CHAPITRE V
PSYCHOLOGIE DU CHRÉTIEN TIÈDE
La racine du mal du chrétien tiède se trouve en ce qu'il se contente d^être -chrétien^ sans agir en conséquence. C'est comme si un homme se contentait de végéter sans vouloir faire usage de ses membres et de ses facultés naturelles, sans vouloir se conduire en homme et faire acte d'agent doué de la lumière de la raison et du libre arbitre. Quand un homme a été élevé à l'état surnaturel, on est en droit d'attendre qu'il agisse en conséquence. Dieu veut que le chrétien pense à Dieu souvent et fasse grand cas de Lui, et qu'il s'entretienne avec Lui
PSYCHOLOGIE DU CURETItN TIÈDE tendrement et affectueusement, et qu'il se serve des créatures comme d'escaliers pour s'élever jusque dans la sphère du surnaturel : mais c'est cela précisément que le chrétien tiède s'entête à ne pas vouloir faire.
Il est bien vrai que tous les actes humains du chrétien qui sont bons moralement, sont par eux-mêmes surnaturels et dignes de la récompense éternelle. Ils se trouvent, pour ainsi dire automatiquement, tournés vers le ciel, du fait de l'état de grâce de cet homme. Seulement, c'est à condition qu'il n'introduise pas dans ces actes des éléments étrangers à l'esprit chrétien, tels que, par exemple, un motif indigne, une intention perverse, soit implicite soit explicite. Et voilà précisément la misère de l'homme tiède ; c'est que dans ses actes, l'élément chrétien, la pureté d'intention habituelle et implicite, fait formellement défaut, et il y substitMç ^ 69 -.
l'intention tout à fait expresse de gratifier sa vanité ou sa sensualité. Cela suffit, même sans le désordre formel de péché qui s'y glisse souvent, pour enlever à ces actes toute saveur de sainteté, tout mérite surnaturel.
Toute la substance du chrétien, corps et âme, a été faite une avec Jésus-Christ : c'est comme un arbre qui serait déraciné et enlevé de toutes pièces hors du terrain de la pure nature et transplanté en Dieu. Conçoit-on que les fruits d'un tel arbre ne soient pas tout surnaturels? N'est-ce pas un phénomène déconcertant, une anomalie monstrueuse, lorsque l'arbre est tout divin, depuis sa racine jusqu'à Textrêmité de ses branches, en passant par le tronc, et cependant ses fruits ne sont pas divins? Comment expliquer cela? Hélas, très facilement ! Dans l'unité substantielle de notre être nous sommes deux. Le vieil Adam quoique mortifié
PSYCHOLOGIE DU CHRÉTIEN TIEDE
dans le chrétien, n'est pas encore mort ; et lorsqu'il n'est pas vigoureusement maté par la main d'une volonté énergique, aidée de la grâce de Dieu, quand on lui permet de lever de nouveau la tête et de faire ce qu'il veut, alors il devient en nous le rival de l'homme nouveau, Jésus-Christ : il le supplante, il prend en mains le gouvernement de nos facultés et devient le principe de nos actes.
C'est pourquoi les actions de ce chrétien auront une saveur terreuse ; ils perdront toute saveur divine. Car le vieil Adam est de la terre, terrestre, et ses inclinations naturelles sont à l'orgueil, à la convoitise, à la luxure, à l'envie, à la gourmandise, à la colère et à la paresse.
Le concile de Trente (Sess. VI, ch. v et vi), déclare que dans l'œuvre de la justification d'une personne adulte, deux activités bien distinctes, celle de la grâce prévenante de Dieu et celle de la bonne
volonté de Thomme, travaillent de concert et s'aident l'une l'autre pour amener l'homme jusqu'à l'illumination de la foi et au baptême. Le sacrement de baptême fait de lui une nouvelle créature, l'enfant adoptif de Dieu, le frère de Jésus-Christ, son membre vivant, et le temple animé du Saint-Esprit. Dieu et l'homme ont concourru à ce résultat. Dieu par sa grâce a excité, fortifié, soulevé, soutenu cet homme au-dessus de son être naturel, et l'homme a librement consenti et docilement et activement coopéré à ces effets surnaturels. Maintenant il s'agit que cet heureux concert des deux activités, celle de Dieu d'une part, d'autre part celle de l'homme, ne cesse pas après le baptême ; au contraire, il est désormais plus nécessaire que jamais, car ce n'est pas chose aisée de vivre à la hauteur exigée par l'état de chrétien. Au milieu de ce monde de péché, environné d'ennemis — 7^ —
PSYCHOLOGIE DU CHRETIEN TIÈDE
invisibles, les démons pleins d'astuce et de malice ; portant dans les profondeurs de sa nature, la triple blessure de la concupiscence, comment l'homme pourrait-il sans le secours de Dieu échapper à tous les dangers? Non seulement la grâce surnaturelle lui est nécessaire, mais il la lui faut abondante et surabondante ; ou disons plutôt qu'elle doit-être prise par l'homme abondamment et surabondamment ; car de la part de Dieu la grâce est mise à la disposition de l'âme avec une prodigalité sans bornes. Il y a les sacrements, le trésor des divines Écritures et tous les autres moyens de sanctification qui se trouvent dans l'Église catholique ; pour ne rien dire de Timmense multitude des grâces actuelles les plus diverses, que Dieu fait constamment pleuvoir sur tous les hommes bons et mauvais, sans distinction. Ah ! certes, ce n'est pas Dieu qui est en défaut, mais
c'est rhomme qui trahit en même temps et Dieu et ses propres intérêts les plus vitaux, lorsque, sous l'empire de la tiédeur, il se refuse à faire usage de tout l'amour de Dieu et de toutes les grâces qui sont à sa disposition.
Il faut donc que ces deux activités, celle "de Dieu et celle de l'homme, marchent de front, la main dans la main, vivant en bonne harmonie et travaillant de concert pendant tout le temps de la vie du chrétien, s'il veut produire ce merveilleux résultat, la sainteté de la vie mystique. Dieu, pour ce qui est de Lui, désire ardemment faire sa partie. L'homme, d'autre part, est libre, ou bien de coopérer de tout son cœur à ce que Dieu fera pour lui, ou bien de marchander, d'essayer de réduire sa coopération au minimum, ou même de la refuser absolument.
Le chrétien tiède a tout ce qu'il faut,
PSYCHOLOGIE DU CHRETIEN TIÈDE
tout ce que Dieu peut lui donner, pour devenir un mystique. Il a reçu (pour nous servir de la parole de Notre-Seigneur dans r Évangile) un talent, c'est-à-dire une pièce d'or d'une valeur considérable. Sur une des faces de ce talent est frappée la grâce de la foi orthodoxe, sur l'autre la grâce des divins sacrements.
Il devrait à l'aide de ce premier talent en gagner un autre. Il faudrait que par ses efforts personnels, il fît jaillir de sa foî orthodoxe la lumière de la divine contemplation, et de la grâce de ses Sacrements la pratique de toutes Jes vertu»
chrétiennes, les trois théologales et les vertus morales infuses. Le chrétien tiède est trop paresseux, ou tout au moins, il n'a pas assez d'amour de T>ieu pour faire cela. Son premier talent, il le garde serré dans un linge pour ainsi dire et soigneusement mis de côté ; il ne se donnera pas la peine de gagner le second: et c'est ainsi
que s'explique ce fait qu'il ne devient pas mystique.
On peut quelquefois devenir chrétien par le seul fait de Dieu, sans aucune coopération actuelle de la part de l'intéressé: c'est le cas de ceux qui reçoivent le saint baptême dans leur enfance ; mais on ne devient jamais mystique de cette façon ; Dieu y veut la coopération du chrétien.
Pourquoi vous tenir ainsi tout le jour dans le désœuvrement? demande le père de famille de la parabole à ceux qu'il voulait embaucher pour sa vigne. (Matth., XX, 6.) On ne dit pas qu'ils continuèrent de ne rien faire une fois dans la vigne. Le chrétien tiède, lui, est aussi dans la vigne par l'état de grâce : il a été bel et bien embauché ; mais il ne veut rien faire. En dépit des privil^es qui lui sont départis et des occasions qui lui sont données, il néglige la pratique des vertus, l'exercice de la prière, la divine contem-
PSYCHOLOGIE DU CHRETIEN TIÈDE plation. Cela suffit pour ôter aux sacrements, alors même qu'il les recevrait souvent, la plus grande somme de leur efficacité.
Après leur passage de la Mer Rouge, les Israélites au Désert furent miraculeusement protégés et nourris, par une intervention de tous les instants de la part de Dieu. Ne semble-t-il pas qu'ils auraient dû se sentir transportés d'admiration et de reconnaissance? Au lieu de cela ils étaient toujours à murmurer, à regretter les temps de la servitude où ils avaient la viande et les oignons d'Egypte en abondance, toujours prêts à se jeter dans quelque monstrueuse infidélité. Ces Israélites sont bien l'image du chrétien qui se laisse tomber dans la vie naturelle du vieil Adam. Il marche au milieu d'un monde surnaturel infiniment plus merveilleux que le désert du Sînaï. Il est tous les jours l'objet de faveurs divines in-
MIRACLE ET MYSriQUË
comparablement plus prodigieuses que celles des Israélites ; telles que, par exemple, la Messe, la sainte Communion, la présence réelle de Notre-Seig-neur au Tabernacle, la présence d'amour de la Sainte-Trinité en lui, avec les vertus infuses et les sept Dons du Saint-Esprit, et des grâces actuelles innombrables, si seulement il voulait y faire attention ; cependant, toutes ces faveurs divines si précieuses ne font sur lui aticune impression. Il en détourne les yeux et il se prend à convoiter les plaisirs grossiers des mondains qui ne connaissent pas Dieu. La sainte volonté du Seigneur, alors même qu'il est l'objet de ses soins les plus tendres, n'a pour lui aucun charme.
Combien différente est Tat^itude du vrai mystique, soit qu'il ne fasse qye commencer, ou bien qu'il soit déjà avancé considérablement, ou enfin qu'il ait atteint la perfection. De la voix, par l'atti-
PSYCHOLOGIE DU CHRÉTIEN TIÈDE
tude de son corps et de son âme, de tout son cœur, il s'écrie sans cesse en s'adressant à Dieu : Me voici, Seigneur... Que voulez-vous que je fasse? Parlez, Maître: votre serviteur écoute... Oui, me voici : y ai gravé vos commandements dans -mon cœur... Je suis votre esclave, le fils de votre servante... Voici la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon votre parole... Père, non ma volonté, mais la vôtre s'accomplisse /... Notre Père, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.