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CHAPITRE XVI

« SIGNUM BESTIAE »

L'empreinte, le signe infaillible, de la hête (Apoc, xix^ 20), dans l'ange déchu ou l'homme pécheur, ici-bas ou dans l'enfer, pour le temps et pour l'éternité, c'est le non-mysticisme. Ce mot n'est guère dans le génie de la langue : tant pis ! il faudra bien nous en servir, faute d'autre qui rende ma pensée avec la même justesse.

L'absence, dans une âme, de l'élément surnaturel de la grâce de Dieu ; l'état actuel et surtout habituel de péché ; être l'esclave des convoitises de la chair ou des yeux, ou de l'orgnoil de In vie, ou de

n'importe lequel des sept péchés capitaux: tous ces divers états d'âme ont en commun ce trait caractéristique ; le non-mysticisme, je veux dîfê l'attitude négative de l'âme à l'égard de l'ordre surnaturel.

Il y a un non-mysticisme théorique, philosophique, raisonné, très affirmatif et pédant ; et il y a celui des impulsifs, lequel e»t affaire d'impressicm plutôt que de raisonnement ; et il y â celui des hommeâ pratiques, qui ne veulent reconnaître d'iautres faits que ceux qui sont d'ordre purement matériel ; et il y â enfin le nonmysticisme mystique.

L'attitude négative de la bête k l'égard du surnaturel ne saurait lui être imputée à faute morale. Etant privée de la lumière de là raison, elle €^t incapable d'appréhender le surnaturel. Maïs lorsque c'est une créature raisonnable qui âe rend coupable de ce crime, du même coup elle se ravale au niveau de la brute.

« SIGNVM BBSTIM »

TertuUien appelle l'orgueilleux : ammaî gîoriae, tout comme saint Paul appelle le sensuel animaUs homo (I Cor., u, 14) , et de fait, est-ce que l'esclave de l'org'ueil^ tout comme celui des désordres de la chair, n'est pas absolument privé du goût des choses de Dieu, incapable de recevc«r les impressions de la vie mystique?

Qu'est, après tout, le prétendu intellectuel^ votre moderniste, votre dilettante en matière de foi? Animal Gloriae, une bête, rien de plus. Ah ! il peut se pavaner, prendre une pose, se donner pour un oracle : avec tout cela, grâce à son non-mysticisme, qu*il a en commun avec l'ivrogne et le débauché, il se ravale au niveau de la brute privée de raison. Quelle déchéance tragique ! Quelle ironie divine, dans la revanche de l'ordre qui doit être maintenu !

Les damnés en enfer se trouvent tous

au même niveau, en ceci du moins qu'ils rejettent Dieu et la connaissance qu'il veut nous donner de Lui-même. Par là ils descendent au niveau de la bête privée de la lumière de la raison. Ils se transforment en bêtes, et Lucifer encore plus que les autres ; il est la Bête par excellence (Apoc., xx, 9). Son rejet du surnaturel le fait rouler à des profondeurs d'autant plus grandes, qu'avait été sublime le degré d'illumination et de sainteté auquel Dieu, dans son amour, l'avait élevé, en sa qualité de pur esprit et de prince parmi les autres purs esprits. Lui et tous ceux qui imitèrent sa félonie, avaient pris la désobéissance et la révolte contre leur Créateur pour une marque de supériorité, et voilà que, tout au contraire, c'est un signe indubitable de détérioration. Vraiment, il n'y a que l'humilité de s la foi, jointe à la ferveur de l'amour, qui puissent faire de nous tout h fait des honv

« SIGNUM BESTIJE »

mes, en même temps que des enfants de Dieu.

En dernière analyse, le pécheur ici-bas et le réprouvé en enfer, soit homme, soit démon, ont ceci de commun : Dieu leur déplaît. Dieu qui est le Bien Absolu, Infini ! Ils sont remplis de chagrin à la pensée de sa sainteté, de sa justice, de sa bonté, de son amour, de sa toute-puissance, de ce qu'il est la Première Cause, la Dernière Fin, le Législateur suprême. Ils voudraient un Dieu à leur idée, ou bien alors qu'il n'existât pas du tout. Ils se demandent, avec amertume : Pourquoi ne nous laisse-t-Il pas tranquilles? Pourquoi 's'est-Il constitué notre fin dernière? Pourquoi ne pas nous abandonner à nous-mêmes et nous laisser être heureux à notre guise? Pourquoi faut-il que nous soyons obligés de compter avec Lui?

Je le proclame ici solennellement : qui-

conque est affecté de la lèpre de ces sentiments montre le signe de la Bête.

L'attitude qu'il ose prendre à l'égard de Tordre divin et du plan providentiel, devient une source de souffrance au réprouvé. La manifestation de Dieu dans l'œuvre de la création, la révélation des trois personnes divines dans les Saintes Écritures, le mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu, de la Rédemption de rhomme par la croix, de l'Église de Jésus-Chrîst, -avec son saint sacrifice de la Messe et le trésor des Sacrements : tout cela lui déplaît et le fait souffrir. Il est transporté de fureur, â la vue de l'immense multitude d'anges qui demeurèrent immuables dans leur volonté d'adhérer à Dieu, et par là s'assurèrent la gloire et le bonheur du paradis ; à la vue aussi de tant de membres de la race humaine qui seront sauvés en servant Dieu et en l'aimant de tout leur cœur ; enfin, il

« SIGNUM BESTIM »

écume de rage, en voyant que la Vierge Marie est la reine de la création, et que le festin des Noces de l'Agneau remplira de joie et de gloire les bienheureux pendant toute l'éternité.. Toutes ces choses si inexprimablement belles ont le don de lui déplaire, et voilà ce qui nous fait dire qu'il se ravale au niveau de la brute dénuée de la lumière de la raison.

Les réprouvés, donc, sont les «t sans amour » et ceux qu'on ne «aurait aimer. Le non mysticisme, voilà leur mal : il est sans remède. Cela n'est-il pas terrible?

Deux routes s'offrent au libre choix des hommes : l'une conduisant à la vie avec Dieu, dans son amitié et un amour agissant, dans l'acceptation expresse de tout l'ordre surnaturel, aboutissant à l'union mystique de l'âme avec Dieu ; l'autre, conduisant à un refus formel d*aimcr Dieu et de se laisser aimer de Lui, au dépouillement volontaire de Télémcnt sur-

naturel, en sorte que l'union mystique de l'âme avec Dieu est par là rendue impossible.

Le péché des anges rebelles ne fut autre chose que le refus de demeurer et de persévérer dans leur union mystique avec Dieu dans laquelle ils avaient été créés. Le péché d'Eve, lorsque, cédant à la tentation du démon, elle mangea du fruit défendu, fut de même un rejet formel, un abandon de l'ordre surnaturel ; acte téméraire qui mit fin à son union mystique avec Dieu.

De même le péché d'Adam fut une terrible descente, du plus haut sommet des régions surnaturelles de l'union mystique avec Dieu, jusque dans les bas-fonds de la vie purement naturelle; puisque, librement et en pleine connaissance de cause, il préféra à la volonté de Dieu, si clairement exprimée, les désirs de sa femme coupable.

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