CHAPITRE II
Il est difficile d*imag'mer une plus grande confusion d*€Sprit que celle qui a conduit certaiiis écrivains catholiques à faire du mot Mystique le synonyme de Miracle.
Que Ton compare les deux idées : il saute aux yeux qu'elles sont la contradiction Tune de l'autre. L'essence de l'expérience mystique consiste dans sa pure spiritualité et la manière secrète dont elle se passe. Or, tant que Dieu est appréhendé ou perçu ainsi secrètement au fond de son cœur, par l'âme aimante, il n'y a point de miracle, parce que c'est un fait
d'ordre purement spirituel ; mais si la vision de Dieu revêt des conditions d'ordre sensible, ou bien si un message bien distinct est donné au mystique, soit en paroles articulées, soit par une impression purement intellectuelle, ou bien s'il se produit visiblement quelque signe extraordinaire et d'ordre sensible de ce qui se passe entre Dieu et son serviteur fidèle, aJors nous sommes en plein dans le miracle.
Il est permis de croire que si tous les chrétiens vivaient leur vie chrétienne dans sa plénitude, c'est-à-dire s'ils étaient tout simplement des mystiques, des hommes qui suivent la grâce de Dieu jusqu'au bout, ils seraient tous plus ou moins favorisés, à un temps ou à un autre de leur pèlerinage, en public ou en secret, plus souvent en secret, de quelque communication miraculeuse de la part de Dieu. Je suis persuadé que toutes les fois que Dieu
MIRACLE ET MYSTIQUE trouve une âme vraiment fidèle et généreuse, Il ne peut se retenir : Il est comme contraint, par l'impétuosité de son amour, de lever devant cette âme un coin du voile, et de donner à son serviteur ne fûtce qu'un coup d'œil passager sur les choses du ciel, ou bien de lui faire goûter de temps en temps, quelques-unes de ces délices surnaturelles qui sont cause que l'âme se fond de tendresse comme entre les bras de son divin Epoux.
Peut-être bien que ce qu'il y a d'étonnant, ce n'est pas tant que cela arrive de temps en temps, comme en témoigne la vie des saints, mais que même pH>ur les saints ce ne soit là que l'exception et non la règle. N'est-il pas surprenant en effet, que la présence surnaturelle du Dieu d'amour dans une âme qui lui est tout ouverte et livrée, ne se trahisse pas plus souvent par des effets merveilleux? et que le chrétien fervent, -ce vrai enfant de
Dieu, ce Dieu en miniature, traverse la vie sans paraître en aucune façon, se dis tinguer au point de vue physique, des autres hommes qui sont esclaves de la négligence ou du péché ou de l'infidélité? Cependant, il y a à cela de bonnes raisons. Servonsnnous d'une comparaison pour le faire comprendre.
Il est bien évident que pendant la vie mortelle de Notre-Seigneur, il n'était pas à propos que la gloire de son union hypostatique éclatât ouvertement et habituellement, sur son visage, aux yeux de tous. Cela aurait contrarié le plan divin pour l'accomplissement de notre rédemption, rendu la Passion impossible, et arraché aux contemporains de Notre-Seigneur, par une sorte de violence morale, l'hommage qu'ils ne devaient lui donner que de leur propre mouvement.
Néanmoins, pendant tout ce temps-là même, la gloire divine revenait de plein — 3ï —
MtRACLE ET MtSTÎQUE
droit à la très saipte humanité ; et ce fut sans doute pour affirmer cette vérité qu'eut lieu l'incident de la transfiguration. La transfiguration fut-elle un miracle? Ce fut bien plutôt la suspension passagère d'un miracle qui dura toute la vie de Notre-Seigneur. Ce fut par miracle que la gloire divine fut empêchée de rayonner de la personne de Notre-Seigneur, pendant tout le temps qui s'écoula depuis l'instant de sa naissance virginale jusqu'à celui de sa mise au tombeau. La transfiguration ne fut qu'une interruption très courte de ce long miracle.
Or il y a ici un rapprochement à faire entre le fervent chrétien et son divin Maître. Il est de toute évidence qu'il ne serait pas à désirer que pendant le temps de leur vie mortelle, la gloire essentielle de l'union mystique des saints avec Dieu éclatât continuellement aux yeux des hommes par des phénomènes miraculeux
tels que visions, révélations, don de prophétie, de guérisons, empire sur la nature. Cela constituerait un grand obstacle aux conditions nécessaires de cette vie d'épreuve, i>endant laquelle il nous faut nous avancer vers le ciel à la seule lumière de la foi. Ce serait décerner à la sainteté une récompense terrestre, ce qui pourrait porter atteinte à la pureté d'intention du serviteur de Dieu, enlever le mérite de notre foi, et mettre en danger la solidité de tout l'ordre surnaturel icibas. Cela projetterait un tel rayonnement de gloire autour de l'Eglise, que les hommes viendraient à elle non plus de leur propre mouvement, mais comme contraints par une espèce de violence morale. Et dans l'intérieur de l'Eglise, cela aurait le très grave inconvénient de faire connaître, non seulement ceux de ses enfants qui sont mystiques, mais aussi, par contraste, ceux qui ne le sont pas. Ce
MIRACLE Èf MfStÎQÙE
serait publier tniVettémétit à tdtit le rrionde lé secret des conscieficéS, pilîs^ùé Vùti aurait sous la nîàin le moyen de cdfinaître infailliblémeilt lés sâîrits et par conséquent aussi de sâVoîr qui sont lés pécheurs. De plus, cela rendrait la vie des saints sur la terre insupportable î ils aéraient partout suivis d'tine foulé de g"éns désireux dé voir dés ttiîfacles et qui ne cesseraient de les irrtpôrtuner pour en obtenir. Enfin, le don iriinterrompu de Vfsioiîs et de révélation» rendrait la vie des Saints sur la terré insupportable à Un point dé vue tout particulier i la joie ineffable que leur CâUiSeraient lés visions célestes Gérait natùrellen^ent suivie d*ufie réactiOft de tfiste^àé, d*uiîé ifltéhsitê qui serait en proportion dé Téclat de ces visions. Après avoir vu et goûté lés délices du paradis, il léUr serait iindiciblemeht triste de se trôuvef forcés de tivfe encore dans ftôtrè ftionde de péché, au milieu de
MitlACLÈ ET MfSÏÏQUË
pefsôriiîeâ qiiî ti'cfftt rtul ainôtif- pour tfieu.
De tout 6ela il s'ensuit claifement qufe nous dèvoris considéf^r cOrnime une des lois îés plus certaines de l'économie g^éfiéfaîe de la grâce, que poUr les saints àiissl bien que pour l'Église id-bas et pouf îe rfionde entier, les phénomènes miraeuieUx sofit l'exception et non pas là règle.
Après tout ce que nous veflOhs dé dîfe, n'est-il pas évident, que ces écrivains modernes qui nous parlent d'états mystiques et qui, par là, Veulent dire des états cîttradrdinaires et mîracutetlx, se ferïdent coupables d'uri véritable abus de langage? Voici qUeîs sont les divers états mystiques : d'abord celui des Gommèriçants . qu'on appelle aussi la Voie de la Pureté ; deuxièmement celui des Avancés ou la Voie îllurrtinative ; enfin des Parfaits, 6U la Voie Unîtive. t\ n'y en a pas d*atftres ; et ces froîs états sont respective-
ment mystiques, indépendamment de la présence ou de l'absence de quelque élément miraculeux que ce soit. S'il arrive que certains phénomènes miraculeux y soi'ent, à l'occasion, surajoutés, c'est là chose absolument accidentelle, qui se distingue nettement de l'état mystique et qu'il ne faudrait pas confondre avec lui. Il peut bien arriver que quelques miracles soient la manifestation extérieure de l'état mystique, mais ils ne sont pas cet état mystique lui-même et ils* n'y sont pas essentiels ; ils ne sont qu'une espèce de produit supplémentaire qui lui sert d'ornement, comme le lierre sur les murs d'un beau château ou sur le tronc rugueux d'un chêne. Ce n'est pas en vertu de quelques miracles, opérés en leur fa- \eur ou par leur ministère, que les saints sont des mystiques ; au contraire c'est précisément parce qu'ils sont mystiques qu'il leur arrive quelquefois des phé-
nomènes miraculeux. Les saints sont mystiques d'abord et avant tout ; et pour quelques-uns d'entre eux, à un moment donné de leur vie, Dieu, librement et en vue de quelque fin digne de sa sagesse, surajoute pour eux, h la mesure ordinaire de la vie mystique commune, le don des miracles. Cela ne tire pas à conséquence. Notre-Seigneur a proclamé que la sainteté de Jean-Baptiste n'a été surpassée par aucun homme (Mat., xi, ii), et cei>endant nous trouvons dans saint Jean (chapitre X, 41), le témoignage populaire des Juifs attestant que Jean-Baptiste ne fit point de miracle.
De fait, on peut très bien être mystique sans l'addition du miracle, comme aussi d'autre part, il peut arriver que sans être mystique le moins du monde, on reçoive de Dieu, pour des fins dignes de sa sagesse, le don des miracles ou que l'on devienne l'objet de quelqu'interven-
MlflACLE ET MYSTIQUE
i'ion miraculeuse. Ainsi les Pères cje l'Eglise s'açeofderit à reconnaître, d'après le texte des Evangiles, que Judas, tout Gprnrpe 1-es autres apôtres, fit des mir^r çlfs, guérit les malades, chassa les àér moris ([Jes corps possédés. Z^insï encore, à Lourdes, parmi le grand nombre de personnes qui ont été guéries miraculeux sen^ient, il s'est trouvé de tout petits en^ fants, des adultes en ét^t de péché et des infidèles déclarés. Qn trouve ayssi du lierre §ur les murs çro^JaPts, et quoiqu'il leur serve d'ornement ainsi qu'au paysage environnant, il n'est pas un garant de leur solidité.