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CHAPITRE XIII

LE RETOUR DU PRODIGUE

Il peut, à première vue, sembler impossible au pauvre pécheur, après des années d'esclavage dans ses mauvaises habitudes, de revenir sur ses pas et de t entrer dans un état de vie saine et sainte. Mais ce qui est impossible à l'homme n'est pas impossible à Dieu. Si un miracle, ou même toute une série de miracles sont nécessaires pour aider la bonne volonté du pécheur repentant, les miracles auront lieu.

Je ne prétends pas, en disant cela, que le pécheur n'aura pas à endurer les labeurs inhérents à l'entreprise de sa con-

version : ils font partie de son expiation et l'exercent à la patience et à d'autres vertus nécessaires. Avant qu'il puisse espérer gravir les sommets de la sainteté, c'est une loi qu'il devra accomplir, au moins autant d'actes de contrainte de lui-même et de renoncement, qu'il a commis précédemment d'actes d 'immortification pour descendre au niveau où il se trouve.

Croyez- vous que le retour du Prodigue à la maison de son père, dans l'état où il se trouvait, n'offrait pas à son amourpropre les plus terribles difficultés? Quand le Bon Pasteur eut débarrassé la brebis errante, des ronces et des épines au milieu desquelles elle se débattait, sur le bord du précipice où elle pouvait se tuer, et qu'il l'eut prise tendrement entre ses bras, il ne put cependant, malgré tout son amour, épargner à cette brebis blessée, la douleur de ses plaies ou la fatigue

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qui résultait de la chaleur du jour et de kl longueur du chemin. Le bon Samaritain versa, il est vrai, l'huile et le vin, dans les blessures du malheureux voyageur que les brigands avaient dévalisé et laissé moitié mort sur le bord de la route: il banda ses blessures et avec un soin infini, il le plaça sur sa bête de somme et le déposa à la première hôtellerie qu*il put trouver : mais, en dépit de tous ses soins il ne put empêcher la fièvre de se déclarer pendant la nuit suivante, comme une suite de la grande perte de sang et de l'ébranlement nerveux que le malheureux avait subis ; et il ne fut pas possible au Bon Samaritain de hâter la guérison. Quoique le Bon Dieu ait pardonné tous les péchés passés dès qu'une pleine, sincère et douloureuse confession en a été faite, et que le pécheur a réellement, par cette confession, banni de son cœur la présence du péché et est bien résolu, avec - >85-

la grâce de Dieu, de commencer une vie nouvelle, les conséquences de ses péchés ne laissent pas que de subsister. Il lui faudra lutter contre elles, et il ne pourra pas les vaincre d'un seul coup, mais petit à petFt, par beaucoup d'efforts patiemment et courageusement soutenus.

Sans doute le cruel ennemi a été forcé d'évacuer la place, mais il l'a laissée brûlée, et saccagée, et couverte de ruines. Il faudra du temps et un rude travail pour enlever ces tas de décombres, reconstruire les maisons, rendre à la culture îe terrain qui les entoure, et tout remettre en état.

Il peut même arriver dans les débats d'une conversion, que le pauvre pénitent, après un long combat contre la tentation, fasse une rechute. A-t-il réellement donné plein consentement au mal? Personne ne saurait le dire ; lui, moins que qui que ce soit. Péché mortel ou non, cette re- — i86 —

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chute est horriblement douloureuse ; et pourtant, il faut que le pauvre pécheur se rdève sans perdre un instant. Il en est tout frappé de stupeur, malade, dégoûté de lui-même, et saisi de crainte. Sainte Angèle de Foligno eut une semblable rechute au début de sa conversion.

Donc, il est absolument certain que le pécheur désireux de revenir à Dieu, voit s'ouvrir devant lui, en outre des labeurs communs à tous les serviteurs de Dieu, la perspective de certaines souffrances particulières, qui sont les suites de ses péchés passés et qui lui eussent été épargnées s'il n'eut jamais quitté les sentiers de la vertu. Il a donc besoin d'une grâce de Dieu très puissante. Heureusement, il n'a pas plus tôt résolu de correspondre k la grâce qu'il se trouve déjà soulevé en dehors des abîmes de la perdition et entraîné dans le courant de la vie divine. Cela seul est déjà un immense miracle,

Miracle et mystîqvë dont nous ne pourrons apprécier les proportions grandioses qu'en paradis.

Ce n'est là que le commencement. Il faut maintenant que le pécheur repentant se mette en marche en portant sa croix, et qu'il gravisse son Calvaire. Il n'avance qu'à pas lents, gémissant sous le poids écrasant de cette croix qu'il s'est taillée de ses propres mains ; croix faite de la confusion de ses péchés passés, des découragements de la nature et de la tyrannie de ses mauvaises habitudes, si difficiles à déraciner ; de temps en temps, il fléchit sous cet horrible fardeau et se demande s'il ne va pas en mourir là-même. Ce fut l'histoire de l'illustre pénitente Marie l'Égyptienne, pendant les premières années de sa vie solitaire. Elle tomba plus d'une fois dans le découragement et même se vit jusque sur le bord de l'abîme du disespoir. C'est l'histoire de tous les vrais pénitents. Arrivés à ce point, nous

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sommes témoins d'un second miracle.

Voici que, pour donner du cœurk ce pauvre pèlerin du Calvaire, l'Agneau de Dieu, le Divin Sauveur, se met à marcher devant lui chargé d'une croix encore bien plus pesante, puisque c'est celle de tous les péchés du monde. A la lumière de la foi, le pénitent attendri voit son Sauveur, tout couvert de sang, épuisé de fatig-ue, écrasé sous le poids de sa croix, chancelant, tombant, se relevant et lui faisant signe de le suivre. Et il sort de sa personne adorable une vertu puissante.

Alors le pauvre pénitent, encore tout tremblant et meurtri de ses chutes, trouve la force de se relever et d'avancer, en se traînant plus qu'il ne marche. Enfin, (chose merveilleuse) il arrive que, à mesure qu'il gravit ce sentier rude et escarpé, il y trouve un charme bien plus grand qu'au chemin large et aisé de sa vie de péché d'autrefois, il se prend h

aimer jusqu'aux difficultés dont il est hérissé.

Les humiliations ne lui seront pas épargnées sur le chemin du repentir. Coups de pieds et soufflets, coups de langue et dérisions : il doit s'attendre à tout de la part de ses anciens compagnons de désordres. Ils accumulent sur sa tête les plus horribles malédictions. On ne saurait échapper à cela quand on quitte le service du monde. Oh ! comme les démons haïssent celui qui s'arrache à leur domination pour se mettre à suivre Jésus au Calvaire !

Ce ne sont pas encore là les plus terribles épreuves. A notre innocent Jésus lui-même, les pires afflictions pen<ïant sa passion douloureuse vinrent, non pas de la main des hommes, mais des mains de son Père Céleste et des siennes ; je veux dire, de l'horreur et de la haine avec lesquelles il envisagea ce fardeau des pé-

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chés du monde dont il se chargeait. Le vrai pénitent doit faire connaissance avec cette peine-là. Les plus grandes souffrances lui viennent des mains de Dieu et des siennes propres.

Quoique le bon Dieu lui ait pardonné, le pénitent ne se pardonnera jamais, jusqu'à son dernier souffle, d'avoir offensé la Majesté Infinie. Combien de fois, le cœur brisé, n'éclatera-t-il pas en sanglots au souvenir de ses péchés passés î Saint Pierre déplora amèrement pendant tout le reste de sa vie, le malheur d'avoir, dans un moment de faiblesse, renié son divin Maître. La tradition chrétienne rapporte que ses larmes incessantes avaient fini pas creuser un sillon sur chacune de ses joues. Les sept psaumes de la Pénitence rendent un éloquent témoignage à la douleur profonde et durable que David éprouva de son crime. En même temps, ils fournissent aux pénitents de tous les

âges, des accents inspirés dans lesquels ils trouvent admirablement exprimé leur amer regret d'avoir offensé Dieu, si bon et si aimable.

Dans cette douleur persévérante et sans cesse renouvelée des péchés passés, se trouve l'une des plus grandes sauvegardes du pécheur repentant contre les rechutes toujours possibles. Il y a peu de danger que l'on retombe dans ce que l'on déplore amèrement. Pourquoi un grand nombre de chrétiens retombçnt-ils si facilement dans le péché mortel, peu de temps après de bonnes confessions (aussi bonnes du moins que l'attrition et la sainte absolution peuvent les rendre), comme je n'ai eu que trop d'occasions de l'observer pendant une longue vie de ministère des âmes? Pourquoi, sinon parceque CCS chrétiens n'ont pas conçu et entretenu une douleur assez profonde de leurs péchés passés; ou, ce qui revient au

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même, parce qu'ils n'ont pas cultivé un amour de Dieu désintéressé? Sans doute ils ont reçu avec joie la sainte absolution et ils en ont éprouvé un grand soulagement; mais, pour expiation, ils se sont contentés de la légère pénitence imposée par le confesseur, et ils ne se sont pas rendu compte de la nécessité de se prémunir, par la vigilance et la prière, contre un retour offensif de la tentation. Pour eux, péchés pardonnes sont péchés oubliés. Et pourtant, l'oracle du Saint-Esprit nous avertit de ne pas être sans crainte, même au sujet des péchés pardonnes. (Ecclé., V, 6.) Là est le secret de la déplorable faiblesse d'un grand nombre de chrétiens. Mais ce qui semble le plus incroyable c'est que la fréquence des rechutes ne leur ouvre pas enfin les yeux sur ce principe de vie spirituelle, que, alors même qu'il a obtenu de la miséricorde infinie le pardon de ses péchés,

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le pénitent ne doit jamais se pardonner de les avoir commis. Qu41 se mette une bonne fois dans cette disposition, il y trouvera la meilleure des garanties de sa persévérance dans le bien.

Lavez-moi de plus' en plus de mon iniquité, s'écrie en gémissant le pénitent sincère. Dieu exauce sa prière comme il fit pour le roi-prophète et il le purifie de plus en plus. Oui, bien que le Père Céleste ait pardonné les péchés de sort enfant. Il *. le châtie, le fait souffrir, permet quMl éprouve tout le poids de leur horreur et de leur méchanceté ; Dieu fait cela, non par colère, maispar amour;non seulement pour nettoyer encore plus à fond cette âme, mais pour lui faire gagner de précieux mérites pour le ciel. Ce sera une manière de regagner le temps perdu.

C'est ce qui explique pourquoi, aux premiers transports de joie, de consolation et de ferveur d'tyie conversion, suc- ~ 194 —

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cède généralement une période de sécheresse spirituelle et d'obscurité et de désolation intérieure. Prières, méditations, communions, rien ne semble plus imprégné^ de l'onction de la piété. Il arrive parfois k l'âme d'éprouver une horreur presque insurmontable de la confession.

Des doutes terribles l'assailleront :

A-t-elle bien confessé comme il faut tous ses péchés? En a-t-elle vraiment obtenu le pardon? Dans son trouble elle perd de vue l'immensité infinie de la miséricorde de Dieu et la souveraine efficacité que les Sacrements tiennent des mérites infinis de la Passion de Notre-Seîgneur. Parmi de telles perplexités, c*est en vain que le pauvre pénitent cherche du soulagement à sa peine : car il désire et il redoute en même temps de recommencer plusieurs fois sa confession générale ; et s'il obtient la permission de le faire, cela ne servira qu'.\ l*empêtrer dans un labyrinthe

d'explications et de nouvelles difficultés. Il est harcelé par le scrupule et par des doutes contre la foi ; en même temps que d'effrayantes tentations contre la pureté se succèdent dans son âme, avec des accès de terreur en prévision de la mort et du jugement qui doit suivre.

Tout cela est terrible ; mais ne vaut-il pas mieux souffrir ainsi et être agréable à la Divine Majesté, que de se trouver comme auparavant l'esclave du démon, sur le bord du précipice de la damnation éternelle? Dans ses profondeurs cachées, quoi qu'il en soit de la surface, cette âme est heureuse. Elle ne consentirait pas .à échanger son état présent, avec toutes ses tribulations, contre les heures les plus joyeuses de sa vie antécédente. La voilà devenue un objet d'admiration au monde, aux anges, aux saints du paradis et à Dieu même. Il n'y a aucune irrévérence à nous représenter en imagination l'in- — iq6 —

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térêt palpitant avec lequel ils suivent tous les incidents de ce beau drame qu'est la transformation d'un pécheur en un saint, en un autre Christ !

L'acte suprême sera consommé pxar le crucifiement mystique du pauvre pénitent et sa mort sur la croix. Il faut qu'il se laisse retrancher, l'une aprèsl'autre, toutes ses attaches aux créatures; qu'il souffre, en son âme, le tourment de la flagellation; enfin qu'il se laisse clouer à la croix, suspendu par ses blessures. Un moment viendra oii toutes ses souffrances se fondront en une seule, la plus grande de toutes, le tourment de la soif : soif d'amour ; désir ardent de se sentir aimant Dieu et aimé de Lui. Elle n'obtiendra pas une goutte de ce breuvage rafraîchissant, mais en place on lui présentera du fiel et du vinaigre. Il faut qu'elle passe par la suprême épreuve de se sentir abandonnée des hommes et de

Dieu même, et qu'elle s'écrie avec Jésus dans cette extrémité : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?

(Matth., XXVII, 46.)

Pendant que se déroule cette nouvelle passion douloureuse, il y a joie dans le ciel. Plus grande est la joie causée par la transformation de ce pécheur en un autre Jésus crucifié, que celle de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'auraient pas besoin de pénitence.

C'est au point que, si cela était possible, les saints eux-mêmes porteraient envie à ce pauvre pénitent.

Cependant la sublimité de son état lui est cachée complètement, et il n'aperçoit pas davantage la merveilleuse couronne de diamants et de pierres précieuses de mérites éternels, que ses pénibles victoires sur lui-même lui préparent dans le ciel.

A la fin cependant, le mqment du triomphe arrive, et Jésus dit au pénitent sur

LE liETOUn DU pnoDiGur.

son lit de mort, qu'il proclame son ami de cœur et le compagnon de sa passion douloureuse : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis. C'est fini : Consummatum EST. Viens, âme bien-aimée, Vhiver de ta vie terrestre touche à sa fin : plus de frimas, plus de tristesses, la voix de la colombe se fait entendre, les roucoulements du divin amour ; les fleurs de la gloire éternelle commencent à donner leur parfum : entre dans la joie de' ton Seigneur.

Quel concert de félicitations accueille le pénitent élu, dès qu'il met le pied sur le seuil du paradis ! Et comme résonnent les cantiques de jubilation, les hosannas, les hymnes de louange à la Bonté Infinie !

Pécheur, mon frère, il est encore en notre pouvoir, à vous et à moi, avec la grâce de Dieu, de mériter et de gagner pour nous-mêmes une joie si ineffable, et de procurer une telle allégresse aux chers habitants de la Jérusalem céleste. Nous

ne sommes encore que de pauvres misérables, c'est vrai : mais le mérite d'accomplir pareille victoire en sera d'autant plus grand. Supposez que nous nous mettions à l'œuvre sans plus tarder?

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