CHAPITRE XI
hE PECHE, A LA LUMIÈRE DE LA MYSTIQUE
L'existence du mal moral ou péché est un fait qu'on ne peut nier. A quelque point de vue qu'on se place pour l'envisag-er, de quelque manière qu'on s'y prenne pour en rendre raison, on est forcé d'admettre qu'il y a des actes humains qui sortent de l'ordre, tels que par exemple, le meurtre, le vol, le parjure, l'adultère, l'intempérance, l'impiété : lesquels sont tous causés par des mouve»
ments intérieurs déréglés tels que la haine, la jalousie, la convoitise, la paresse, l'orgueil. Nous rencontrons les preuves de ce mal, étalées partout au grand jour, sans parler de l'expérience
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personnelle que nous en faisons en nousmêmes. De plus, la logique des faits et le témoignage de l'histoire nous démontrent qu'il en a été ainsi dans le passé, en remontant de siècle en siècle jusqu'au matin de l'histoire du monde. Arrivés à cet endroit, la révélation divine nous découvre, dans le péché originel de nos premiers parents, la source de cet océan des péchés et des maux qui affligent l'humanité ; et la même autorité nous dévoile aussi ce grand fait que, même le péché d'Adam et d'Eve, n'a pas été le premier anneau dans la longue chaîne ; car ce péché se soude, k l'aide de la tentation du démon, au propre péché du démon et à celui des autres anges déchus, lorsqu'ils poussèrent le premier cri de révolte contre Dieu dans le paradis de leur épreuve.
Le péché est essentiellement un acte libre, délibéré, contraire à la droite rai-
son. Le psalmiste pose cette question : Delicta quis intelligit? « Qui est capable de comprendre le fait du péché? » (Ps., XVIII, 13.) Personne ne peut comprendre le péché considéré en lui-même, parcequ'iJ est une monstrueuse absurdité, étant l'acte d'une créature raisonnable et cependant un acte contraire à la doite raison. Il s'ensuit évidemment que c'est un attentat contre soi-même ; c'est porter les mains sur sa propre ressemblance avec Dieu, pour la détruire ; c'est vouloir criminellement se replonger dans le néant.
Considéré au point de vue abstrait, en passant même sous silence les souffrances accidentelles qu'il entraîne, tant pour celui qui le commet que pour les autres hommes qui peuvent en être les victimes, (souffrances très grandes, comme nous le verrons dans le chapitre suivant), le péché est le plus grand mal qui puisse jamais arriver, car c'est le mal d'un es-
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prit. C'est l'acte d'un être raisonnable qui se sépare de Dieu, qui, de gaîté de cœur brise ses communications avec la source de toute vie surnaturelle, qui se jette tête baissée dans un abîme sans fond ; c'est le suicide d'une âme ; et en même temps c'est un prodigieux mensonge. Tandis que le mystique dit avec le roi-prophète : Il m'est hon de me tenir uni à Dieu (Ps., xxii, 28), parce qu'il en a fait l'expérience ; le pécheur, de son côté, déclare par ses actes sinon par ses discours : « Il m'est bon de me séparer de Dieu ; il m'est bon de me coller à la créature de préférence au Créateur ; il m'est bon, en retombant sur moi-même et les objets créés, de faire retour au néant autant que cela me sera possible »; et cependant ce qui lui arrive prouve tout le contraire. Agir ainsi ne lui est pas avantageux; cela lui fait énormément de mnl.
îl y a dans le péché deux points de vue différents et chacun d'eux est terrible. D'abord il y a le point de vue du mal fait contre Dieu, en tant que le péché est un attentat contre sa souveraineté absolue, un outrage à sa sainteté et à son amour. Ensuite, le point de vue du mal fait à la créature raisonnable, en ce que le péché la sépare de Dieu qui est sa vie et la précipite à des profondeurs de dégradation et de misère, proportionnées à la hauteur de gloire et de bonheur auxquelles Dieu avait eu dessein de l'élever.
L'erreur fondamentale du pécheur, c'est que, pour la gratification de sa passion déréglée, il rapporte toutes choses à luimême. Pour atteindre une fin si basse, il emploie les nobles facultés de son corps et de son âme, ces instruments qui ne lui avaient été donnés que pour le service de Dieu. De plus il porte des mains téméraires SM- les créatures, animées et ina-
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n'imécs, de cet univers visible, qui toutes appartiennent à EHcu : il les réduit à une injuste captivité ; il les force malgré leurs gémissements, pour ainsi dire, à servir à ses fins criminelles, contre la volonté de Dieu, et contre Dieu même, leur Créateur et le sien, qui les avait faites pour un meilleur usage. Mais là oii le misérable pécheur atteint le sommet de rinjusticc et de la folie, c'est lorsqu'il se damne en ce monde et en l'autre par le mauvais usage qu'il fait de ses frères, les autres hommes, voire de ceux qui sont sa cbair et son sang, d'une épouse, de ses enfants, de ses subordonnés, de ceux qu'il nomme ses amis : les entraînant tous avec luimême dans l'horrible état du péché.
Pour cet effrayant égoïste, tout l'univers créé, avec tout ce qu'il contient, n'est qu'une vaste circonférence dont lui se fait \c centre. I! rapporte et subordonne toutes rhoscs k lui seul ; il y rapporte nrfme
Dieu, puisqu'il voudrait que Dieu cédât devant la volonté de cet atome d'être qu'il est. Se pourrait-il que Dieu consentît à un tel renversement des droits inaliénables de sa souveraineté? Et puis, la douceur et l'harmonie de l'ordre ne demandent-elles pas que les choses soient rapportées à l'Être Premier et lui soient subordonnées ; d'autant plus que Dieu en procurant sa propre gloire n'a d'autre vue que de procurer notre bonheur? Peuton imaginer rien de plus désirable? Le pécheur, quant à lui, propose. pour fin h lui-même et à tout ce dont il peut s'emparer, sa gloire au lieu de celle de Dieu, sa volonté au lieu de celle de Dieu, et cela, au prix de son propre bonheur et temporel et éternel, et au prix des âmes précieuses de ses frères qu'il fait tomber dans le péché. Peut-on imaginer rien de plus criminel et de plus idiot?
Or voici la vérité terrible, quoique peut-
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être son manque de foi ou son étourderie l'empêche de s'en rendre compte : le centre autour duquel le pécheur gravite, qui l'attire puissamment, vers lequel il tend de tout le poids de ses péchés, c'est l'enfer de la damnation. La foi nous l'enseigne : il est indubitable que si le pécheur meurt subitement, sans se reconnaître, sans se repentir, il tombera soudain en enfer, tout comme une pierre tenue en suspens au-dessus d'un lac, tombe et est engouffrée dans ses eaux dès que n'étant plus retenue, elle obéit à la loi de son attraction naturelle. Le pécheur veut positivement ne pas être avec Dieu ; hors de Dieu il n'y a, dans l'autre monde, pas d'autre place possible pour la créature raisonnable, coupable d'un pareil crime, que la prison éternelle de l'enfer.
A ce point de vue il n'y a pas de différ(^nce entre celui qui n'est coupable que d'un péché mortel seulement et celui qui
en a commis cks multitudes : l'un et l'autre appartiennent également à l'enfer, encore qu'ils n'y soient point pour le moment.
Dès que le pécheur, par un premier péché mortel, accomplit sa séparation d'avec Dieu, à ce moment précis, son nom est effacé du livre de vie et transféré sur les registres de l'enfer. De droit il appartient à l'enfer aussi strictement que les âmes damnées qui y sont déjà ; quoiqu'il soit encore en son pouvoir, avec la grâce de Dieu s'il veut l'accepter, de rompre ce terrible pacte.
La différence entre un prêcheur et un autre sur la terre, comme aussi entre un réprouvé et un autre en enfer, gît dans le montant de la criminalité de chacun d'eux, et le châtiment sjîécial qui leur sera attribué respectivement^ en conséquence.
Nouspourrtons dire: la différence gît dans le degré de pourriture et de désintégra- — i6o —
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tion morale auquel chacun d'eux s'est laissé choir. Un homme qui vient de mourir à l'instant, est aussi mort que celui d'hier, ou de quatre jours, ou de huit jours, ou d'un mois, ou de six mois ; mais il n'a pas encore atteint le degré de décomposition de ces derniers. De même le pécheur coupable d'un péché mortel seulement, est aussi absolument privé de la vie de la grâce que celui dont la conscience est chargée de milliers de péchés mortels, mais ce dernier est bien plus l'objet de la réprobation de Dieu et des châtiments de sa justice vengeresse.
Cela peut nous aider à expliquer l'avertissement de Notre-Seigneur, au pécheur, dans l'Apocalypse (m, 1-2) : Je sais que tu as la réputation d'un vivant, mais tu es mort. Veille à fortifier les avantages qui te restent encore et que tu es sur le point de perdre. Dans le malheureux chrétien qui a i>erdu la charité, ne fût-ce que
M — Miracle et Mystique.
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par un seul péché mortel» il survit ordinairement tout d'abord la vertu théologale de l'espérance, et puis, celle de la foi : elles se trouvent, il est vrai, déformées (en latin informes) et pourtant capables encore, même dans cet état, d'empêcher une plus grande ruine et de devenir, en quelque sorte, des principes de résurrection spirituelle. Il survit de plus, toutes les vertus morales acquises, et enfin, quelquefois une certaine ombre exténuée de l'esprit de prière. Enfin il peut même se trouver encore dans cette âme, une certaine semblance de la charité : survivant dangereux de Tétat précédent, parce que, dit saint François de Sales {Amour de Dieu, livre iv, chap. lo et ii), il ne sert qu'à tromper le pauvre pécheur sur son état réel et à le tenir dans l'illusion. T.es avantages qui testent encore au pécheur, mais qui sont menacés de dispa-
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raître enfin, auxquels Notre-Seigneur fait allusion, sont donc ces vertus informes de l'espérance et de la foi théologales, et les vertus morales acquises.
Quant aux vertus morales infuses qui forment la suite de la Charité et comme ses dames d'honneur, elles ont été f râpées de mort au même instant que leur Reine.
La vertu théologale d'esf)érance, déformée par le péché mortel, peut périr enfin tout- à fait, par le fait de la répétition et de la multiplication des actes criminels. Viendra un moment où, cette âme passera, presque sans transition, des sommets dç la présomption au plus profond abîme du désespoir. Le joug du péché s 'appesantissant de plus en plus, les habitudes criminelles, comme autant de chaînes i]c fer, devenant solidement rivées, tout espoir de délivrance s'évanouit soudain.
Alors le malheureux tombe dans J<» dé-
Couragement ; le voilà qui s'abandonne comme une épave aux caprices des circonstances, capable de se laisser saisir 'c\ux transports les plus violents de ses passions mauvaises, et ensuite de se laisser hanter par les tentations de désespoir et les idées de suicide.
Une fois l'espérance chrétienne morte, la foi peut encore lui survivre, toute déformée, et affaiblie d'autant par cette triste disparition de l'espérance : mais combien profondément blessée, combien rudement ébranlée ! Cela se voit aux accès de défaillance qui la saisissent de temps en temps, et par les éclipses partielles et plus ou moins prolongées, de sa lumière. Cependant, même une lumière si faible et vacillante vaut encore mieux que la nuit noire ; une âme peut en profiter i>our éviter les pires chutes, et même pour esquisser les premiers pas d'un retour dans la direction de Dieu.
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Le pire des états est atteint lorsque la foi elle-même a enfin disparu, soit par le fait de nouveaux péchés plus particulièrement odieux, que le malheureux aura commis, soit comme conséquence des efforts qu'il aura faits pour éteindre cette lumière persistante et importune de la foi. Cependant, quoi qu'il fasse, la lumière qui lui a été infuse à son Baptême avec le caractère ou signe indélébile du chrétien, n'est jamais complètement anéantie. De temps en temps, du milieu des cendres accumulées, des étincelles et des lueurs soudaines peuvent jaillir qui seront comme les derniers appels de Dieu à une âme qui s'obstine à vouloir se perdre.
En conclusion, on peut dire que, dans l'ordre moral, il y a deux gfrands centres d'attraction et pas plus : d'un côté Dieu, le Dieu-Amour, de l'autre l'enfer de la damnation. Absolument toutes les créatures raisonnables, qu'elles soient in via - ï65
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encore sur la terre, ou bien in termino, arrivées au terme de la vie éternelle soit bienheureuse, soit malheureuse, gfravitent autour de l'un ou de l'autre de ces deux centres : ou bien attirées au premier par la force mystérieuse de la charité, ou bien retenues dans la sphère d'attraction de l'autre, par cette force — antithèse de la charité — qu'est le péché, l'état de péché, le péché habituel ; car le péch^ actuel devient habituel si l'on ne s'en repent aussitôt, et si on ne l'abolit par une bonne confession ou un acte de contrition parfaite.
Ceux qui sont in termino soit les anges, soit les âmes séparées de leurs corps, non seulement sont attirés vers leur centre, quel qu'il soit, mais ils y sont liés à tout jamais. Les hommes encore in iria, ont encore provisoirement le pouvoir de s'arracher à un centre d'attraction et de passer h l'autre. Tous, soit in terynino soit — i66 —
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in via, sont attirés vers leur centre d'attraction, avec une force en proportion de leur affection respective pour Dieu .ou pour le péché.
Le chrétien tiède lui-même, tout comme le mystique à tous les degfrés, ou les pécheurs de toutes nuances, est lui aussi actuellement en train de gfraviter autour de l'une de ces deux sphères d'attraction, celle dont le Dieu d'amour est le focus, ou bien celle de l'enfer de la damnation. Seulement, lorsque, du fait de n'être pas en état de péché actuel, il se trouve graviter autour de Dieu qui est le centre naturel de la charité, il se tient encore à une si énorme distance de ce centre qu'il ne peut guère être échauffé et éclairé par SCS rayons ; c'est à peine s'il a conscience de la force qui le retient et il n'obéit que bien paresseusement à son attraction. Il est si près des confins de la sphère dont le centre d'attraction est l'en-
fer des damnés, qu'il n'y a pas à s'étonner si un beau jour il se trouve arraché soudainement à son orbite première et lancé dans celle-ci, devenant définitivement une de ces étoiles jilantes dont nous parle saint Jude, auxquelles est réservée la tempête des ténèbres éternelles (Jude, j, 3.). Puisse Dieu, dans son amour, nous préserver d'un si grand malheur !