouton contient la fleur, cependant il se présente à nous avec un caractère différent et une tout autre physionomie. Aussi, est-ce une erreur, sous la loi de grâce, de retourner, comme font quelques sectes protestantes, aux terreurs et à l'inflexible dureté de l'Ancien Testament. Cette erreur a aussi été commise par plus d'un faux mystique, et c'est une des raisons pour lesquelles rfif^lise s'est vue obligée, de temps à autres, d'imf>oser des restraintes salutaires à la lecture de tous les livres des Écritures sans distinction.
L'Évangile est un manuel de mystique, en même temps théorique et pratique, qui éclaire et qui émeut. Tous les autres lui empruntent leur doctrine, et ne sont que des échos ou des répétitions, des com-
MIHACLE ET MYSTIQUE
mentaires ou des explications de son enseig'nement. Tous doivent lui être strictement conformes, sous peine de ne pas être mystiques du tout. Quelques-uns de CCS prétendus traités spirituels sont de l'Évangile par trop délayé : à peine quelques g-outtes de ce vin généreux, noyées dans les flots d'un verbiage insipide et insigfnifiant. Pourquoi ne pas préférer à cela le vin pur? Il est là, sous la main ; il se trouve dans le Nouveau Testament : « Mangez, amis, buvez, enivfez-vous , 6 ^nes hiens-aimés {Cantique des Cantiques, V, i). »
Aujourd'hui, les chrétiens, en règle générale, ne savent pas leur Évangile, ne sont pas assez versés dans sa connaissance. Il ne faut pas s'étonner qu'ils se montrent si faibles, si instables, si faciles à faire tom.ber dans le péché ou à conduire dans l'erreur. Celui-là seul qui Ht son Évangile assidûment, peut se faire
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une idée approximative de combien il est loin de le pratiquer dans sa perfection ; et celui-là seul qui fait des efforts pour le pratiquer, parviendra à en avoir l'intelligence.
Il y a deux manières de connaître un livre. La première, c'est de l'apprendre par cœur, machinalement, sans que cela pénètre jusqu'à l'intime de votre esprit ; la seconde, c'est de s'en emparer par un procédé vital de découverte ou de redécouverte pour ainsi dire, en sorte que le texte, qui d'abord n'avait fait aucune impression, est maintenant g-oûté : on en jouit, on se l'assimile. Ainsi quand, à force de lire et de relire, *en b 'aidant de la prière et de la méditation, on a fait cette découverte ou redécouverte du divin Évangile, c'est à peine si l'on peut se flatter d'en avoir la connaissance. Quand on en arrive au point de constater que vraiment jusqu'alors on ne l'avait pas
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connu, l'âme se trouve inondée de lumière et abreuvée de délices spirituelles inexprimables. Il faut que nous en venions enfin à sentir que l'Évangile n'est pas un livre, — lettre morte, — mais un maître vivant, une personne ; Celui-là même à la rencontre duquel nous allons dans notre vie mystique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, le vrai Fils du Dieu vivant. C'est Lui et non pas l'évangéliste qui nous parle dans les pages de l'Évangile, et il nous parle cœur-à-cœur si seulement nous ne nous fermons pas devant Lui. Alors il cesse d'être un étranger, une personne à distance, un être aperçu vaguement et comme à travers un brouillard : on entre en contact avec Lui, on vit dans sa compagnie avec Marie et Joseph et avec ses Apôtres ; on le suit sans cesse et partout, en le couvant des yeux avec amour, et Il nous découvre ses secrets.
Il y a des chrétiens qui n'ont jamais
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lu kur Évangile, même une seule fois, d'un bout à l'autre. Ils n'en connaissent que les extraits qui sont lus aux prônes du dimanche, toujours les mêmes cliaque année. En soi, cela est déjà bien boa ; mais ce n'est pas assez : un trop grand nombre des paroles et des actes de Notre- Seigneur sont ainsi passés sous silence. Ces personnes n'obtiennent pas la connaissance complète de Notre-Seigneur qu'elles pourraient et devraient avoir, et leur âme en souffre dans la proportion actuelle de leur ignorance de Jésus. Ce n'est pas du tout l'intention de l'Église que nous r>ous contentions des Évangiles des dimanches ; elle ne nous les présente que comme des morceaux de choix, et des échantillons du banquet qui nous est préparé, pour aiguiser notre appétit et nous exciter à goûter à tous les plats, je veux dire, à lire toutes les pages de l'Évangile sans en laisser une sente de côté.
Je voudrais, s'il m'est permis de faire une suggestion, que chaque chrétien lût d'abord quelqu'une des belles et savantes Vies de Jésus, qui dans ce dernier demisiècle ont été écrites par d'éminents auteurs catholiques, et dans lesquelles tous les événements de la vie de Notre-Seigneur et tous ses discours, contenus dans les quatre évangiles, sont fondus en un récit unique et ininterrompu. Après cela, je voudrais qu'il prît en main le texte même des Evangélistes et en lût au moins un chapitre chaque jour. Qu'il lise et relise ainsi les quatre Évangiles jusqu'à ce qu'il se les soit rendus tout-à-fait familiers ; et même alors qu'il continue de les lire et relire, car c'est l'expérience de tous ceux qui ont fait cela, que, à chaque nouvelle lecture, une grâce nouvelle est communiquée à l'âme, un surcroît de lumière et de joie intérieure. Bien entendu, c'est à condition qu'on lise lentement,
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avec réflexion et en priant. Une fois l'habitude prise de lire ainsi son Évangile et d'en goûter les délices, il n'y a pas danger qu'on trouve cet exercice fatigant. On pourrait aisément lire tout le Nouveau Testament en un an, car il ne contient que 260 chapitres; tandis que trois ans et un peu plus seraient requis pour lire toute la Bible, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, à raison d'un chapitre par jour. La plupart des bons prêtres ont l'habitude de lire leur chapitre quotidien des Saintes Écritures, à genoux et de baiser pieusement le texte sacré, à la fin. Cela aide certainement à entrer dans l'esprit de révérence et d'amour qui convient. Toutefois, on ne mériterait aucun blâme si au lieu de se tenir à genoux pour cette lecture, on se mettait h son aîse, assis, la plume à la main, pour saisir et noter au passageles inspirations lumineuses que Ton peut rencontrer en lisant le texte sacré. r- 147 —
Si chaque chrétien instruit, soit prêtre soit laïc, nourrissait ainsi son âme tous les jours avec la moelle de la doctrine spirituelle, telle qu'elle se trouve dans les Évangiles, quel changement s'opérerait dans le monde ! Comme il s'y trouverait bientôt une augmentation de piété éclairée, de vertu solide et de bonheur pour tous et enfin de gloire k Dieu ! Alors enfin Ton verrait des chrétiens dignes de ce grand nom, comme il y en eut aux siècles de foi du Moyen-Age et au temps des martyrs des premiers siècles du Christianisme.
C'est à nous, prêtres et religieux, qu*il incombe de rameher dans le monde un si heureux état de choses. Dans uoe certaine mesure il est en notre pouvoir d'obtenir ce résultat- Mais il nous. faut ccxnmencer par être, nous*mêmes, de vrais mystiques, avant de penser que nous puissions rendre les autres tels, et, à cette Bn nous devons employer les moyens
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indiqués dans de présent chapitre.
Chaque prêtre fervent, touché de la sainte ambition d'entrer dans les voies d'une vraie vie mystique et de les ensei' gncr aux autres, devrait faire une analyse et une synthèse des Évangiles ; les
décompenser pour ainsi dire pièce h. pièce,
en trier les divers élément* et puis ensuite les reconstruire sur un plan à lui. Le suivant pourrait servir tout aussi bien que n'importe quel autre : i** tout ce qu'est Jésus ; 3° tout ce qu'il fait ; 3° ses paroles et ses discoure ; 4° ce qu'il a souffert pour nous racheter et pour entrer dans sa gloire : groupant tous les textes de» quatre Evangiles sous ces divers titres. Ou bien encore, on pourrait se contenter de tout ramener sous lefi deux chefs qui forment la double caractéristique de la vie mystique; d'une part «on austérité sans accommodement, d'autre part son ineffable dou- — i4q —
ceur ; car Notre-Seigneur a dit : Combien étroite est la porte et rude est le chemin qui conduit à la vie ; mais il dit aussi : Mon joug est doux et mon fardeau léger! (Matth., xi, 30.) Dans ces deux oracles de Notre-Seigrreur nous avons tout l'Évangile en raccourci ; et ce serait un plaisir, au cœur aimant, de ranger toutes ses autres paroles et ses actes, suivant qu'ils servent à mettre en lumière l'un ou l'autre de ces deux principes fondamentaux de la vie spirituelle. Cependant chaque prêtre peut trouver encore plus intéressant de suivre un plan de son invention.
Je suis bien sûr que Ton n'avancera pas très loin dans ce travail, sans être frappé de la beauté et des charmes inexprimables de l'Évangile, d'une manière que l'on n'avait pas ressentie auparavant. On sera tout naturellement conduit k la contemplation affective de Jésus. De lui-même,
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le prêtre fervent se mettra à faire du divin Évangile la règle de toutes ses pensées, de toutes ses paroles, de tous ses actes et de toutes ses ambitions et de ses désirs les plus secrets. Il se sentira attiré doucement mais irrésistiblement à imiter la vie apostolique de son Divin Maître. Jésus lui deviendra une réalité vivante, une présence perpétuelle, une inspiration qu'aucune parole ne saurait peindre.
Quels fruits de sainteté ne pourra-t-on pas attendre de ce prêtre, et quelles œuvres de zèle n'accomplira-t-il pas dans la vigne du Maître !
Mystique, certes il le sera ; et bien plus que mystique ; car il deviendra également père et maître et guide d'autres mystiques. Tout cela, grâces à son étude fervente, soutenue, approfondie, du premier de tous les manuels de mystique, le saint Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui soit gloire à tout jamais !