CHAPITRE XVII l'ordre mystique de l'univers
Après l^a constatation que nous venons de faire dans le chapitre précédent de ce qui caractérise uniformément le péché dans toutes ses manifestations, nous avons le droit de tirer cette conclusion, que l'ordre surnaturel peut tout aussi bien être appelé l'ordre mystique.
Puisque le but de la vraie religion n'est autre que d'amener l'homme à la parfaite union d'amour avec Dieu, et que la vie mystique consiste précisément en cela, il s'ensuit que toute la question du surnaturel n'est autre chose qu'une question de Mystique.
L'ORDRE MYSTIQUE DE L'UNIVERS
La question posée d'abord aux anges, et par après, à Adam, et maintenant à chacun de nou3 individuellement, est cellec^ : Acceptez- vous l'union d'amour avec Dieu, ou bien la rejete«-«vQus? Le péehé est un refus péremptoire d'embrasser cette union mystique avec Dieu et d'y persévérer, quelles que puissent être les conséquences d'un tel refus.
D'autre païît, on pourrait, comme nous l'avons vu, décrire la tiédeur comme un dangereux engourdissement des facultés mystiques, une paralygîe qui touche aux confins de la mort spirituelle. Il n'y a que le mystique résolu et sans compromissions, qui soit en sûreté. On pourrait se servir de la formule de Bossuet : Mysiici in tuto, en lui donnant un sens un peu différent. Il n*y a que le mystique qui embrasse l'ordre surnaturel avec toutes ses conséquences, en lui donnant dans la pratique de la vie, toute sa portée, telle ir. ~ Miracle Pt Mystliiiip.
qu'elle est exprimée dans le commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit (Matth., xxii, 37). Or, celui qui aime ainsi Dieu pleinement et parfaitement, s'aime aussi lui-même avec sagesse, et il ne se pourrait qu'il n'aimât point son prochain d'un amour chaste et généreux et tout surnaturel. Il n'y a que les mystiques qui aiment ainsi, je veux dire de telle manière que leur union avec Dieu n'en soit point empêchée par leur affection pour quelque personne ou quelque chose créée que ce soit.
Mais je vais plus loin. Je veux établir que tous les objets créés sont mystiques, chacun à sa place et dans le degré qui lui convient (le pécheur et son péché exceptés). Non seulement les objets qui font partie de la religion, le Saint-Sacrifice de la Messe, les Sacrements, les Divines Écritures, les personnes et choses
L'ORDRE MYSTIQUE DE L'UNIVERS
consacrées au culte de Dieu, les actes de piété des chrétiens dans leurs divers états de vie, sont mystiques ; mais tout l'univers matériel l'est également. Le firmament, parsemé de millions d'étoiles ; la terre, avec la variété de ses produits et de ses habitants ; l'immense océan, les lois de la nature, les éléments, l'ordre des saisons, la suite des jours, des mois, des années, des siècles ; chaque groupe distinct de choses et chaque créature individuellement, depuis la constellatin que le télescope de l'astronome ne découvre qu'avec peine dans les profondeurs de l'espace, jusqu'à l'infiniment petit, invisible atome d'être, placé sur les confins du néant : toutes ces choses, disons-nous, et avec elles, l'homme qui se trouve suspendu en quelque sorte, entre deux immensités, l'une de grandeur, au-dessus de lui, l'autre de petitesse, au-dessous de lui: toutes ces choses peuvent être à bon droit
MifiAClS ET MYSTIQUE
appelées mystiques. Elles ie §Qnt, non seulement par leqr valeur en tant que démontrant l'existence de Dieu, sa transcendance absolue et ses infinies perfections; ou encore, par leur valeur symbolique et allég-oriquç, laquelle est très grande, comme tous les mystiques s'accordent à le proclamer; mais, de plus, elles sont mystiques dans leur essence, dans la réalité substantielle qui kur ççt propre, comme des choses sanctrfiées en Jésus- Christ et qui lui sont unies.
Non seulement Dieu se trouve naturel^ lement et nécessairement impliqué dans l'existence de toutes choses, comme Cause Première et comme présent dans cliacune d'elles ipar sa divine immanencQ ; non seulement Dieu les maintient dans l'être par un continuel" effort de son énergie créative ; mais en outre de cela, Il lui a plu d'établir gratuitement, entre elles et son Divin Fils fait Homme, un rapport
L'OliDIiE MYSTIQUE DE L'UNIVEIIS
d'un ofdre încoiïipafablement supérieur, et de les faire participef à la sanctification des âmes, au perféetionnemetit des prédestinées J et enfin de les annexer h la fin du mohde, au royaume de sa Gloire infinie*
On est convenu, pour faciliter notre expression des choses, de disting:uer différents ordres, dans le plan de l'univers i Tordre naturel, celui de la gfâce,. enfin celui de la gfloire; cependant, il ne faudrait pas parlef de ces différents ordres comme s'ils étaient séparés et indépetidants l'un de l'autre : en le Christ Jésus, ils font chacun partie intégrante d'un ordre qui domine et embrasse toutes choses, et que je propose d'appeler tout bonnement « l'Ordre Mystique ».
Que la nature ne soit point isolée de
la g:râce, et que l'une et l'autfe soient
destinées à se fondre dans Tordre de la
gloire en Jésus-Christ, cela est évident
pour ce qui concerne l'homme. Ces deux éléments, la nature et la grâce, forment en s 'entrecroisant, la trame de notre état surnaturel présent : ils y sont tous deux nécessaires, ils se soutiennent l'un l'autre ; les séparer c'est la mort. Il faut être homme pour pouvoir être chrétien, de même que pour pouvoir faire un ange béni il y faut un pur esprft ; et d'autre part si l'on enlève de la composition de l'ange ou de l'homme l'élément surnaturel, il ne reste plus qu'une ruine d'être, à savoir dans le oas de l'ange, un démon; dans celui de l'homme, un réprouvé.
Nous serons bien récompensés de notre peine sî nous examinons à fond cette proposition, à savoir que tout l'univers matériel, en même temps que les hommes et les anges, se trouve enveloppé dans l'Ordre Mystique. Nous avons trop pris l'habitude, en cette époque d'infidélité que nous traversons, de contempler l'en-
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semble de la nature avec des yeux laïcisés, si je puis me servir d'une telle expression. Nous nous persuadons que, dans le domaine de la création, le pécheur et le serviteur de Dieu jouissent d'un droit parfaitement égal. Or, la vérité, c'est qu'on ne devrait jamais envisager la nature qu'à la lumière de Dieu qui en est l'auteur, en tenant compte de la fin pour laquelle il l'a créée, qui n'est autre que l'achèvement du Christ ; cela étant, il est clair que le pécheur, par cela même qu'il brise avec Dieu, perd tout droit à se servir des choses de ce monde. Que s'il lui est encore permis pendant un peu de temps de faire usage de ces choses comme il lui plaît, c'est par pure tolérance, pour lui donner le temps de revenir à de meilleurs sentiments : Ignores-tu donc (ô homme), que la patience de Dieu t'attend à résipiscence? (Rom., Il, 4.)
Tout ce qui existe, soit animal soit na-
ture inférieure, tient de Dieu son être» est en Dieu, est pour Dieu et son Christ et ses saints, et pour nul autre.
Le monde matériel est une parabole que Dieu nous raconte, pour nous faire entendre son amour pour nous. Le ciel, la terre, la mer, l'enfer lui-même, proclament par des millions de voix le secret auquel seul consiste la félicité de l'homme, à savoir l'amour que Dieu nous porte: mais hélas I combien il y en a qui refusent de l'entendre ! Chaque créature séparément est une fraction du grand miroir de Dieu qu'est la Création ; et chaque fraction reflète dans ses limites restreintes, ce que nous révèle plus magnifiquement la nature « dans sa haute et pleine majesté », comme dit Pascal. Chaque objet créé reflète d'une manière à lui propre, la Puis» sàrtce, la Sagesse, la Bonté et surtout l'Amour de notre Père qui est dans les cieux» Dieu est amour, tout amour en
VORDRE MYSTIQUE Ï)Ë L'VSlVEUS Lui-même, tout amour dans ses œuvres ad extra, tout amour dans le rapport nécessaire qu'il a établi de toutes choses à Lui-même, tout amour dans la bonté avec laquelle il a fait entrer dans ttotre bas monde son divin Fils JéâUs-Chfist, l'a placé au centre de tout et a relié toutes choses à Lui. En sorte que tout ce qui existe baigne pour ainsi dire dans là divine essence de l^aniour de DieU, en est pénétré, fait partie du grand ordre mystique et sert à y manifester Jésus-Christ. Notre raison, par ses seules forces et sans le secours de la révélation divine, serait capable de découvrir en partie cet ordre mystique ; mais le mystère de Tin* carnation verse un flot d'éclatante lumière sur ce sujet. Le Martyrologe, au 25 décembre fait entendre cette annonce sublime : « jésus-Christ, Dieu éternel et Fils du Dieu éternel, voulant consacrer le monde par sa venue
pleine d'amour, et s'étant fait homme par l'opération du Saint-Esprit, nait de la Vierge Marie. » Tout Tunivers des choses créés, soit visibles soit invisibles, se trouve consacré à Dieu" et sanctifie dans la très Sainte Humanité de Notre-Seigfneur ; et, à son tour, cette très Sainte Humanité consacre et sanctifie ce monde par ce fait qu'Elle a été tirée de la substance du monde, qu'Elle en fait partie et en est le membre le plus excellent, et de plus par ce fait qu'Elle agit -dans le monde des créatures, avec ce monde et sur ce monde.
L'univers entier était déjà comme une espèce de sacrement en ce qu'il était fait pour conduire à Dieu, et qu'il célébrait la gloire de son Créateur et qu'il tressaillait, plein d'aspirations inarticulées, comme désireux d'entrer par le moyen de l'homme dans l'union mystique et le commerce d'amour avec Dieu. Le monde d<^s
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créatures inférieures tout entier, reflétait déjà l'ardent amour de Dieu pour nous : il se travaillait et poussait des gémissements, comme pour exprimer son désir de rendre à Dieu amour pour amour.
Il dépendait de rhomme de rendre heureux le monde des créatures qui lui sont inférieures. L'homme avait commencé par trahir cette attente du monde : mais voici que paraît sur la scène, l'une des trois personnes de l'Adorable Trinité, le Fils de Dieu. Il va se placer au centre de la création, en se faisant lui-même créature et reliant à Lui-même toutes les choses du monde, soit visibles soit invisibles. Il réunit avec amour dans sa main les fils de toute la trame de la nature, sans en laisser échapper un seul. Dirons -nous maintenant que le monde n'est point mystique?
Nous pouvons considérer h création comme un livre écrit par le doigt de Dieu
MlkACLË Et MYSTÎQUË
et dans lequel il raconte ses propres perfections infinies et où il résume tout dans le seul mot Amour. Leâ lecteurs eux-mêmes, les ângfés et les hommes, forment quelques-uns des plus beaux chapitres de ce livre ; mais le dernier et qui couronne tout l'ouvrage, celui auquel tous les autres chapitres aboutissent, celui qui les résume tous et en est la conclusion triomphante, c'est Jésus-Christ. NôUs avons déjà vu dans un précédent volume (La Vie Mystique, ch. xïi), Comment toutes ces diverses espèces d'êtres inférieurs à l'homme, forment autant de deg^rés qui conduisent jusqu'à l'accomplissement de l'Incarnation, vu que Notre-Seigneur dans sa nature humaine est la fin de toutes les œuvres de Dieu ad extra.
Il est non seulement le dernier Chapitre du livre. Il en est aussi le Premier ; Image du Dieu invisible, premier-né entre toutes Us créatufës (Côloss., t, 15). — En
L'OIiDRC MYSTJQUg hf L'UNIVERS
tête du livre il est question de moi (Héb,, ^1 7)- — /s suis VAlpha et VOméga, le commencement et la fin,.- le premier et lo dernier, (Apoc,, x, 8'i7.) Rien ne peut échapper à cette ernprise mystique du Fils de Dieu fait Homme. Il faut lire Jésus dans tous les chapitres du livre de la création ; car ils parlent de Lui ne fC^tce que d'une faible voix et en termes obscurs. Il nous faut épeler son nom h chaque page et tout lire à sa lumière, sous peine de n'y rien comprendre. Le malheur de nos savants modernes, férus d'infidélité, tout comme c^lui dçs anges déchus, est précisément qu'Us n« lisent pas ainsi le livre de la Création, et, par suite, leur science prononce sa propre condamnation. Ce n'est pas la cognitio matutina ou ve$pertina de Dieu, connu en Lui-même et dans ses oeuvres ; c'est la connaissance noçtuma, d'où la lumière de Dieu est absente, et qui, par suite, n'est
que ténèbres. Jésus en est banni, Lui qui est la lumière du monde (Jean, viii, 12), le tout en tout du monde présent et du monde futur. Le Père aime le Fils et il a remis toutes choses entre ses mains.
(Jean, m, 35.) — Toutes choses m'ont été confiées par mon Père (Mat., xi, 27).
Il a réduit toutes choses à son obéissance en les mettant sous ses pieds. (Héb., XI, 8.)
Avec une finesse qui n'est point dépourvue, de sarcasme, le grand évêque de Tulle, Mgr Berteaud, dans sa pastorale de 1864, prenait à partie les hommes de son temps, qui prétendaient avoir banni Dieu de ce monde et qui appelaient le dix-neuvième siècle leur siècle à eux.
« Y a-t-il rien qui soit à eux? Est-ce que le temps leur appartient? Est-ce que le monde leur appartient? Qui donc le leur a donné? » Et il se met à leur prouver que Dieu a donné toutes choses à son
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Christ, et que si le monde présent continue de subsister, ils peuvent en adresser leurs actions de grâces à cette Église du Christ qu'ils persécutent. Car, de même que le Père fait toutes choses en vue de son Christ, de même, à son tour, Jésus- Christ coordonne toutes choses, en vue de son Épouse mystique,. l'Église des élus. Le monde, dans son état présent, ne durera pas un instant de plus qu'il ne sera nécessaire pour le perfectionnement du dernier des prédestinés.
Écoutons avec quels accents inspirés le Prophète Royal célèbre ces mystères :
Pourquoi les nations ont-elles frémi de rage et les peuples se sont-ils livrés à de vaines pensées? Les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont réunis pour s'opposer au Seigneur et à son Christ. (Ils ont dit) : Brisons leurs liens et rejetons loin de nous leur joug. Celui qui fait sa demeure dans les deux se rira
MIRACLE ET MYSTJQUf:
de leurs effoi^ts ; il se moquera d'euos, Puisi il leur parlera dans sa colère et les troublera dans sa fureur. Quant à rnoi, il me fait U Roi de Siont sa sainte montagne, pour y prêcher son commande^ment (d'amour). Le Seigneur m'a dit : Tu es mon Fils ; en ce jour je t'ai engendra. Tu n'as qu'à me demander et je te livrerai les nations pour ton héritage et les confins de la terre pour ton domaine. Tu les gouverneras avec une verge de fer, tu les mettras en pièces comme le vase d'un potier. (Ps,, lï, j-g.).
Loin donc d'être quelque choBe d'exceptionnel et comme une superfétation ou un parasite sur le corps de la religion, la Mystique en eat la respiration et la vie. Elle est le tout de la Feligrion, aussi bien qu€5 la grande loi qui régit et englobe le monde entier, Elle est la force d'attraction qui émane de la trè» Sainte Humanité de Jésus-Christ, atteint toutes les
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créatures, leur donne un caractère sacré et les investit d'une glorieuse lumière. En s'arrachant violemment, autant que cela leur est possible, à l'emprise de cette attraction universelle et si puissante de l'ordre mystique de la création, le pécheur et le réprouvé ne font que donner un plus grand relief à cette loi de l'univers, comme nous allons le voir dans le chapitre suivant.