CHAPITRE XV
LE MONDE DE TÉNÈBRES
Ce monde de ténèbres dont parle l'Apôtre aux Éphésiens (vi, 12), qu'estce? C'est la ligue étrange des pécheurs sur la terre, unis aux démons, et le pouvoir formidable pour le mal qui en résulte.
Dans cette expression, saint Paul ne veut pas désigner l'univers matériel visible qui est l'œuvre de Dieu, et que Dieu, au commencement, déclara solennellement bon et très bon (Gen., i, 31). Il ne signifie pas non plus cette terre où nous vivons, où les hommes, divisés en deux camps ennemis accomplissent, les uns des œuvres de sainteté, les autres
des actes sans mérites et criminels. Par ces mots : « Ce monde de ténèbres », l'Apôtre désigne seulement la compagnie des pécheurs, en même temps que toutes leurs œuvres mauvaises, dans toutes les branches de l'activité humaine. Voilà le monde dont le démon est proclamé roi : Le prince de ce monde, comme dit Notre- Seigneur (Jo., xii, 31).
Au cours de sa tentation dans le désert, Jésus fut porté par le démon au sommet d'une haute montagne, et de là, il Lui montra tous les royaumes du monde avec leur ^oire, et il Lui dit : Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes à mes pieds pour m'adorer. (Mat., iv, 8-9.) Voilà le monde contre lequel Notre-Seigneur fulmine ses anathèmes : Malheur au monde, à cause de ses scandales. (Mat., xviii, 7.) Père... je ne prie point pour le monde, mais pour ceux que vous m'avez donnés. Ils n'ap-
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partiennent pas au monde, de même que moi non plus je n'y appartiens pas. (Jean, XVII, 5-16.) A ses concitoyens qui ne croyaient pas en Lui, il dit : Le monde ne peut pas vous haïr, mais moi, il me hait, parce que je donne témoignage contre lui que ses oeuvres sont mauvaises.
(Jo., VIT, 7.) Aux Juifs qui ne voulaient pas recevoir sa doctrine, il déclare : Vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde- (Jean-, viii, 23.) Voilà le monde que saint Jean nous montre solidement assis dans la méchanceté (I Jean, v, 19), et au sujet duquel il nous donne cet avertissement solennel : N'aimez pas le monde ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, la dilection du Père n'est pas en lui : car tout ce qui se trouve dans le monde n'est que convoitise de la chair, et convoitise des yeux et orgueil de la vie : ces choses ne viennent pas du Père, mais du monde. Or le monde •^ 217 —
passe, et aussi les objets de sa convoitise, tandis que celui qui fait la volonté de Dieu demeure à tout jamais. » (I Jean, ii, 15-17-) ^
Ainsi donc le monde est la société des méchants ici-bas, sous la conduite du démon. C'est l'impiété en commun, collective, cumulative, organisée. C'est la grande Cité du mal, la grande cité qui étend son empire sur tous les rois de la terre (Apoc., xvii, 18), la ville de la confusion des langues, la Babel de contradiction et de dispute, l'image de l'enfer icibas, où les hommes se haïssent les uns les autres et ne s'unissent que pour une seule entreprise, combattre V Agneau (Apoc., XVII, 14). C'est la Grande Babylone (Apoc., xvii, 5) en opposition à la cité de Dieu sur la terre, l'Église Militante, laquelle se composç des serviteurs de Dieu, sous le commandement du Seigneur Jésus. Ces deux cités, l'Église de
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Dieu d'une part, d'autre part la grande Babylone de ce monde, le génie de saint Augustin nous en a décrit l'irréductible inimitié, dans son immortel ouvrage de La Cité de Dieu. Les limites qui les séparent l'une de l'autre ne sont pas des limites matérielles, des murs de pierres ou des fossés creusés dans le sol. Les citoyens-soldats de l'une et de Tautre se trouvent mêlés ensemble, et quoique Dieu connaisse ceux qui sont à Lui, l'œil de l'homme n'est pas toujours capable de distinguer au milieu de la confusion des combats, qui sont à Dieu et qui au démon. Le monde trouve des complices au cœur même de la citadelle et quelquefois, jusque sur les degrés du sanctuaire. En même temps, l'Église de Dieu se recrute dans tous les rangs de la société, et ne se lasse pas d'envoyer des hommes apostoliques h toutes les nations : on les voit aller
intrépidement arracher des victimes à tous les pièges du péché et à la gueule de l'enfer. A l'ange de Pergame, Notre-Seigneur dit dans l'Apocalypse : Je sais où est ta demeure, là même où Satan trône en maître (Apoc, n, 13). On peut appliquer ces mêmes paroles à chacun des serviteurs de Dieu qui vivent dans les grandes villes, là où la corruption est si ef* froyable.
De même qu'il y a des liens de parenté et un commerce ininterrompu de bons offices entre rÉglise et le ciel, entre les fidèles sur la terre et les bons anges, les Saints et Dieu même, de même aussi il y a parenté et communications incessantes entre le monde des pécheurs et l'enfer des damnés. Le Spiritisme, si en vogue aujourd'hui, suffirait à établir cette thèse, s'il en était encore besoin après les témoignages nombreux, clairs et emphatiques des Divines Écritures.
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Le monde est, tout en même temps, un asile d'aliénés, un bagne, un hôpital de maladies contagieuses et incurables, la caserne des soldats du démon, une caverne de bandits, une forêt pleine de bêtes féroces. C'est un théâtre de bas étage, où des acteurs ivres recommencent sans cesse, les uns après les autres, à jouer la même tragi-comédie. C'est l'abattoir, où toute innocence et toute modestie est sûre d'être assommée, dépecée, mise à l'étalé comme viande de boucherie. C'est un immense sépulcre blanchi, orné au dehors, mais en dedans rempli d'ossements desséchés et de toute sorte de corruption.
Le monde de péché est la Cloaca Maxima de ce bel et doux univers que Dieu a bâti, mais que l'ange déchu et l'homme pécheur souillent. Dans ce formidable égoût s'écoule, en quantité prodigieuse, toute la pourriture des sept pé-
chés capitaux pour se jeter finalement en enfer. Faut-il s'étonner que l'atmosphère en soit empoisonnée? Son horrible puanteur est capable de tuer d'un seul coup les âmes qui s'y aventurent sans prendre de précautions. On s'étonne quelquefois lorsqu'il arrive que des jeunesses, dont l'innocence a été sauvegardée au foyer de la famille ou dans des maisons d'éducation tenues par des personnes consacrées à Dieu, deviennent tout d*un coup victimes du péché et donnent quelque grave scandale, peu après leur entrée dans le monde. Il est inévitable que cela arrive de temps en temps : l'Évangile nous en avertit, et il n'y a pas là de quoi nous surprendre. L'éducation que ces jeunesses avaient reçu dans la famille, ou au Couvent, ou au Collège congréganiste, ne se trouve nullement en défaut. Alors même que cette éducation a été tout ce qu'elle devait être, elle ne saurait avoir
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mis ces tendres âmes en garde contre ce qui les attend dans ce monde corrompu. C'est impossible. Or la résistahce à tant de séduction dépasse la capacité ordinaire des âmes.
Prenons une comparaison. Suposez que quelqu'un s'avisât de lâcher dans le grand égoût collecteur d'une capitale moderne, soit Londres, soit Paris, un essaim d'abeilles, des papillons, des écui^uils, des oiseaux tels que l'hirondelle, le rossignol, la fauvette, l'alouette. Comment croyez-vous que ces aimables citoyens de l'azur et du grand air supporteraient les ténèbres et la puanteur de ce lieu souterrain? Combien de temps croyez-vous qu'ils y vivraient? Pas un jour tout entier, peut-être même pas une seule heure. Les rats et les chauves-souris sont les seuls êtres qui puissent se trouver florissants dans une pareille atmosphère. Il en arrive à peu près de même aux âmes inno-
centes, dès qu'elles sont lâchées dans le grand monde de péché, cette Cloaca maxima, qui charrie parmi les flots immondes de sa littérature, de ses affaires, de ses honneurs et de ses prétendus plaisirs, des myriades d'âmes mortes et à tous les degrés de déliquescence morale. Ah I ne nous étonnons pas que le mystique, ce fils de là lumière et des mélodies célestes, quand il a une fois goûté com^ bien Dieu est doux, ne veuille rien avoir à faire avec le monde.
Une question se présente ici tout naturellement : si les dangers du. monde sont réellement si terribles, si variés, si universels, alors qui donc peut espérer y faire son salut? Car enfin ce n'est pas tous les chrétiens qui puissent se retirer au désert comme les anciens ermites, ou se mettre à l'abri dans un cloître? Que fera le pauvre chrétien, contraint de rester au milieu du monde?
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Cette question ne manque pas d 'à-propos. Elle nous donne roccasion de signaler l'un des aspects les moins connus de la vie mystique, à savoir, le rôle joué par les sept dons du Saint-Esprit, dans l'économie générale de la grâce.
En devenant parfait chrétien par le sacrement de Confirmation, l'homme reçoit tout ce dont il a besoin pour être capable de surmonter les difficultés de sa position, au milieu d'un monde corrompu et corrupteur. Il est fait soldat et reçoit en même temps sa cuirasse, ses armes et ses munitions. L'onction intérieure du Saint-Esprit est destinée à l'immuniser contre les gaz empoisonnés qu'il respire malgré lui et à le fortifier contre le respect humain et la couardise naturelle. Le léger soufflet que la main de l'évêque lui applique sur la joue, n'est pas seulement le symbole de ce qu'il doit être prêt à souffrir pour le Christ, il est en même
temps le signe efficace «de la grâce qu*il confère, d'être prêt à souffrir pour la foi jusqu'à TefFusion du sang, jusqu'à la mort violente, s'il le faut, comme les martyrs des premiers siècles. Il n'a qu'à se tenir désormais à ia hauteur de sa promotion dans la vie spirituelle, et à faire dûment usage des ressources surnaturelles mises à sa disposition. Qu'il ait toujours présent à l'esprit ce fait, qu'il n'est f^s un enfant, mais un soldat, et doit se comporter en conséquence : manier ses armes; aspirer en lui-même et répandre au dehors, la suave odeur de Jésus-Christ ; être ferme dans la foi et tout brûlant d'amour ; en un mot, être un mystique. Dans les volumes suivants nous verrons, plus en détail, comment les dons du Saint-Esprit élèvent innomme au-dessus de lui-même, au-dessus de la nature, audessus même de la grâce ordinaire des vertus, soit théologales soit morales : — ^26 —
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comment, s'ii est attentif et «docile aux mouvements intérieurs du Saint-Esprit, il se trouvera capabie d'ag-ir de manière béroïqu€, non seulement dans les occasions extraordinaires, telles que celles de confesser la foi devant les tyrans, mais aiîssi bien dans toutes tes circonstances ordinaires de la vie commune : héroïsme à jet continu, fait de pureté d'intention, de ferveur d'amour et de parfait mépris du monde. Il nous suf6t pour l'instant d*avoir pris occasion de ces considérations sur « Ce monde de ténèbres » pour prouver une fois de plus que tout chrétien doit être un mystique. Par les périls de sa situation au milieu du monde, l*hommc est appela à être un mystique ; et il reçoit dans le sacrement de Confirmation tout ce qui lui est nécessaire pour le devenir, si seulement il consent k écouter les Inspirations de la ^râce et à les suivre docilement.
Si l'on demande ensuite comment il se fait qu'une si énorme majorité des chrétiens qui ont reçu le sacrement de Confirmation, se laissent vaincre dans la lutte contre le monde, la réponse est bien simple : c'est qu'après avoir reçu ce sacrement, ils n'y font plus la moindre attention. Ils ne se font pas une idée de ce qui s'est passé en eux ; ils ne font aucun cas des dons magnifiques* qu'ils ont reçus; ils ne se rendent pas compte de l'obligation très grave où ils sont de faire effort pour devenir des saints, puisque tous les moyens nécessaires leur en ont été donnés. Alors, du fait de leur ignorance crasse et de leur stupide négligence, l'Hôte Divin, le Saint-Esprit, se trouve pieds et mains liés pour ainsi dire, dans leur âme : la toute puissance de l'amour divin est réduite à rimpuissance. Voilà ce que fait l'absence de bonnes dispositions dans le chrétien tiède.