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CHAPITRE III

LE« DEUX DÉFINITIONS CONTRADICTOIRES DE LA MYSTIQUE

Arrivés à ce point de notre étude sur la Mystique, nous nous trouvons en face de sas d^ux définitions contradictoires : d'une part, la définition moderne, qui res^ tieint la mystique aux seuls manifestî»tions extraordinaires et miraculeuses j définition très en faveur aujourd'hui parmi un grand nomjare d'écrivains tant catholiques qu'hérétiques ou incroyants ; et d'autre part, la définition large, la vraie définition traditionnelle catholique, laquelle fait consister essentielleipent la mystique dans ]e secret comn>eroe

d'amour qui s'établit entre l'âme fervente et Dieu.

Nous pourrions nommer une multitude de témoins qui déposent en faveur de notre thèse, que la vraie définition traditionnelle catholique de la Mystique, c'est celle qui fait de la vie mystique purement et simplement la vie d'union d'amour actif avec Dieu. Contentons-nous pour le moment d'en citer quelques-uns. La Théologie mystique et autres traités de Denis l'Aréopagite ; l'Echelle du Paradis de (saint Jean Climaque ; le traité De la Quantité de l'Ame, l'Epître sur La Vision de Dieu et autres ouvrages de saint Augustin ; les Conférences de Cassien ; La Règle de saint Benoît ; les Morales de saint Grégoire-le-Grand ; les œuvres mystiques de Hugue et de Richard de saint Victor ; le traité d'Albert-le-Grand De adhaerendo Deo; la seconde partie de la Somme Théologique de saint Thomas

LES DEUX DEFINITIONS DE LA MYSTIQUE

d'Aquin ; la Vigne mystique attribuée à saint Bonaventure ; L'Imitation de Jésus- Christ ; les nombreux et savoureux traités, hélas ajourd'hui à peine connus, de Jean Gerson sur la vie mystique ; la Via compendii ad Deum, du Cardinal Bona ; les Exercices Spirituels de l'Abbé du Monserrat, Cisnéros ; les célèbres Exercices de saint Ignace de Loyola ; le traité de V Amour de Dieu de saint François de Sales ; les ouvrages profonds et lumineux de saint Jean de la Croix ; les traités sur la vie spirituelle de Blosius : tous ces ouvrages et des centaines d'autres (chacun desquels est, à sa manière, une introduction pratique à la vie mystique) tous ces ouvrages, dis- je, ne font pas du tout mention des manifestations miraculeuses comme étant une partie essentielle de la vie mystique. Il est vrai qu'un écrivain contemporain de grand renom nous assure que : « L'Imitation de Jésus-

Christ n'est pas un livre mystique. » Ah bien, par exemple ! Peutrêtre que bientôt nous apprendrons que les Epîtres de saint Paul, voire les quatre Evangiles, ne sont point des livres mystiques. Le Sermon sur la Mpi^tagne n'obtiendra pas le titre de mystique ; en effet, dans cette Chfirte du Christianisme il n'est fait aucune mi&rition des états miraculeiix ou des phénomènes miraculeux- Oij n*y lit que des paroles comme cellesTci : « Bienheureux le^ pauvres en esprits, . ceux qui ont le cœur pur.,, ceux qui souffrent persécution,.. Si ton œil droit te tourne à scanr dole, q,rrache-le et jett^-le loin de toi.,. Que votre discours soit : Oui, oui ! Non, non !,,. Aimep vos ennemis, afin que vous soyes les vrais enfants de votre Père qui est dan^ les deux.

Il y a un saint du MoyenrAge dont \n taille comme mystique s'élève audeçsus de tous les autres : saint Bernard.

■ LES DEUX DEFINITIONS DE LA MYSTIQUE

Ecoutons ce maître si f^meijî^ et si yniversellenient ^ppréeié. Quel e.st à §€s yeux l'essentiel de la vie mystique? A ses yeux, la seule chose qui importe, 4^"^ tout le Qétail de la vie spirituelle, c'est runion 4'^tnour 3vec Dieu ; il ne fait nulle mention de manifestations miraculeuses dont serait favorisée l'âme aimante, épouse du Christ. Lisez ses sermons sur le Cg^ntique 4^5 Cantiques, et toutes ses autres qgiJr vres et ses lettres et v^ti? vous conv^iiiT prez que, pour lui, la vie mystique consiste, purement et simplement, dans le commerce d'amour entre l'âme et Pieu, dans le secret de son cœur. Voilà doqc un ^rand maître de l'art de la vie spirituelle, et chose à remarquer, l'un des plus far yorisés du don des miracles, qui rend à l'idée de la vie mystique sa signification traditionnelle, la seule d'ailleurs qiii soit vr.'îie et légitime.

On se rendra compte du mal qu'a fait

l'idée moderne de la mystique, si l'on veut bien remarquer la tendance qu'elle a à nous faire perdre de vue la valeur réelle des dons de Dieu les plus merveilleux, lesquels ne sont pas du tout les extraordinaires et les miraculeux, mais au contraire ceux qui sont communs h tous les chrétiens. Les meilleurs dons de Dieu, si seulement nous savions les apprécier à leur juste valeur, ce sont le Baptême, la Confirmation, la Pénitence, la Sainte Communion, le vSaint Sacrifice de la Messe, la Présence réelle de Jésus jour et nuit dans nos Eglises. Nul autre don de Dieu fait aux hommes sur 1^ terre ne saurait entrer en comparaison avec ceux-là.

L'idée moderne de la Mystique a de plus la dangereuse tendance à faire désirer à certains chrétiens superficiels, les faveurs extraordinaires, non pour le bien spirituel qui peut s'y trouver, mais seu-

LÈS DEUX DÊflNlTIONS DE LA MYSTIQUE

lement pour leur éclat extérieur, pour jouir de l'admiration des hommes que ces sortes de manifestations sont de nature k attirer. Cela a aussi, de temps en temps, donné occasion à de misérables imposteurs d'exploiter la crédulité j>opulaire, par des miracles prétendus et des comédies sacrilèges.

Comprenons bien une fois pour toutes, que ce qu'il y a de plus grand et de plus admirable dans les grands servîteurs de Dieu, ce ne sont pas ni leurs visions, ni leurs révélations, ni leurs extases, ni les stigmates, ni le don des miracles, mais leur union à Dieu ; oui, cette union qui leur était commune avec nous tous ; leur union à Jésus-Christ par le Baptême et la Confirmation, leur enrôlement comme soldats de Jésus-Christ; et s'ils étaient prêtres, l'honneur transcendant de participer au Sacerdoce étemel de Notre-Seîgneur; et, qu'ils fussent prêtres ou laïques, le

merveiliètïx pYîviîég'ê de fîiafï^ér la chair dii Christ, de boîfe son Sarig dans la saifîtë CôfïirtîUfïidn. OÙ é(3tit âldfs est ta différence entré les saints et nmis? Éîie est en ceci, que les saints savent toopéfer à la grâ<5e des sacrements et leur faire fendfe des fruits de sainteté, tandis que nous ne le faisons pas.

Vfâirtïerit j'ai peine à retenir un sourire lorsque je lis, aux premièfes pages de certains traités, qu'ils ont été composés « poMr fa direction des personnes favorisés de grâces eitfaofdînaires et mîfacufeuses ». Ces écrivains me semblent adopter Une méthode contraire à celle dû Ëon Paëteuf. IΧ ne laissent pas suf la montâgrïé les quatre-vîngt-dîx-nêuf brebis fidèles, potir co"uHf après celle qui s*est égarée et la fâmenef au bercâîl ; ils semblent bien plutôt abandonner à îeuf maîheufettx §Ort le gra^d nombre des brebis errante^, l'éfïorme quantité des

LES DEUX DEFINITIONS DÉ LA MYSTIQUE

chrétiens tièdes et héghgetiî qxi'tl faudtait ramenef aux pâturages de la vie mystique toute pure et toute simple, lâqueMe ilVst pas seulement instituée pouf lin petit nombre mais pour tous : la vie de la fdi, des sacrements reçus avec ferveur, des vertus théologales, des sept Ôons du Sàînt-Esprit, des Béatitudes évang-éli- C[ties; la vie d'oraison non miraculeuse, de contemplation non miraculeuse et de bonnes œuvres. Ils se fatiguent "inutilement à vouloir établir des règles de direction pour Un petit nombre d*âmes, conduites par le Saînt-Ësprît dans les voies miraculeuses, qu'ils ne reiicontrerortt probablement jarhàis, qui ne lîrotit Jarifials léuf livre et qui, à vrai dii'e, n*en ont pas besoin ; car les régies de direction des âmes favorisées miraculeusement sont les mêmes que celles des autres.

Ort Refait tenté de etiet k tes écrivains : Mes amis, Aemuîdmiiii chariÈmàta tne-

liora : vous employeriez votre temps plus utilement à enseigner l'amour de Dieu aux âmes tièdes.

Est-il besoin d'ajouter que les saints n'ont jamais désiré les faveurs extraordinaires de Dieu? Ils les redoutent plutôt, car ils savent bien que la voie la plus sûre est celle où il n'y pas danger d'illusion, la voie commune, sans intervention de miracle, où le chrétien marche en foi sous la ferme direction commune de notre Mère la Sainte Eglise. Ils savent que des révélations particulières quoique elles puissent, il est vrai, venir de Dieu, pourraient bien aussi venir d'une tout autre espèce d'esprit, soit du démon, soit des hallucinations de l'esprit propre; et que, alors même qu'elles émanent authentiquement de Dieu, une révélation particulière est sujette h subir des distortions ou exagérations, par suite du travail inconscient de

LES DEUX DÉFINITIONS DE LA MYSTIQUE

l'esprit et de l'imagination de celui qui la reçoit : tant est difficile l'élimination de ce subtil élément personnel. Aussi l'Eglise use-t-elle d'une e>ctrême réserve lorsqu'il s'agit de recevoir et d'approuver les visions et révélations, même les plus authentiques, accordées aux plus grands serviteurs de Dieu, dont ils n'ont rendu compte à leurs confesseurs ou à leurs supérieurs que forcés par l'obéissance ou sous le mouvement irrésistible du Saint-Esprit. Quant aux saints eux-mêmes, ils se soumettent avec une simplicité absolument enfantine, à la direction de leurs supérieurs, alors même que ces directions sont contraires à leurs révélations, bien persuadés que l'obéissance est plus agréable à Dieu que les sacrifices. Qui ne se rappelle à ce propos l'exemple que la grande sainte Thérèse a laissé.

Avant de quitter cette discussion sur le

mérite comparé des deux définiticms contradictoires de la Mystique : l'une large et traditionnelle, l'autre moderne et étroite, il peut ne pas être inutile d'attirer en dernier lieu, l'attention du lecteur, sur ce que l'on pourrait appeler le point de vue logique de la question. Dans son ouvrage intitulé La Doctrine du Développement, au chapitre i de la 3® section, le Cardinal Newman signale plusieurs signes caractéristiques auxquels on distinguera le développement légitime d'une idée, de ce qui n'en serait qu'une corruption. Dans un développement naturel et sain d'une idée, on trouvera toujours les marques suivantes :

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