‹ Miracle et mystiqueChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA TIÉDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

Jusqu'ici nous avons considéré le rôle que jouent d'une part Dieu plein d'amour et d'autre part l'âme fervente, dans l'entreprise en commun de la vie mystique.

Il nous faut maintenant pour compléter c€tte étude, considérer le cas du mauvais serviteur, c'est-à-dire du chrétien qui, plus ou moins ouvertement, se soustrait aux avances pleines d'amour que Dieu lui fait et refuse d'y correspondre.

Il y a comme trois degrés ou trois manières différentes d'âtre mauvais serviteur, ce sont : d'abord la tiédeur, en second lieu le faux mysticisme, et trolsi^-

mement le péché mortel. Comme les ombres dans un tableau, ils nous aideront à mettre dans tout son jour l'idée de la vie mystique et à la saisir nettement. Dès l'abord, ils nous mettent en mesure de proclamer ce qui est essentiellement requis pour faire un mystique, à savoir : 1° la foi orthodoxe qui s'oppose au faux mysticisme ; 2° Vétat de grâce qui s'oppose à tout péché grave ; enfin 3° une ardente charité qui est aux antif)odes de la tiédeur. Aucun chrétien ne saurait être appelé mystique qui a souffert le naufrage de sa foi, soit par hérésie, soit par infidélité et qui par conséquent se trouve hors de l'Église. Comment pourrait-il revendiquer la familiarité pleine du plu?

tendre amour avec Dieu? Il n'est même pas de la famille ; il n'est pas encore né à la vie surnaturelle. Quant à l'homme, même s'il est chrétien, qui se trouve en état de péché grave, il est mort spin-

LA TIÉDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE tuelkment : entre lui et Dieu il y a un abîme sur lequel il faudra jeter un pont avant qu'il puisse le franchir et renouer le commerce d'amour avec Dieu. Le cas du chrétien tiède, en soi, n'est pas si désespéré que les deux précédents ; il est cependant bien triste et suffisamment embarrassant, comme nous allons voir.

Qu'est-ce donc que la tiédeur?

Nous pouvons répondre que c*est un certain état de l'âme chrétienne, que Notre-Seig-neur déclare Lui déplaire souverainement : l'état de n'être ni chaud ni froid, ni grandement criminel ni fervent le moins du monde.

Un chrétien dans cet état donne des nausées à Notre-Seigneur. C'est Lui qui nous le dit : « Je connais tes œuvres : tu n*es ni chaud ni froid ; plût à Dieu que lu fusses ou chaud ou froid; comme tu n*es ni l'un ni Vautre, je vais me mettre à te vomir, » (Apoc. m, 15-16.)

Le chrétien tiède ne fait pour Dieu que le moins possible. Il n'a pas le goût des choses surnaturelles. Le temps donné aux exercices du culte lui pèse. Ses confessions, ses communions, son assistance aux offices du dimanche, ses prières sur semaine, tout cela est réduit au minimum; tout cela Tennuie. Son cœur n'y est pas. Sans peut-être qu'il se l'avoue, son adoration va en secret vers toutes les îdoles du monde. Il a tenté un compromis : il a voulu comme dit Notre-Seigneur dans l'Évangile servir deux maîtres ; cela ne lui a pas réussi. Alors il s'est mis à prendre hardiment l'attitude intérieure et même extérieure du mondain; il fait siennes les fausses maximes du siècle, il les répète avec conviction.

C'est à peine si l'on pourrait dire qu'il veut éviter le péché mortel : ce qu'il veut éviter c'est tout simplement la damnation. Le péché mortel en soi ne lui fait

LA TIEDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

pas peur, mais il voudrait bien n€ pas tomber en enfer. Sa foi lui sert encore jusque-là. A-t-11 conservé la sainte espérance? On peut sans doute affirmer qu'il a encore une espèce d'espoir présomptueux d'arriver au ciel, d'une manière ou d'une autre, après un temps plus ou moins long ; mais aucun désir ardent de le gagner bientôt ne fait battre son cœur, et s'il lui était loisible d'en ajourner indéfiniment la date et de rester ici-bas, il préférerait cela de beaucoup. A-t-il encore la charité? Il en a sans doute une étincelle, juste assez pour être encore en état de grâce : mais cette étincelle est invisible, ensevelie sous un monceau de cendres, menaçant de s'éteindre tout à fait, peut-être pour toujours.

La tiédeur est à mi-chemin entre la

vie mystique et son antithèse absolue, la

vie dans l'état de péché mortel. Pour le

chrétien qui ne se range pas résolument

du côté de la vie mystique, son état de grâce est d'une possession bien précaire, et, il n'est pas surprenant qu'il tombe de temps en temps dans le péché mortel.

Cela lui arrive à l'occasion; mais comme il trouve le moyen, vaille que vaille, d'en sortir par l'attrition et le sacrement de pénitence, ces chutes répétées ne lui causent aucune alarme.

Le chrétien tiède est content de luimême. Il est bien décidé à rester comme il est. C'est même cette complaisance en lui-même, malgré les imperfections les plus énbrmes et les plus alarmantes, et cette ferme résolution de ne pas se corriger, qui forment les deux traits caractéristiques du chrétien tiède. Ecoutez Notre-Seigneur s 'adressant à lui : « Tu dis : Je suis riche et dans l'opulence ; je n*ai besoin de rien ; et tu ne sais pas que tu es pauvre, indigent, misérable, aveugle et nu. Je te conseille d'acheter de moi de

LA TIEDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

l'or purifié au creuset, afin que tu puisses devenir riche, orné de blancs vêtements qui cachent aux regards la honte de ta nudité ; et d*oindre tes yeux d*un collyre afin que tu puisses y voir. » (Apoc. m, 17-18.) Mais l'homme tiède n'écoute pas cette semonce. Il est parfaitement content de lui-même. Il se repaît d'illusions et se persuade que tout finira bien par s'arranger ; comme les vierges folles de la parabole, jusqu'au moment où le cri se fit entendre au milieu de la nuit : Voici V Époux, sortez à sa rencontre ! » Matth., XXV, 6.) Alors aussi, comme les vierges folles, le chrétien tiède est saisi d'un subit émoi ; l'esprit troublé, il regarde à droite et à gauche, pour trouver quelqu'un qui le rassure et qui l'aide. C'est certainement à de telles âmes que s'adresse la redoutable menace de Notre-Seigneur dans l'Évangile. Quand cet insensé viendra frapper à la porte du ciel, il obtien-

dra pour tout€ réponse. En vérité, je ne vous connais pas.

Voici que je suis à voire porte et j'y frappe, disait Notre-Seigneur, pariant encore du tiède : Si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre j'entrerai chez lui et je souperai avec lui et lui avec moi. (Apoc., m, 20.) Nous avons ici en peu de paroles une touchante invitation à la vie mystique et une description de cette vie, mais le chrétien tiède n'en veut pas. Il fait la sourde oreille, il ne veut pas entendre le bruit que fait à la porte de son cœur son Sauveur , l'amant passionné de son âme. Il va le laisser là.

Une comparaison familière peut nous aider à mettre dans tout son jour l'attitude négative du chrétien tiède vis-à-vis de Dieu. Si l'on plonge dans l'océan une bouteille vide et débouchée, l'eau de mer se précipite aussitôt dedans et la remplit complètement. Mais supposez qu'au lieu

L\ TIEDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

d'être débouchée cette bouteille vide soit fernlée hermétiquenientj alors ce sera en vain que toute l'eau de la mer la pressera de toute part. Cette chose de rien défie pour ainsi dire, et déjoue la force entière de l'immense océan. La bouteille hermétiquement fermée pourra bien être emportée dans les courants sOus-marins, ou lancée à la crête des vagues, ou enfin brisée contre les rochers et mise en pièces : mais tant qu'elle restera fermée hermétiquement, elle restera également vide» Voilà l'image de l'âme du chrétien en état de tiédeur.

Tout chrétien se trouve plongé, corps et âme, dans Tocéan infini de l'amour que Dieu est ; dans l'ordre divin surnatureL S'il est vide de lui-même et de toute affection déréglée, il sera rempli selon toute l'étendue de sa capacité par l'élément divin. Alors il devient une forme de Dieu : tout mystique est en lui-même une forme — 6i —

de Dieu. (Le mot n'est pas de moi, on le rencontre dans beaucoup de traités de la vie spirituelle, particulièrement dans ceux de Ruysbroeck et aussi dans le traité Des vertus Chrétiennes de Mgr Gay.)Mais s'il arrive que le chrétien se ferme à l'invasion divine, par le bouchon de la vaine complaisance en lui-même, ou se remplisse de l'amour désordonné des créatures, l'élément divin reste forcément en dehors de liii.

Par moments il semble qu'il serait plus facile à Dieu de briser et anéantir cet être humain, le chrétien tiède, que de mettre fin à son entêtement, et lui persuader de s'ouvrir pour recevoir les avances du divin amour. Il répugne à la Bonté infinie de donner pour fin à son acte l'anéantissement de son propre ouvrage. Dien n'a pas créé l'homme à son image et à sa ressemblance pour ensuite le détruire. Ce qu'il a créé par amour et à cette fin de

LA TIEDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

partager son propre bonheur doit subsister à tout jamais. L'immense océan de l'amour que Dieu est, presse donc de toute part ce chétif vase pour le remplir arrivera un moment où l'amour mftme de de sa sainteté et de son bonTieur ; mais il Dieu mis au défi et outrageusement rebuté, forcera Dieu à rejeter ce vase qui ne veut pas se laisser employer aux fins de l'amour ; Il le rejettera sur la rive éternelle, dans cette plage immense et désolée qui s'appelle l'enfer de la damnation. Quel consolant contraste nous offre la délicatesse timorée de toutes les âmes de bonne volonté, comparée à la dureté de cœur du chrétien tiède. Ces belles âmes, dès qu'elles entendent mentionner la tiédeur, se prennent à craindre que tout ce que l'on dit ne s'applique à elles-mêmes : or cette dispK>sition est la meilleure preuve qu'il n'en est pas ainsi. Elles fouillent tous les recoins de leur cœur, et elles se

trouvent remplies d'imperfections. Demandez à une telle personne : Mais aimez-vous vos imperfections? Est-ce votre désir de les garder précieusement? — Ah! certes non, répond ra-t-elle ; je les déteste, je leur fais une guerre à outrance, mais malgré tout elles reviennent. — S'il en est ainsi, consolez-vous, mon ami: le seul fait que vous luttez contre vos imperfections, quelle que soit d'ailleurs la mesure de succès que vous obteniez j prouve que vous n'êtes pas esclave de la tiédeur.

Ne nous lassons pas de le répéter, ce qui caractérise la tiédeur ce n'est pas que l'on ait des imperfections, mais c'est que l'on ne veuille pas s'en corriger. Même des âmes ferventes peuvent se trouver nanties d'un joli lot d'imperfections.

Avant d'atteindre à la sainteté, avant même d'avoir gravi les échelons du milieu, alors même que l'on n'est encore qu'un conscrit tout frais enrôlé, un corn-

LA TIEDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

mençant; au sortir du bouge d'une vie impure et de l'esclavage du péché, on peut réellement être un mystique : pour cela il n*y a qu'à être fervent et plein de zèle, se mettre à l'œuvre avec un ardent amour, le poursuivre avec un ardent amour, persévérer dans l'ardent amour :

au milieu même des imperfections les plus affligeantes on sera un mystique.

Il y a même de bonnes âmes qui sont pour ainsi dire d'étemelles commençantes ; elles semblent absolument Incapables de passer au-delà du seuil de la vre mystique ; cependant ce serait une erreur de les ranger parmi les tièdes. Il peut ne pas être facile de trouver le point de leur difficulté ; quelquefois c'est leur directeur qui est à blâmer. Mais ce fait qu'elles ont le courage de recommencer sans cesse l'entreprise spirituelle, démontre qu'elles sont âmes de bonne volonté. Elles n*ont qu'à continuer. Du moins en paradis, si-

non pendant leur vie mortelle, Notre-Seigneur leur donnera une très belle couronne comme récompense de leur dur labeur.

Il n'est pas rare non plus qu'une âme vraiment fervente, pendant qu'elle passe par l'épreuve de l'obscurité spirituelle et de la désolation intérieure, ne prenne son état pour celui de la tiédeur et ne souffre ainsi un surcroît d'affliction. Il faut consoler tendrement une telle âme, l'encourager, l'assurer que tout va bien, et que, au moment voulu de Dieu, elle reverra de nouveau la lumière de sa face bien aimée. En attendant, qu'elle prenne patience :

elle g"agne beaucoup de mérites pour le ciel. N'est-ce pas pendant les journées les plus sèches et les plus brûlantes de l'été que les blés verts se changent en moissons dorées et que les fruits de l'automne atteignent leur pleine maturité?

Pour résumer ce chapitre, on peut dire

LA TIÉDEUR EN REGARD DE LA MYSTIQUE

que, de même que la tiédeur est le signe le plus certain de l'absence de vie mystique dans une âme, de même aussi la ferveur d'amour est la marque distinctive de la vie mystique à tous ses degrés, depuis ses tout petits commencements jusqu'à sa consommation dans la sainteté la plus sublime.

Page 1