CHAPITRE VI
LE CREUSET DU PURGATOIRE
11 nous faut maintenant tourner notre attention sur les dernières conséquences de la tiédeur.
Dans l'Évangile de saint Marc (xi, 12- 21), il est raconté qu'un jour, Jésus sortant de Béthanie avec ses Apôtres, eut faim. Ayant aperçu de loin un figuier couvert de feuilles, il s'en approcha pour y cueillir du fruit. Comme ce n'était pas encore le temps de la maturité, il n'y trouva que des feuilles. Alors Jésus prononça contre l'arbre cette solennelle imprécation : Qu^à Vavenir jamais homme ne trouve sur toi de fruits à manger. Or,
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le jour suivant, « en passant, au matin, par le même endroit (les Apôtres) s'aperçurent que le figuier était desséché jusque dans ses racines. Alors Pierre dit à Jésus : Maître, voici que le figuier que vous avez- maudit s'est desséché. »
Ce figuier couvert de feuilles et dénué de fruits est l'image du chrétien tiède. De loin il a une assez belle apparence, mais il ne produit pas les fruits dont Notre-Seigneur a faim et soif. L'Évangile a bien soin de remarquer que, pour le figuier, ce n'était pas la saison des fruits, et par conséquent il pourrait sembler étrapge, à première vue, que Notre-Seigneur Tait maudit ; mais dans l'arbre, chose inanimée et sans responsabilité morale, Il a maudit le chrétien qui ne donne point de fruit ; parce que pour le chrétien il n'y a aucune saison où il ne doive en porter. Le dessèchement foudroyant de l'arbre est une image terrible du sort réservé — 8i —
r. Mlrnclo et Mystique.
à rame stérile, abandonnée par la grâce, et appelée soudain à paraître devant Dieu.
Cette action symbolique de Notre-Seigneur avec ce qui . s'ensuivit, est-elle l'image de la mort, de la mort physique? ou bien peut-être, est-elle l'emblème de la mort de l'âme dans un chrétien que Notre-Seigneur abandonne définitivement, et qui par suite, croupit dans l'état de péché mortel tout le reste de sa vie jusqu'à ce qu'enfin tôt ou tard, survienne la mort qui mette le sceau à sa damnation? L'une et l'autre interprétation peut être adoptée.
Quelquefois le coup de foudre ne frappe pas si subitement le coupable. Dans l'Évangile selon saint Luc, Notre-Seigneur propose cette parabole : « Un certain homme uvait planté un figuier dans sa vigne et il vint pour en cueillir le s fruits viais trouva qu'il n'en avait aucun. Alors
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il dit à son vigneron : Voici trois ans de suite que je viens chercher des fruits sur ce figuier sans en trouver un seul. Coupez-le par le pied : il prend inutilement du terrain. Cependant le vigneron dit : Maître, accordez à cet arhre un sursis d'un an : ainsi j'aurai le temps de bêcher tout autour et j'y mettrai du fumier ; peut-être alors donnera-t-il du fruit. S'il reste stérile, alors oui, il faudra l'abattre. »
Ainsi nous voyons que si quelques-uns sont frappés subitement, d'autres obtiennent un sursis. La parabole ne nous dit pas, si après l'année de grâce, le figuier jusqu'alors stérile, produisit du fruit et mérita d'être épargné. Supposons qu'il l'ait été. Le vigneron, c'est-à-dire l'ange gardien de l'âme tiède, intercède pour elle, obtient un sursis, et à force des sollicitations les plus urgentes, îl arrache enfin à cet arbre ingrat quelques pauvres
fruits de prière et de bonnes œuvres.
D'autre part la miséricorde de Dieu est si ineffable qu'il saisit au passage le moindre prétexte pour sauver le chrétien tiède. Mais alors il sera sauvé : quasi per ignem, en passant par les flammes.
Pour qui surtout le Purg-atoire a-t-il été créé, sinon pour l'âme tiède et négligente ? Qui donc y fera un long et terrible stage, sinon ce demi-chrétien?
Comme il n'a pas consenti à brûler pendant sa vie mortelle des flammes du fervent amour de Dieu, il faudra qu'il passe après sa mort à travers les flammes du courroux divin. Il a fait aux intérêts de Dieu un tort considérable ; par conséquent il doit h la divine justice et à l'amour outragé, une satisfaction importante et prolongée.
Pour passer sous silence sa dette à l'égard de la justice divine, il semble bien que l'âme tiède ait besoin d'être re-
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tenue en Purgatoire, pour son avantage à elle-même. Voici quelques comparaisons qui mettront ce pomt en lumière.
Le chrétien tiède, pendant son séjour sur la terre ne fait aucun progrès. On peut le comparer à un bouton de rose qui ne s'ouvrirait pas et ne deviendrait jamais la fleur épanouie qu'on attend. La lumière, la chaleur, la rosée, la pluie, toutes les influences atmosphériques pour ainsi dire, de l'amour de Dieu pressent et sollicitent cette âme de tout côté, mais par une sorte de miracle à rebours, elle ne s'épanouit pas aux rayons de lumière de la Révélation divine et sous la chaude efficacité des sacrements. Pendant toute sa vie ce chrétien est resté comme un bouton de rose, resserré en lui-même, refusant de s'épanouir en cette belle ^e\\r de l'homme spirituel. En vain Dieu l'at-il appelé à une vie sainte, pleine d'activité et des joies pures qui Taccompa- -8s -
gnent toujours; Il se refuse à boire pour ainsi dire la lumière et la chaleur d'amour que Dieu verse sur lui à flots ; il ne réjouira pas le regard de Dieu et de ses anges, en se parant des vives couleurs des œuvres de la charité ; il n'exhalera aucun parfum de bonté surnaturelle, mais bien plutôt l'odeur fétide d'une vie toute naturelle,. Que si un tel bouton fermé et noué n'en vient pas à mourir tout à fait sur sa tige et à être jeté sur le tas d'immondices que la colère de Dieu balayera en enfer pour y brûler à jamais, il est certain qu'avant qu'il puisse être transplanté par le divin Jardinier dans les parterres du paradis, il lui faudra subir un rigoureux traitement préalable par le feu, dans la serre chaude du Purgfatoire.
Je compare encore le chrétien qui n'a
pas, durant sa vie mortelle, réussi à faire
de lui-même un mystique, à un ver à soie
qui serait entré dans un état de chrysa-
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lide mais sans jamais atteindre à celui de papillon. Le ver, c'est notre vieil homme de péché, tel qu'il est en nous avant que nous recevions le baptême ; la chrysalide, c'est l'enfant ou l'adulte tel qu'il sort des fonts-baptismaux, envelopjpé du blanc cocon d'innocence. Il est alors un être nouveau, avec tous les contours et les ébauches rudimentalres des splendides facultés de Foi, d'Espérance, de Charité et des vertus morales infuses. Ce sont là comme autant d'ailes qu'il lui faudra laisser pousser jusqu'à leur plein développement : alors il pourra prendre son vol dans l'azur de la divine Essence, s'ébattre dans la vibrante lumière de l'amour divin, et all^r se poser sur chacune des divines perfections comme sur autant de fleurs merveilleuses, pleines des sucs dont il se nourrira. Mais pour cela il faut qu'il secoue la torpeur naturelle de la chrysalide, je veux dire la paresse
Spirituelle ; qu'il déployé ses ailes, c'està-dire qu'il fasse les actes de la foi, de l'espérance et de la charité, et des autres vertus ; qu'il quitte la terre en s 'élevant et prenant son vol par l'oraison ; qu'il se mette à la recherche du délicieux nectar des attraits de Dieu, qu'il attirera en lui-même par la contemplation. Tout cela le chrétien tîède s'abstient de le faire : il se contente de rester une masse incolore, molle et sans mouvement, jusqu'à ce qu'enfin Dieu se saisisse de lui à l'instant de la mort et le passe au four chauffé à blanc du terrible Purgatoire. Là il faudra bien que cette pauvre âme sorte enfin de sa torpeur, et qu'elle devienne, grâce à ce traitement par le feu, le papillon du bon Dieu, digne des jardins du paradis. Mais ne sommes-nous pas ici entraînés par notre imagination? Peut-être bien, mais en tout cas, pas trop loin. Il est difficile d'exprimer les mystères de la vie ^ 88 —
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future. Ce qu'il y a de certain c'est que, d'une part, l'âme tiède qui est définitivement sauvée, arrive à la fin de sa vie mortelle sans s'être développée spirituellement comme elle le devait ; — et d'autre part, le développement spirituel se fait après la mort non pas petit-à-petit, progressivement, mais en un clin d'œil ; quel que soit d'ailleurs l'espace de temps que Vàme aura à passer en Purg-atoire.
Il y a deux manières différentes d'envisagfer l'état d'une âme séparée, qui doit subir le châtiment du Purgatoire. La première manière est celle qui sourit ^ l'esprit des masses, des simples, à l'esprit du peuple ; l'autre est l'expression de la stricte vérité théologique. I.a première théorie équivaut à ce que nous disons du soleil, lorsque nous en parlons comme s'il se levait et se couchait et se mouvait autour de nous selon les saisons.' en passant périodfquemenf par tous I« signes
du zodiaque. L'autre théorie équivaut à dire tout sèchement, que ce n'est pas le soleil qui se meut autour de la terre, mais bien notre terre, avec tout le système planétaire, qui se meut autour du soleil. Bien entendu, il ne faudrait pas appliquer trop rigoureusement les- termes de cette comparaison : je ne la propose que comme éclaircissement de deux attitude différentes de l'esprit humain en face d'un faV objectif et concret de la vie future, t< : qu'il nous apparaît à la lumière de la foi. .
La théorie populaire touchant le purgatoire, c'est que l'âme y acquiert graduellement la pureté, la sainteté qui lui faisaient défaut à l'heure de la mort ; tandis que la stricte vérité théologique c'est que toute âme qui n'est pas réprouvée à l'heure de la mort, atteint, dès l'instant qui suit, la perfection de la sainteté, quel que soit d'ailleurs le montant de ses
LE CREUSET DU PURGATOIRE dettes à la Justice divine, lesquelles il lui faudra certainement payer jusqu'à la dernière obole. (Mat., v, 26.)
Ce n*est pas tout le monde qui puisse saisir cette vérité théologiqu€, de même que tout le monde n'arrive pas à saisir la vérité mathématique du mouvement réel de la terre autour du soleil. Aussi bien cela n'est-il pas nécessaire et c'est pourquoi on s'abstient sagement de la vouloir inculquer à tous. Mais voici ce qu'enseignent les théologiens. Pour un chrétien qui meurt en état de grâce, le premier effet de la séparation de l'âme d'avec son corps est d'établir cette âme dans un état de rectitude morale pleine et absolue. Ce résultat est dû à une loi du monde des purs esprits dans lequel cette Ame vient d'entrer ; loi en vertu de laquelle le premier acte qu'elle accomplit dans sa nouvelle condition revêt les mêmes propriétés que les actes produits par
les pmrs esprits : ces actes sont toujours accomplis avec une pleine intensité de la volonté et une fermeté irrévocable. Or comme le premier acte de cette âme est un acte d'adhésion à la Bonté Infinie de Dieu qui lui est soudainement manifestée, c'est un acte de charité parfaite, lequel enlève d'un seul coup toutes les laideurs passées de l'âme.
On sera peut-être tenté de demander :
Alors pourquoi cette âme serait-elle retenue en Purg-atoire après que son premier acte l'a établie d'emblée dans l'état de parfaite sainteté? Il faut répondre qu'elle est retenue en Purg-atoire uniquement pour payer les dettes qu'elle a contractées envers la Justice divine, pendant les jou.-s de sa vanité. Représentons-nous le cas d'un ami intime du Roi, qui a pour son souverain l'attachement le plus vif et qui est encore plus tendrement aimé de lui; et qui cependant est par l'ordre même
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du roi, retenu pour un temps, loin de sa présence, dans un donjon, jusqu'à ce qu'il ait purgé une condamnation encourue par lui dans le passé ; parce qu'il faut que justice soit faite. Tel est le cas des saintes âmes du Purgatoire.