CHAPITRE XII
LES APRES SENTIERS DU PÉCHÉ
Mon peuple a fait deux mauvaises actions : Il m'a oublié, moi qui suis la source des eaux vives, et il s'est creusé des citernes à lui, citernes rompues, qui ne peuvent retenir l'eau. (Jérémle, ii, 13.)
La note dominante de la vie mystique, c'est la joie : une joie profonde et pure, mais cachée aux yeux des hommes. Cette joie n'empêche pas de cruelles souffrances et physiques et mentales ;. la souffrance faisant nécessairement partie du bagage que porte avec lui tout voyageur sur cette terre d'exil ; mais elle s'en accommode. Après avoir subi le supplice de la flagellation en présence des anciens du peuple,
les Apôtres s'en allèrent joyeux d'avoir été jugés dignes de souffrir cet affront pour le nom de Jésus. (Actes, v, 41.) — Je me sens heureux, dit saint Paul, la joie déhorde en mon cœur parmi toutes nos tribulations. (11, Cor., vu, 4.) Au contraire, la note dominante d'une vie de péché, c'est la tristesse ; mais une tristresse cachée, qui ronge implacablement le cœur du malheureux pécheur; une tristesse qu'il s'efforce de dérober à la connaissance du monde, et qui, en dépit de tous ses efforts, éclate souvent au grand jour. Comment en sérait-il autrement pour celui qui s'est fait l'ennemi de Dîeu, l'ennemi de là meilleure partie de lui-même et l'ennemi des autres hommes?
C'est certainement un coup de la miséricordieuse providence divine, qui fait que le péché traîne toujours son châtiment à sa suite, même dès ici-bas, en sorte que le pauvre pécheur ne manque
les' APRES SENTIERS DU PÉCHÉ
pas d'avertissement et pourra peut-être ainsi parer à son éternité. C'est une des lois fondamentales de l'univers, que tout désordre cause un malaise. Un membre brisé, un os disloqué, font horriblement souffrir Jusqu'à ce qu'ils soient reboutés. Or, le péché est le plus grave des désordres, c'est un désordre moral, qui est une cause de malaise à l'esprit soit de l'ange soit de l'homme ; seulement, pour ce dernier, son péché étant en même t'^ps un désordre physique et matériel, il traîne à sa suite, non seulement le mahiise de l'esprit, mais en même temps la douleur physique, laquelle s'attaque à son c"^rps de chair.
Passons rapidement en revue quelquesunrs des souffrances physiques et moraïes qui se pressent sur les talons du péché. Tout d'abord, le remords. Un squelette tenu sous clef dans un placard, n'est pas un compagnon bien folâtre pour un es-
prit malade. Le pécheur fait des efforts désespérés pour l'oublier, mars sans succès. Ensuite, la crainte d'être découvert. Et puis l'indicible confusion, quand il arrive que, malgré tout, on est découvert. Quelle honte de devenir un objet de réprobation à toutes les personnes honnêtes, et même aux corrompus et aux hypocrites, qui ont peut-être été les instigateurs du péché. Même sans cela, d'amères déceptions, un horrible dégoût, se produisent : l'objet convoité, dont on s'était promis des joies si ravissantes, s'est trouvé n'être qu'une pomme de Sodome, appétissante au regard, mais qui se change en cendres infectes dans la bouche. Perte de la santé, éparpillement de la fortune, récriminations sans fin, amers reproches, regrets dévorants : tout cela suit fatalement. Et puis, la question angoissante et qui rend presque fou : Comment tout cela finira-t-il? Réussit-on h lui imposer si-
LES APRES SENTIERS DU PÉCHÉ
lence pour un temps, elle se dresse de nouveau, plus importune, plus insistante. Le malheureux pécheur se tord les mains, détourne la tête et feint de ne pas entendre.
Et maintenant, si le pécheur reste endurci et refuse de retourner comme l'Enfant Prodigue, à son Père Céleste par un sincère repentir et l'amendement de sa vie, une nouvelle série de symptômes alarmants commencera de se manifester.
i<* Déformation de la conscience. Parce qu'iZ est dur de regimber contre Vaigmllun et de pécher sans aucun détour, le misérable essaye de se persuader que le mal n'est pas le mal : il appelle blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc. 2^ Aveuglement de l'esprit. Il est tellement infatué de l'objet de sa passion, qu'il ne voit plus que son image ; et plus rien autre chose ne lui importe dans le monde entier. 3® Fléchissement de la fa-
UtliACtB £7' MYSTIQUE
culte maître3se, la volonté. Plus de puissance de résistance : l'âme est prête à toutes les abdications. 4° Eudurcissement du cœur. Le péché est enfin aimé pour lui-même. Le pécheur ne voudrait plus en être affranchi ; il le suivra jusqu'à bout, sans s'inquiéter où il le mène.
5*> Abaissement effroyable du caractère.
Probité, sincérité, respect de soi, affections naturelles, considération pour les autres, respect des convenances : toutes ces choses sont jetées par-dessus bord.
6° Perversion monstrueuse des appétits naturels, imagination dévergondée, irrésistible tyrannie des sens: tout l'homme, corps et âme est déséquilibré. 7° Maladies terribles, honteuses, conduisant jusque sur les bords de l'abîme de la folie ou du désespoir. 8° Horrible frayeur de la mort que l'on sent approcher sournoisement, et de ce qui vient après la mort. Y a-t-il quelqu'un pour qui I3 mort soit
LES APIihS SEMIERS VU PECHE
un épouvantail comme pour le pécheur?
Tout ce qu'il aime est de ce monde et en ce monde. Et le Jugement ; comme sa seule pensée le fait trembler de terreur I Mentionnons une dernièfe perspective sur laquelle le pécheur ne peut fermer les yeux ; la transmission probable des germes de ses horribles maladies à une postérité innocente de ses crimes.
Cette peinture est-elle exagérée? Tout homme qui connaît le monde est capable de citer à la douzaine, des cas non moins terribles que celui que je viens d'esquisser.
Et puis, en dernière fin, il est nécessaire de faire entrer en ligne de compte les effets posthumes du péché : toute une fourmilière d'autres péchés qui peuvent sortir, après la mort du pécheur, des scandales qu'il a donnés pendant sa vie et des semences de péchés qu'il a disséminées à tous les vents du ciel. Tls peu-
vent continuer de se répandre, de se perpétuer, de se propager sans limite et sans fin, jusqu'au jour du Jugement Dernier.
Alors toute cette horrible progéniture se réclamera de celui qui l'a déchaînée sur le monde; une révision de ses comptes avec la Justice divine s'imposera, comme aussi une aggravation proportionnelle de son châtiment éternel.
Et pendant tout le temps de sa misérable vie sur la terre, à tous les châtiments qu'il s'est attirés par ses péchés, vient s'ajouter le malaise provenant de la crainte de Dieu : non pas une sainte crainte, comme celle des vrais enfants de Dieu, qui ne redoutent rien tant que d'offenser leur Père céleste, encourir sa disgrâce et perdre son amour ; mais une crainte abjecte, une terreur qui lui fait prendre la fuite devant Dieu et le considérer comme un ennemi. Adam pour s'enhacdir à mordre dans le fruit défendu, se
LES APHES SENTIERS DU PECHE
dépoiuUa de la sainte crainte filiale de Dieu, mais il n'eut pas plutôt mangé de ce fruit qu'il fut saisi de la crainte abjecte de Dieu.
Le voilà qui fuit Dieu, qui évite d'aller au devant de Lui comme auparavant, qui se cache dans les bois avec sa compagne coupable. Quand enfin il est bien forcé de paraître devant son Créateur et son Bienfaiteur outragé, le voilà qui devient insolent, ce qui est une autre manière de se dérober aux poursuites de Dieu. Il répond ; La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a tenté (Gen., m, 12), comme pour dire : « C'est à elle qu'il faut s'en prendre, non à moi ; et même, à y regarder de près, Vous, mon Dieu, qui me l'avez donnée, c'est à Vous qu'il faut vous en prendre. »
Est-ce que chaque pécheur ne suit pas en ceci l'exemple d'Adam, osant rejeter sur Dieu le blâme de ses propres méfaits? 12 — Miracle et Mystlfriie.
Prenez le type ordinaire de Thomme du monde, tel que l'a façonné notre civilisation corrompue ; il n'a certes pas la sainte crainte de Dieu ; il boit l'iniquité comme l'eau. Et pourtant, au fond, il est possédé d'une horrible crainte de Dieu.
Il ne peut supporter sa pensée : la simple mention de son Nom adorable suffit quelquefois à jeter cet homme dans des transports de fureur. Pendant des mois et des années il ne mettra pas le pied dans une église ; lorsqu'il se trouvera forcé de le faire par convenance mondaine, par exemple pour assister au mariage, ou à l'enterrement d'un de ses amis ou à quelque démonstration civique, il ne le fait pas sans un certain frémissement, comme le démontre clairement toute son attitude extérieure.
Il fuit, saisi d'une abjecte terreur, devant la face de Dieu ; il fuit d'une fuite qui bientôt, peut-être,
LES APRES SENTIERS DU PECHE
deviendra éternelle. Et tout en fuyant, c'est Dieu qu'il accuse, le Dieu d'amour, le Saint des Saints, et non pas lui-même et sa propre perversité. La littérature contemporaine, du haut en bas, dans toutes ses branches, raffinée ou grossière, légère ou pédante, est saturée de cette sorte de blasphème. Cependant c'est une pose qu'on se donne : elle n'est ni convaincante ni rassurante à ceux qui la prennent, et plus ils crient à tue-tête leur mépris de Dieu, plus ils trahissent la peur abjecte h laquelle ils sont en proie.
Mais n'est-ce bien que cela? Non :
c'est quelque chose de pire : c'est de la haine. Le pécheur habituel devient possédé d'une haine positive contre Dieu.
Sans doute, au début, le novice dans les voies du péché n'en arrive pas encore a une pareille extrémité. Il n'y arrive que peu à peu et comme par degrés imperceptibles, mais enfin vient le moment où
MIHACLE ET MYSTIQUE
il se prend à haïr Dieu si bon, qui l'a créé avec tant d'amour, et le Sauveur qui a donné pour lui tout son sang- sur la croix. Parce que Dieu défend de commettre le péché, parce qu'il le châtie sévèrement dès ici'bas et décrète des supplices éternels contre lui dans l'autre monde, le pécheur est amené pas à pas h la haine positive, avouée, explicite de la sainteté de Dieu, de sa justice, de ses infinies perfections, de son existence, Ahî voilà un des âpres sentiers fdu péché.
Nous nous sommes fatigues dans les voies de l'iniquité, et de la ruine, nous avons g^ravi d'âpres sentiers : ainsi se lamentent los réprouvés, au livre de la Sagesse.
Tels sont donc les âpres sentiers du péché.
Quand nous disons à un jeune insensé, affamé du fruit défendu, que \^ péché fait mal, il ne veut pas le croire. — i8o —
LES APRES SENTIERS DU PECHE
Il répond que ce sont là des contes inventés à plaisir par les prêtres pour faire peur aux petits enfants. Il se rassure en se disant que, pour lui du moins, s'il boit une bonne lampée à la coupe des plaisirs, cela ne tirera pas à conséquence ; il saura bien s'arrêter à temps, ou s'il lui survient un accès de fièvre, il saura se guérir. Pauvre fou ! Combien j'en ai vu comme lui, qui se sont trouvés terriblement pinces à la fin, et qui n'ont pas pu s'empêcher de crier bien haut que tout de même, tout de même, le péché fait rudement mal î
Quand, par une des miséricordes les plus signalées de Dieu, le pécheur, touché de la grâce, forme le désir de revenir sur ses pas, de rentrer dans la vie saine et sainte, il voit se dresser devant lui une montagne de difficultés effrayantes.
Pour n'en citer qu'une en ce moment, 1 y a littéralement « la noie à payer ». Le diable tient à sa créance et ne — i8i —
veut pas lâcher son débiteur. Le diable a acheté cette âme ; le pécheur la lui a bel et bien vendue ; à vil prix il est vrai, et encore il a été filouté : n'importe, le diable détient sa signature. Il a eu soin de prendre ses gages. Il tient une première hypothèque sur le cerveau de sa victime, une autre sur sa force de volonté, une autre sur son imagination, une autre sur ses sens, une autre sur ses nerfs. Ah ! qu'il est donc difficile de s'arracher des griffes de ce Maudit ! Et pourtant il le faut, coûte que coûte ! C'est une question de vie ou de mort, et de vie ou de mort éternelle ; et plus on remettra à plus tard l'effort soutenu, violent, désespéré qui est nécessaire si l'on veut recouvrer la liberté des enfants de Dieu, plus aussi le démon rivera les chaînes de l'âme du pauvre j>écheur et l'écrasera sous le poids de son joug de fer.