Chapitre premier
DU MIRACLE
La trame des causes secondes est comme un voile qui nous démbe la vue de Dieu, partout présent et partout agissant dans la nature. Quant à son action surnaturelle et sa présence d'amour dans r&me du juste, c'est sous le voile de là foi et des Sacrements qu'elles se dissi^ mutent. Pendant les trente-trois ans de sa vie sur là terre, le Fils de Dieu demeura caché sous le voile transparent de
la chair très pure dont il s'était revêtu dans le chaste sein de la Vierge Marie ; et à présent même, sa très sainte humanité est complètement dérobée à nos regards, sous les espèces eucharistiques de son sacrement d'amour.
Dieu serait-il, par hasard, privé du pouvoir de manifester aux hommes sur la terre sa divine présence et son action? Est-ce qu'il ne Lui serait pas loisible de lever ou d'écarter de temps en temps Tun ou l'autre de ces voiles dont II est, après tout, l'auteur? Ne peut-il point, s'il le veut, intervenir directement dans les affaires de ce bas monde et se manifester aux hommes? Ce serait une absurdité de le prétendre : ce serait assigner des bornes à la puissance infinie de Dieu ; ce qui reviendrait à la négation de Dieu pure et simple. D'ailleurs, nous avons des preuves positives de l'intervention directe de Dieu dans les affaires du monde. L'his-
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toire sainte et la profane, celle de nos jours aussi bien qoie celle de tous les temps passés, rend témoignage de ce fait que Dieu a une manière à Lui propre de manifester, quand II le veut, sa présence et son action. Dieu a un signe à Lui, et quand ce signe paraît, les hommes, même les plus stupides ou les plus entêtés, à moins qu'ils ne veuillent absolument nier l'évidence, sont contraints de s'écrier : « Vraiment, le doigt de Dieu est là.
Digitus Dei est hic (Exod. viii, 19). Il n*y a pas à s*y tromper, voici le signe authentique de sa présence |et de son action. »
Quel est ce signe? C'est le miracle.
Mais, qu'est-ce qu'un miracle? Quelle place le miracle a-t-il dans l'économie générale de la religion? Et surtout, quelle place occupe-t-il dans ce domaine spécial de la religion qui a nom Vie Mystique? Le miracle est-il le tout de la vie
lïiygtique, comme le veulent certains écrivains modernes? ou bien ne s'y rencontre-, t-il qu*4 titre d'exçeptioo et comme quelque chose de purement accidentel?
Il est tefnps çpfin de nous mettre bien çn fact de cette question : elle n'est pas difficile ^ résoudre, seulement quelques écrivain!? serabl^nt avoir pris plaigir à robsçurçir et rembrouiller. J^ me propose de l'eî^aminer à fond, dans ce cha-» pitre et le suivit. Je voudrais mettre ^ çyidence qyç h mirgcle n'est pas qn élément essentiel de la Mystique, et que, c'est une ^rave erreur de se servir des deux mots « miracle », « mystique », comrne s'ils étaient synçnymeg. A cette fin i^ nf puis rien trouver de rnieux que de présenter en raccourci dans ce chapitre la doctrine de saint Tbomg§ tçi^çhant If mlraçk, t^llç qy'U no«§ l'expQSÇ en maints endrpits dç §a SPnrnrf tbéqlog-iqu^.
Et donc : qu'^st-Ç€ qq'un miraclç?
Un niiracle est un évànem^nt d'ordre sensible, qui surpasse la capacité de la naturç créée et pe peut, par Qpnséquent, avoir que Dieu pour ^a çausç! invisible. Ç'çst un événement rn^ryeiîkux, dont le propre ast d'attirer forcément l'attention d^ hommes et d'exciter leur admiration, Ç'^gt unç espèce de signe que Dieu seul pç-ut faire, Iç pig-ne qu'il mploiç pour don^ nçr 9UX hommes îa démonstration extraordinairq de quelque chose d^ ^yrnaturel; comme, par exemple, diç ses divins ^ttrir buts, de sg toute-pyissapçe, de ^ Justice, de ^ niiséricorde, de ^on amour ; ou de quelque mystère de la religion, tel que la Trinité, riinçarnation, la Rédemption, la Gloire du Christ en paradis, sa présence réelle au Très Saint-Saçrement ; ou en-» core, pour donner un aperçu d€ l'Eglise triomphante ou de l'Eglise souffrante OU de l'état présent ou de l'avenir de
l'Eglise militante, ou des secrets formidables du monde du péché et de la damnation; ou enfin, pour mettre en lumière, même pendant les jours de sa vie ici-bas, l'étonnante sainteté de quelque serviteur de Dieu, ou bien pour l'accréditer auprès des hommes s'il a quelque mission spéciale à remplir. Tel fut le cas de sainte Catherine de Sienne, chargée providentiellement de ramener les Papes, d'Avignon à Rome ; tel encore celui de sainte Jeanne d'Arc, lorsqu'elle délivra la France du joug de l'Angleterre, pour le plus grand bien des deux pays.
D'après cette description du miracle :
que c'est un signe merveilleux que Dieu fait, qui dépasse complètement le pouvoir de la créature et qui est donné aux hommes i>our leur enseigner quelque vérité d'ordre surnaturel, il sera facile de décider et utile de faire voir ce qui n'est pas d'ordre miraculeux.
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Tout d'abord l'œuvre des six jours de la création ne fut pas un. miracle à proprement parler, quoiqu'elle fût opérée directement par Dieu Lui-mêmie, et soit surprenante au-delà de toute expression.
La raison en est que la création ne fut pas une excejïtion aux lois de la nature mais leur établissement, et qu'il n'existait encore aucun homme pour en être témoin.
En second lieu, la création directe des millions d'âmes, jour par jour, par Dieu tout-puissant, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, n'est pas non phis un miracle, puisqu'elle échapf>e au regard de l'homme et se rattache inviolablement aux lois naturelles qui président à la propagation de la race humaine.
Troisièmement, les effets purement spirituels de la grâce -sous toutes ses formes, ceux des sacrements, ceux du Saint Sacrifice et de la prière a tous ses
i? — Miracle et Mystique.
degrés, la justification du pécheur repentant, rillumination intérieure de Tâme et r accroissement de ses foix^es, la transformation du chrétien fervent en Christ, son étonnante élévation graduelle de vertu en vertu jusqu'à ce qu'il atteigne aux sommets les plus vertigineux de la sainteté héroïque : tous ces effets d'ordre purement spirituel ne sont pas des miracles, paroeque, en eux-mêmes, ils échappent à l'observation directe des hommes.
Quatrièmement, l'intervention, d'une part, de notre ange gardien et, d'autre part, du démon, dans les affaires de notre âme, n'a rien de miraculeux tant qu'elle ne revêt pas une forme visible ou tangible.
Cinquièmement, les fantasmagories démoniaques ne sont point des miracles, cela est de toute évidence.
Sixièmement, les tours de passe-passe d'habiles prestidigitateurs ou les charla- — i8 —
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taneries sacrilègpes de certains escrocs, si inexplicables qu'ils soient aux yeux des simples et des ignorants, ne sont point des miracles.
Septièmement. Ne sont pas miracles non plus, ces phénomènes naturels qui se produisent rarement, dont la cause peut nous être cachée, tels que les éclipses soit de soleil soit de lune, l'aurore boréale, les comètes, les étoiles filantes et phénomènes semblables, qui ont le privilège d'exciter vivement l'étonnement, surtout des i>ersonnes non instruites.
Huitièmement enfin, quoique beaucoup des extases des grands serviteurs de Dieu soient de vrais miracles, il faut cependant reconnaître que quelques-unes peuvent n'être que des résultats purement naturels des merveilles surnaturelles qui se passent en eux, comme nous aurons roccasion de l'expliquer dans la suite de cet ouvrage.
Pour ce qui est des degrés dans le miracle, il y en a trois : le plus bas, le moyen et le plus sublime. Le plus bas consiste dans la manière dont un événement se produit, comme par exemple, lorsqu'une personne malade recouvre la plénitude de la santé en un instant, comme nous le voyons pour la belle-mère de saint Pierre, en saint Mathieu (chapitre VIII, verset 15); ou quand une conversion de l'état d'incrédulité et de péché grave à celui de la sainteté, se fait conune pour saint Paul, en un instant, supprimant toutes les étapes successives intermédiaires. Le degré moyen dains l'ordre du iniracle c'est celui qui s'opère dans la personne comme par exemple lorsqu'un homme mort est rappelé à la vie ; ou qu'un aveugle-né reçoit la vue.
Le plus sublime degré du miraculeux c'est ce qu'on appelle le miracle de toute la substance, c'est-à-dire lorsque l'évé-
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nement dépasse complètement le pouvoir de tout agent créé. Tel fut le miracle de faire rétrograder de plusieurs degrés l'ombre sur le cadran solaire d'Ezéchias (IV, Rois, XX, II) ; ou bien encore lorsque deux corps occupent ensemble le même espace comme ce fut le cas au moment de la naissance virginale de Notre- Seigneur, et de nouveau, au moment où il sortit du tombeau sans que la pierre de l'orifice en fût enlevée, au moment également où il pénétra dans la chambre des Apôtres, les portes restant closes ; comme ce sera le cas aussi de tous les prédestinés après la résurrection : toutes les fois que leurs corps glorieux rencontreront un obstacle matériel à la liberté de leurs mouvements, ils passeront à travers avec la même facilité que le rayon de lumière au rtravers du plus pur cristal.
Tous les miracles ne sont point publics.
Quelques-uns s'opèrent secrètement, en sorte que celui qui est l'objet d'une intervention miraculeuse est le seul à être informé du fait et à pouvoir en rendre témoignage. Quelques-uns des miracles secrets sont articles de foi : tel est entre autres, celui de la conception et de la naissance virginales de Notre-Seigneur.
Quant à ceux qui furent opérés précisément en vue de l'établissement ou de la confirmation de la foi, ils sont nécessairement opérés au grand jour : tels furent les miracles faits par Notre-Seigneur pendant les trois ans de sa vie apostolique, comme aussi ceux qui furent accomplis dans l'Ancien Testament en faveur du peuple de Dieu, enfin ceux des Apôtres, des premiers chrétiens, des martyrs et des grainds saints de tous les âges, parce qu'ils sont faits en vue d'établir ou de consolider la religion.
Quoique le don des miracles appar-
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tienne à cette espèce de grâces que l'on appelle gratuites, gratis datae, et qui ne doivent pas être confondues avec la grâce sanctifiante ou gratum jaciens, néanmoins certaines dispositions intérieures, telles que la foi vive, soit dans celui qui fait le miracle, soit dans celui qui en est l'objet, la i>ersévérance dans la prière et le jeûne, une exquise pureté, un esprit héroïque de mortification, contribuent grandement à l'accomplissement des miracles, comme Notre-Seigneur a eu soin de le proclamer en diverses occasions dans son Evangile.
Excepté pour la personne de Notre- Seigneur, dont la très sainte Ame possédait en elle-même la plénitude du don des miracles pour le communiquer aux hommes selon sa sainte volonté, ceux qui en sont favorisés n'en ont point la possession habituelle mais seulement passagère.
A quelle sorte d'opérations de Dieu convient-il de ramener le miracle? Tout simplement à son intervention naturelle.
Dieu suspend les lois de la nature par la même puissance par laquelle il les a établies. Il se sert à cette fin du ministère des anges, tout comme il s'en sert pour le gouvernement de l'univers matériel. Les purs esprits ne sont-il pas tous ses serviteurs, employés pour le bien de ceux qui sont destinés à recevoir Vhéritage du salut? (Heb., i, 14.)
Presque innombrables sont les diverses espèces de miracles qui ont été faits par la puissance de Dieu à travers tous les siècles : miracles dans le firmament, sur la terre, sur la mer, sur la personne des hommes, sur les bêtes, les plantes, les objets inanimés, les éléments, dans tous les coins de Tunivers matériel : comme cela convenait pour démontrer le pouvoir absolu de Dieu sur toutes les œuvres de
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ses maiûs. Noois allons passer en revue rapidemejit ceux qui sont les plus communs.
La puissance merveilleuse sur la nature, soit animée soit inanimée accordée à certains hommes, comme Moïse, Elie, Elisée, Notre-Seigneur, ses apôtres e; certains saints privilégiés. Le don des langues, des guérisons, de chasser les démons des corps des possédés, de prophétie, de lire les pensées des hommes et les secrets des consciences ; voir Dieu sous forme humaine face-à-face, comme cela fut donné à Adam, à Abraham et à Moïse ; ou bien, après la résurrection de Notre-Seigneur, le voir dans quelque incident de sa vie mortelle ou de sa passion, ou encore le voir dans sa gloire, ou dans son Saint-Sacrement ; de même, voir les saints dans la gloire, ou les saintes âmes du Purgatoire, ou bien les anges ou les démons sous formes corporelles, el con- — as —
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verser avec eux. La constance inébranlable des martyrs au imilieu des plus horribles tourments. Certaines maladies extraordinaires de quelques saints, comme par exemple, sainte Lidwine de Schiedam. Passer un temps considérable sans aucune espèce de nourriture ou bien sans autre nourriture que la Sainte-Eucharistie. Recevoir les saints stigmates ou encore la Couronne d'Epines soit d*une manière invisible soit d'une manière visible, s'élever et être soutenu sans appui dans les airs, ou transporté instantanément à d'énormes distances, ou se trouver en deux endroits à la fois, que le fait soit réel ou seulement apparent. Visions, révélations, locutions perçues par les sens ou purement intellectuelles, ravissements extraordinaires ou autres phénomènes semblables qui se rencontrent dans les vies des Saints. Tels sont quelques-uns des miracles les plus communs.
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Les règles pour reconnaître les miracles authentiques, de ceux qui ne sont qu'apparents ou qui sont contrefaits, seront données dans un des volumes suivants, quand nous aurons à traiter du Discernement des Esprits. Qu'il suffise pour le moment de proclamer que l'Eglise est le juge suprême Infaillible de l'authenticité des miracles, parce qu'elle a reçu de Notre-Seigneur, en même temps que son Saint Esprit, la plénitude d'autorité pour enseigner et la promesse de sa propre assistance personnelle : Voici, dit-il à ses Apôtres au jour de son Ascension, que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde (Mat., xxviii, 20).