LA « SECONDE MORT » A LA LUMIÈRE DE LA THÉOLOGIE MYSTIQUE
Dieu n'a pas épargné les anges prévaricateurs. Il les a précipité dans un lieu de towments, l'enfer, où ils sont enchaînés et punis en attendant le jugement. (II, Pierre, il, 4.) Les lâ'ches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les fornicateurs, les sorciers, les idolâtres et toute espèce de menteurs sont réservés aux flots brûlants du lac de feu et de souffre qui est la seconde mort. (Apoc, xxi, 8.)
Sa colère prendra les armes et il chargera les créatures de le venger de ses ennemis. (Sagesse, v, 18.)
Alors il se tournera vers ceux qui seront à sa gauche et leur dira :
Eloignez-vous de moi, maudits ; allez au feu éternel qui fut préparé dès le commencement pour le démon et ses anges. (Mat., xxv. 41.} La fumée de leurs tourments ne cessera de s'élever pendant toute l'éternité. (Apoc, xiv, il.)
LA « SECONDE MORT
Vu la nature du péché, vu qu'il est en lui-même la pire espèce de mal, puisqu'il est le mal des esprits (comme nous l'avons longuement expliqué) il appartient à la sainteté ineffable de Dieu de ne pas fermer les yeux sur un tel désordre, mais de le réprimer ou du moins de le châtier. La loi d'amour est sans tache : elle exige l'union étroite de la créature raisonnable avec son Créateur, faute de quoi le châtinîent devra suivre la transgression. Cette loi doit être suffisamment promulguée, connue d'avance des intéressés, en sorte qu'elle puisse servir de sauvegarde providentielle h ceux qui pencheraient vers le mal et les en détournr. Si, après cela, le péché est commis, cette sanction du châtiment doit être inexorablement appliquée, au temps voulu de Dieu. Pour les anges rebelles ce fut avec la rapidité de la foudre, immédiatement après leur rébellion; pour les hommes, la justice divine a des délais
pleins de miséricorde. En aucun cas Dieu ne permet que l'ordre et l'harmonie de l'univers soient troublés à tout jamais. La punition rétablit l'équilibre.
Le châtiment essentiel du péché ne saurait être autre que la séparation irrévocable de la créature coupable d'avec Dieu qu'elle offense. Dieu est la vie des esprits, mais II rejette loin de Lui les pécheurs, et en ce monde et en l'autre.
Éloignez-vous de moi^ ouvriers d'iniquité (Mat., VII, 23). — Allez loin de moi, maudits, au jeu éternel (Mat., xxv, 41).
Sur la terre, le pécheur supporte assez allègrement cette privation de la grâce et de l'amour de Dieu. L'union mystique avec le Souverain Bien n'a pour lui aucun attrait, de même que, pour le présent du moins, son exclusion de l'ordre surnaturel est pour lui sans terreur. Il n'y a que la formidable perspective de la damnation éternelle qui puisse faire quelqu'impres-
LA « SECONDE MORT
sion sur ce misérable. Et s'il s'obstine malgré tout dans le péché, il se peut même que le danger imminent de sa chute en enfer cesse d'éveiller en lui la conscience de son horrible état, alors même qu'il a déjà gâté sa vie au point d'en faire un petit enfer anticipé.
Le jour où tu mangeras (du fruit défendu) tu mourras de mort (Gen., ii, 17) : telle fut la déclaration de Dieu à Adam, lorsqu'il lui fit connaître à quelle condition il pourrait obtenir la continuation de son heureux état sur la terre et l'assurance éventuelle de la gloire éternelle en paradis.
L'esprit du premier homme qui fut en même temps l'ancêtre et le représentant de toute la race humaine, se trouvait dans sa vigueur primitive, sortant à peine des mains de Dieu, encore sous le charme de son premier entretien avec Lui. La lumière de la raison et celle de la révé-
lation brillaient à ses yeux de tout leur éclat, en sorte qu'on ne saurait douter qu'il n'eût saisi parfaitement le sens des paroles de Dieu. On ne saurait douter davantage, quoique les Écritures n'en disent rien, que tous les Anges, au temps de leur épreuve, n'eussent été pleinement informés d'avance, des secrets de la vie éternelle, c'est-à-dire de l'alternative du ciel et de l'enfer, en récompense du bon ou du mauvais usage de leur liberté» Il est vrai que dans l'état d'innocence primitive, ni les anges d'abord, ni par après l'homme, ne connaissaient de connaissance expérimentale ce que pouvait bien signifier la menace de mort. Mais cela ne leur causait aucun dommage réeL La connaissance simplement spéculative, jointe à l'amour de Dieu devait suffire à les détourner du péché. On n'a pas besoin de se casser le cou préalablement, pour ctre capable de choisir entre l'alternative de
LA « SECONDE IHOBT »
jouir de la vie ou de se jeter tête première au fond d'un précipice.
L'enfer est à la fois un lieu et un état d'âme.
C'est l'état d'âme définitif de ceux qui ont failli -dans la grande affaire qui leur incombait, de se rendre propres à l'union d'amour avec Dieu ; état d'incurable perversion. Le premier châtiment du péché lorsqu'on y a persévéré ici-bas jusqu'à la fin de la vie, c'est qu'il reste à jamais ce qu'il est. Il reste péché. Il ne pourra plus être autre chose, éternellement il persévérera dans sa nature de désordre pénible et monstrueux. Seule la grâce de Dieu, aurait pu changer le pécheur en un pénitent et un saint, pendant les jours de son épreuve ; mais, cette grâce, le pécheur l'a refusée, obstinément, jusqu'au bout, jusqu'à ce que la mort en survenant l'ait rendu radicalement incapable de plus jamais rentrer dans l'ordre surna-
turel. Il lui est désormais aussi impossible de se convertir qu'il est impossible à la carcasse d'un chien mort de revenir à la vie. Par sa faute, cette âme est devenue, pour l'éternité, une chose morte, un cadavre en putréfaction, pour parler au figuré ; une abomination aux yeux de Dieu et des bons Anges et des Saints.
Certes, Dieu ne saurait permettre qu'un objet aussi répugnant demeurât éternellement en plein soleil, à faire tache sur la beauté de l'univers. De toute nécessité il faut qu'il soit balayé de la face du monde, loin de tous regards ; jeté dans le puits de l'abîme, dans cette terrible basse-fosse de l'enfer, que la juste colère de Dieu creusa pour les anges tombés, au matin de la création.
Certains esprits dévots se sont imaginé que si un damné avait permission de sortir -de l'enfer et de revenir ici-bas pour un peu de temps, il épouvanterait le monde
LA « SECONDE MORT
par la rigueur des pénitences qu'il s'infligerait pour mériter de rentrer en grâce avec Dieu. Cette thèse ne soutient pas l'examen à la lumière de la théologie. En lisant attentivement la doctrine calme et rigoureusement déduite, de saint Thomas sur ce sujet, on reste convaincu que le damné dans ces conditions, épouvanterait plutôt le monde par l'énormité de ses crimes et l'invincible obstination de sa volonté dans le mal ; et que si, par la permission de Dieu, la même expérience était répétée dix fois, cent fois, des milliers de fois, cette âme refuserait chaque fois de faire pénitence et reprendrait sa vie criminelle; démontrant ainsi que son cas est absolument désespéré. Il n'y a pas d'autre ressource que d'emprisonner ce fou furieux, afin qu'il ne puisse plus faire aucun mal. I/ahîme appelle Vahtme au bruit de tes cataractes (Ps., xii, 8). L'abîme sans fond de la méchanceté du réprouvé
appelle l'abîme de la punition de l'enfer. Notre-Seigneur, dans TApocalypse, nous parle des profondeurs de Satan. Il y a aussi les profondeurs des autres réprouvés. La manière extrêmement superficielle dont on envisage ce terrible mystère de la damnation éternelle, porte quelquefois de bonnes gens à estimer que Dieu est vraiment trop sévère à l'égard du pécheur impénitent, comme si l'enfer était un châtiment excessif. Et pourtant, aucun autre choix n'est laissé à Dieu. Le pécheur a refusé la santé de l'âme ; il a voulu, il a pris pour son héritage, la maladie et la pourriture : Dieu ne peut que le rejeter avec horreur dans le feu éternel. Si des fruits ou de la viande se gâtent, on les jette dehors avec dégoût, mais sans indignation, car ces objets inanimés ne sont point cause de ce qui leur arrive ; mais le cas des natures angéliques déchues et des âmes humaines, gâtées par le péché
LA « SrsCONDE MORT »
est tout différent. Ils sont coupables du mal dont ils souffrent.
L*€nfer est donc le lieu, où jour par jour, de génération en génération, de siècle en siècle, depuis le commencement du monde jusqu'au jour du Jugement Dernier, toute la pourriture des natures angéliques déchues et des âmes humaines réprouvées, se déverse, fermente et s'accumule ; pourriture d'ordre moral et non matériel, de l'esprit, non de la chair. O Lucifer, orgueilleux esprit rebelle et sans amour, voilà ton royaume, digne de toi : un immense monde souterrain, d'une horreur et d'une abomination indescriptibles. Quant h vous, pécheur, mon frère, vous rendez-vous compte que c'est là le but où vous tendez, où vous courez de toutes vos forces, de même que le fleuve qui hAtc son cours pour se jeter dans l'océan? Se pourrait-il que vous voulussiez demeurer dans cet étang de pourriture et de
feu, en compagnie de tous ces misérablcb, pour toute l'éternité? Alors, ce sera en effet la seconde mort dont parle l'Apocalypse (xx,'i4), cette mort de laquelle il n'y a point de résurrection possible.
C'est ainsi que l'enfer est en même temps et un état d'âme et un lieu ; de même que le Ciel est, lui aussi, un état d'âme et un lieu. Dans l'un et l'autre cas il n'y a pas de séparation possible de ces deux choses. L'état particulier de l'âme appelle le lieu particulier qui lui est assigné. Le ciel est le lieu où se manifeste la gloire de Dieu, c'est là son Royaume ; et il requiert nécessairement que ses habitants soient dans un état de charité parfaite et inamissible.
Si, par supposition de chose impossible, un démon ou un réprouvé était admis en paradis, il se trouverait dans le lieu de la gloire, mais, parce qu'il ne serait pas en état de grâce, la splendeur environnante
LA « SECONDE MORT
le consumerait des flammes d'une confusion plus terrible que celles même de l'enfer. Il n'est pas jusqu'à l'enfer qui ne soit une miséricorde pour le damné, comparé à ce qu'il endurerait en paradis.
D'autre part, si un Saint, ange ou homme, confirmé dans l'amour de Dieu, était (toujours par supposition de chose impossible) jeté en enfer, l'enfer ne serait point pour lui ce lieu de tourment qu'il est aux damnés du péché ; car il se prendrait à aimer les tourments de l'enfer comme lui venant de la main de Celui qu'il aime par-dessus toutes choses. En d'autres termes : il serait dans le lieu de la damnation mais non dans l'état d'âme du damné. Or l'enfer est inséparablement l'état d'âme du damné et le lieu qui lui est assigné par la justice divine.
Tout ceci peut nous aider quelque peu à nous faire une idée de ce qu'il en coûtera aux damnés de comparaître au Ju-
MIRACLE ET MYSTIQVE
gement Dernier, dans leur nudité, leur souillure et leur laideur monstrueuse, au milieu de la splendeur des Anges bénis et des Saints, devant Notre-Seigneur revêtu de l'éclat de sa majesté de Dieu fait homme, de Sauveur du monde et de Juge suprême des vivants et des morts. Cela leur causera une souffrance si intolérable qu'ils crieront aux montagnes et aux rochers : Tombez sur nous : dérobez-nous la vue de Celui qui est assis sur le trône ; sauvez-nous de la colère de V Agneau,., car voici le grand jour de sa fureur, et qui
donc pourrait en supporter le poids?
(Apoc, VI, 16-17.)
L'enfer a sa place marquée dans le
grand Ordre Mystique dont nous avons
parlé au chapitre précédent.
L'état d'âme du réprouvé est la suite
de ses actes criminels ; et quoiqu'il se soit
soustrait autant qu'il l'a pu à l'ordre
mystique, cependant, le lieu de la répro-
LA « SECONDS MOBT »
bation, l'enfer, ce n'est pas lui qui l'a fait; c'est Dieu par une intervention directe ; et cette œuvre de Dieu, comme toutes ses autres œuvres, est bonne en elle-mtme» et démontre à la fois sa sagesse, sa justice et sa sainteté. Elle sert à faire rentrer, malgré lui, le réprouvé, dans l'harmonie de l'univers et la beauté de l'ordre.
S'il n'y avait point d'enfer. Dieu serait vaincu par le pécheur : le mal l'emporterait sur le bien. L'enfer est donc nécessaire. Le fait du libre arbitre de l'ange et de l'homme une fois admis, une fois admises la révolte de quelques-uns des anges et des hommes et leur impénitence finale, l'enfer devient une nécessité aussi inéluctable que Je Ciel lui-même pour la récompense du mystique fidèle, soit ange soit homme. L'enfer est devenu partie intégrante de l'ordre mystique de l'univers.
Voici un autre point de vue duquel on découvre la place et la fonction de l'en-
fer dans l'ordre mystique : c'est qu'il met en évidence l'étendue de l'amour de Dieu pour sa créature raisonnable. Tous ces réprouvés subsisteront à jamais, comme autant de monuments indestructibles de l'amour que Dieu leur a porté. Dieu a aimé chacun de ces esprits déchus, et chacun de ces hommes réprouvés, d'un amour personnel, très tendre et fort et délicat. Il les a aimés de toute éternité, et c'est parce qu'il les aimait qu'il les a doués de l'existence. Il les a créés dans l'amour, les aimant et souhaitant de les aimer éternellement, et à cette fin qu'eux aussi aimassent Dieu de leur côté et devinssent heureux du bonheur même de Dieu. Ce qui subsiste de leur être proclame cela.
Ainsi arrive-t-il que des ruines déplorables et cependant imposantes, comme par exemple celles de la cathédrale de Reims, proclament par leurs arches brisées et
LA « SECONDE MORT
leurs nobles piliers encore debout, par leurs statues mutilées et leurs fragments de bas-reliefs, la majesté et la magnificence de cet édifice, alors qu'il était encore debout et intact, en même temps que l'art consommé et l'amour avec lesquels son architecte l'avait construit et orné. De même l'incorruptible essence des purs esprits déchus et des âmes humaines réprouvées, la pénétration i>ersévérante de leur intelligence et la force inébranlable de leur volonté ; enfin, pour ce qui est des hommes, la noblesse de leur corps, de- venu également incorruptible après la résurrection : toutes ces choses déclarent éloquemment à quels usages splendides Dieu, dans son amour, les avait destinés.. Ne les avait-il pas dès le principe, faits ^ son image et ressemblance? Ne leur avait-il pas mis entre les mains sa grâce, moyen admirable de rendre plus vifs les traits de leur ressemblance avec Dieu? - «73 —
On ne saurait dire jusqu'à quel point ils pouvaient pousser cette ressemblance, en attendant le moment où ils eussent enfin été assumés dans la gloire essentielle de Dieu, et comme des éléments qui eussent fait partie intégrante de sa gloire accidentelle.
Nos pères, daps les âges de Foi, avaient bien saisi cette grande vérité, que l'enfer même est une preuve, et en quelque sorte, un monument éternel de Tamour ineffable dont Dieu poursuit sa créature raisonnable. Ils ne trouvaient aucune difficulté à réconcilier ce dogme formidable d'un enfer éternel, avec tout ce qui nous est connu des attributs nécessaires- de Dieu. Dans la fameuse inscription qu'il met sur la porte de l'Enfer, le Dante nous fait lire ces lignes : « Pour me donner i/existence, il n'a fallu rien moins que
LA puissance infinie, LA SOUVERAINE SA- GESSE ET l'amour PRIMORDIAL. »