‹ Mirage [microforme]Chapitre 9 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

: La semaine de Noël avait été une semaine profitable pour le père Beaulieu. Les acheteurs s'étaient rendus en nombre chez lui- et avaient laissé, en partant, des sommes plus considérables que d'habi-

daté de a

RL 2 A RO TE VER SELS MIE ser

tude. On se préparait en effet, dans tous les logis du quartier, chez les pauvres comme chez les plus fortunés, à célébrer dignement ja fête dix-neuf fois séculaire de la naissance du Christ. Et comme nous

bien bu et bien mangé, et si nous nous sommes bien repus, tout -le Quartier faisait des achats de comestibles, dans toutes les cuisines on rôtissait des viandes et on faisait des Pâtisseries, et une bombance for- Mmidable se préparait, ;

choquant. Dans les familles, les enfants parlaient du petit “Jésus”, tout en songeant aux étrennes ; leur joie naïve et sincère se communiquait aux grandes Personnes, qui en venaient à croire qu’elles ne fai- S ‘ent que Partager la joie des petits, alors qu'elles Ja ressentaient elles. mêmes véritablement.

C'était, dans la vie soucieuse. agitée, dévorante et vide du siècle, la trève de Dieu, une de ces haïtes rafraichissantes qu'il faut être reconnaissant à Ja religion d’avoir établies, Car sans cela Ja vie ne vaudrait

On n'était Cependant ni aussi gai, ni aussi heureux que d’habitude à pareille époque, chez les Beaulieu. Le départ Joseph, le travail fatiguant qu'occasionnait l'affluence des acheteurs, l'éloignement des lieux où depuis leur enfance les membres de la famille avaient coutume de fêter Ja Noël, tout contribuait à empécher le père Beaulieu, Sa femme, Henri et Marie de se mettre à l'unisson du bonheur dé ceux qui les entouraient.

La joie débordante des autres ne leur Procurait que du travail. Il y avait plusieurs nuits qu'ils se couchaient fort tard, sans Pour cela se lever moins matin, et ce surmenage commençait à avoir son effet déprimant sur eux.

1s avaient formé le projet 4 ment pouvaient-ils abandonner le Magasin, quand les Commandes à

Le père Beaulieu voulait que du moins “les femmes” allassent à la messe de minuit, Mais elles refusèrent de prendre Part à la fête si le père Beaulieu et Henri ne Pouvaient les aCCOmpagnier, Leur refus fournit un Pretexte pour ne Pas faire un réveillon qui aurait été fort

Tous les quatre montèrent donc se Coucher, vers une heure, après avoir jeté un regard furtif du côté de l'église, où des lueurs d'incendie

couraient derrière les vitreaux animés d'une vie étrange et d'où s’échappaient les accords puissants, assourdis par les murailles, des orgues. et des voix humaines chantant l’hosanna.

Ils s'endormirent d’un profond et bienfaisant sommeil, qui mit fin aux sentiments douloureux qu'ils n’osaient se confier.

Dormez pauvres gens, dormez dans la nuit noire où l'on trouve

vant, mais “la blanche” est fringante ce soir. Comment va la famille ? ll paraitrait que nous allons avoir une belle messe de minuit.”

belle apparence. Un Enfant-Jésus tendait les bras aux humbles et aux petits, sur la paille de sa crèche, dans une des Chapelles latérales.

Le vestibule s'emplit de piétinements, de gens qui échangeaient des saluts et parlaient à voix basse parce que les portes conduisant à l’intérieur étaient Presque constamment ouvertes. La nef s'anima et les bancs continrent bientôt toutes les familles de la paroisse. :

De joyeux qu'ils étaient les braves cultivateurs, leurs femmes, leurs filles et leurs fils devinrent sérieux et recueillis. Un souffle d’attente et d'émotion passait sur les fronts inclinés.

Un chant s’éleva alors, un chant de triomphe entonné par un paysan, par un de ceux qui assistèrent, à Bethléem, à la naissance de l'Enfant et qui lui donnèrent, ainsi qu’à sa mère, l'hospitalité que Lui avaient refusé les riches et les superbes. L'orgue vieiilot, dont les notes. étaient rudes comme fa voix du chanteur, frémit sous les doigts del'organiste ; une clameur d’allégresse s'échappa des tuyaux rouillés.

Cette musique simple alla au coeur des simples qui l’écoutaient.

“Minuit chrétien”, disait la voix fruste mais puissante et belle “c'est — solennelle

“Où FHomme-Dieu: descendit jusqu'à nous.”

Et ces coeurs Purs et droits, vers lesquels le divin Visiteur était descendu et qui l'avaient accueilli, s'ouvraient à la joie, tressaillaient d'une émotion forte et suave, ,

La messe commença. Les chants liturgiques succédèrent au can- 2e La foi est vive dans les Campagnes et le nombre des communiants fut d.

Les mélodies naives et gaies de la messe de l’Aurore vinrent bientôt annoncer la fin de la cérémonie,

L'Enfant-Jésus était né, La paix et la joie s'étaient répañdues

reux alait maintenant être Célébré dans tous les foyers, où il allait ‘Curer aux petits ces joies si vives et si sincères dont, devenus grands, 1OUS nous rappelons tous avec un v. regret, comme on se rappelle les jours de bonheur qu'on ne peut plus revivre. Arthur Doré, sa mère et sa soeur, et Louis Duverger et sa famille

‘se trouvaient dans la foule qui sortait de l'église, en riant et en causant, après la messe, pendant que les cierges s'éteignaient un à un et

ue le silence et l'obscurité reprenaient possession du Choeur, des jubés, = chapelles et de 1a nef, où flottaient encore des parfums d’encens.

Tous deux avaient été accueillis par leur famille avec les dé- Mmonstrations d'amitié qu'on peut imaginer, après leur absence de près de quatre mois.

Les enfants de la famille Duverger avaient fait fête à leur grand frère; le père et la mère de Louis avaient témoigné avec une vive tendresse leurs. plaisir de Je revoir. Quant à Arthur Doré, sa mère et Sa soeur l'avaient accueilli comme s'il eût été l'enfant prodigue revenant au foyer; elles avaient accablé ce grand enfant un peu fainéant de marques de tendresse et d'attention touchantes et exagérées. Dès qu'il fut arrivé, il devint, comme autrefois, le seul être de la maison qui comptât. On se régla sur ses caprices, on prévint ses moindres désirs. Madame Doré et Marcelle voulaient qu'il se reposât de son mieux, qu’il se remit Parfaitement de toutes les fatigues de la vie d'université, :

Il se reposa Consciencieusement, pendant une semaine, des fatigues qu’il n'avait pas éprouvées ou de celles qu’il s'était imposées uniquement pottr ses plaisirs, puis il se lassa de la vie de reclus qu’il menait avec sa mère et sa Soeur depuis son arrivée et rechercha la société de Louis. Avec son € isme habituel, il ne s'était Pas préoccupé

Jui. Il ne l'invita que quand il sentit le besoin de sa société pour luimême,

Louis, toujours bon garçon et ne songeant pas à ja petitesse de caractère d'Arthur, vint le soir et lavits à ion tour le jeune Doré chez fui. Arthur s'arrangea pour aller le moins possible chez son ami, car il se croyait fort au-dessus des cultivateurs et l’intérieur du e Duverger lui dépaisait. 1] attira Louis à la maison et le jeune erger vint y passer plusieurs soirées, pendant le reste des vacances.

is eut ainsi l’occasion de faire plus le connaissance avec Marcelle, que son frère tenait sisérluns l'écart, auparavant, quand un ami venait le voir.

La jeune file fut heureuse de voir son frère se départir pour une fois de sa rudesse à son égard et l'appeler en tiers dans les conversa-

* Arthur n'était pas toujours chez lui quand Louis arrivait et il en résultait que Marcelle tint souvent compagnie à Louis en attendant l'arrivée de son frère.

Le première fois, les deux jeunes gens furent un peu intimidés de se trouver en tête-ä-tête, puis ils se mirent à causer sans embarras, en

arais, et ils en virent à trouver délicieuses ces causeries qu’Arthur interrompait toujours trop tôt à leur gré.

rs que l'on courait gaiement le long des routes de campagne, en se disant d’amicaux bonjours, alors que les distance sociales n’existaient Pas encore et que l'on était heureux et simples de coeur ?

Marcelle était arrivée fort jeune à Saint-Augustin, où elle était demeurée depuis, excepté pendant les années scolaires qu'elle avait Passées au couvent. Elle se rappelait comme si c'était hier ses premières rencontres avec Louis, qui était son aîné de quelques années et qui lui semblait alors un très grand garçon. Lui aussi se rappelait la frimousse éveillée de la fillette. Il se rappelait avec quel plaisir il Contemplait ses traits fins et distingüés, comme il était plein de respect et de considération pour elle, car elle lui semblait d’une race supérieure.

Leurs jeunes années avaient été marquées Par un incident très romanesque, dont l'évocation faisait battre leurs coeurs un peu plus vite. Comme ils se rencontraient, un jour, la filette fut poursuivie par un chien de forte taille qui sautait après elle, la mordillait et la renversait presque, à Chaque bond qu'il faisait. L'animal n’était pas vicieux, mais il était enjoué: ses caresses trop rudes effrayaient l'enfant qui voulut s'en préserver en fuyant; mais ce fut pis, le chien crut qu’elle

tete

voulait jouer et la poursuivit. Elle était 9. et se sentait près de défaillir ; elle se mit à crier et à pleurer.

Louis accourut et écarta l'animal, qui le mordit cruellement, puis il escorta la fillette chez elle, La mère de Marcelle remercia chaudement le brave garçonnet, qu'elle embrassa à plusieurs reprises et dont elle remplit les poches de friandises, en dépit de ses rotestations. Une amitié durable fut la la conséquence de l'acte de bravoure de Louis: pendant plusieurs années, Marcelle et lui ne se rencontraient guère sans sc dire bonjour et sans échanger quelques paroles. Ils se tirent un peu de vue quand ils partirent, l'un pour le collège et l’autre pour le couvent. A cette âge. on est timide, et quand ils se revirent, aux vacances suivantes, ils osèrent à peine se saluer. Les années se succédèrent et les enfants grandirent. Marcelle était très jolie et Louis avait peine à croire que cette grande fille fût l'enfant avec laquelle it Causait autrefois si familièrement. Marcelle de son côté, rendue plus servée par son séjour au couvent, n'osait plus lever les yeux sur cet adolescent vigoureux dans lequel elle reconnaissait difficilement l'en-

fant d'autrefois.

À ces circonstances vinrent se ment, comme par exemple le deui devinrent donc qu'en indiffére Pagnes, où chacun se dé ’incli passants qu’il ne connaît pas, que nous ont léguée les vieilles traditions frança

Louis et Ma:celle ne redevinrent des amis que quand Arthur se lia avec Louis, à ; ‘niversité, mais leur amitié fut d'une sorte nouvelle, superficielle et cérénonieuse

Ils revivaient maintenan sentiments inconnus, qui

se demandaient, dan intimité n'avait pas aussi qu'ils aimeraie

s cette amitié d'antan, ils y revenaient peu à peu, mais ils ne se l’avouaient pas encore, pas plus qu’ils n’osaient s'avouer qu'ils étaient bien près d’être amoureux l’un de l’autre.

ne que de poésie dans ce mot! que de sentissants il exprime. E pas se sentir n sentiment actuel, soit

ér>t que

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la loi d'amour y est reconnue, les jeunes s éprouvaient les plus

fines, les plus délicates, les plus adorables, celles qui remuent l'étre'en-

tier, sans qu'ils sache pourquoi, celles qui enve t et subjuguent

irrésistiblement, celles qui annoncent l'éclosion du sentiment et qui t sa révélation.

. Îls cueillaient la fleur de l'amour et ils jouissaient de ce qu’il offre de meilleur, car l’aver, enlève à l’amour son apane .e éthéré, sa poésie, pour y subsituer la réalité, pour le concrétiser, le cransporter dans le domaine matériel et en faire une “chose”, qui vicillira et disparaitra comme toutes les “choses”.

. La fleur est plus belle que le fruit et son parfum est plus enivrant que le goût savoureux de celui-ci.

Marcelle était transformée. Elle chantait tout le jour et sa gaieté était si vive que sa mère ne püt s'empêcher de constater que la présence d'Arthur à la maison la rendait très heureuse. —C’était du moins ce que croyait madame Doré, mais elle se trompait ; il ne s'agissait pas d'Arthur, /

Cependant les vacances tiraient à leur fin. Louis multipliait ses visites, car il trouvait à la conversation de la jeune fille et à sa présence un charme et une douceur extrèmes.

Il n'avait jamais eu de roman et n'analysait pas très bien les sentiments qu'il éprouvait. Il en pouissait tout simplement, sans arrière-pensée.

Cette inconscience ne pouvait durer bien longtemps. Marcelle et lui devenaient trop troublés quand ils se taisaient ; leurs mains se cherchaient et des aveux allaient sortir de leurs lèvres.

Ce fut Arthur qui empécha le roman de prendre corps, avec l'insouciance et l'amour du moi si caractéristique chez lui. Il arrivait toujours au mauvais moment, quand les deux amoureux allaient dire le mot qui révèle et qui lie, quand le trop-plein de leur coeur allait gras . Pas une fois il ne songea qu’il dérangeait un tête-à-tête

un bon frère aurait pro é, pas une fois il ne songea que ce grand garçon qui était assis à côté de sa soeur serait pour elle un bon protecteur dans la vie, pas une fois il ne songea au bonheur des autres ; il ne pensa qu’à lui-même.

Il entrait brusquement dans le salon, interpelait familièrement son ami, disait quelque plaisanterie à sa soeur, et son apparition était comme une douche d’eau froide qui transissait les deux jeunes gens. Ils étaient contraints et cérémonieux. Toute la distance qu'ils avaient Parcourue pour redevenir des amis s'étendait de nouveau entre eux et ils avaient conscience qu’un obstacle invisible les séparait.

H en fut ainsi jusqu’à la fin et ils se séparèrent sans s'être dits ce qu'ils avaient le secret désir de se dire, avec un secret mécontentement l’un contre l’autre.

Madame Doré s’aperçut bien, quand Arthur et son ami furent repartis pour Montréal, que Marcelle était triste et que toute sa gaieté etait soudain disparue. Mais n'était-ce pas la présence d'Arthur qui

l'avait animée: c'était donc son départ qui l’attristait. Cette conclusion calma les inquiétudes de madame Doré, qui ne pouvait concevoir que Marcelle ne rapportât pas tout à Arthur, comme elle-même.

. Le chagrin inavoué de la jeune fille demeura donc sans consolation.

Louis regretta aussi de s'éloigner de Marcelle, sans cependant savoir bien clairement Pourquoi: on se rend si difficilement d'un premier amour, qui après avoir été plein.de promesse * ré: serve souvent que des regrets, quand on comprend, trop tard, ce Qu'on a perdu.

Souvent, après son retour à la ville, quand il se fut remis à ses études, Louis pensa à Marcelle et se demanda ce qu’elle devenait, dans la solitude de Saint-Augustin. Il ne parla cependant jamais d'elle à Arthur et celui-ci fit de même. Le roman ébauché entre les deux jeunes gens demeura donc en suspens, après avoir été interrom- Pu, au moment psychologique, par des circonstances fâcheuses.

Comme par le passé, Louis sortait peu et travaillait beaucoup. Il n'allait guère que chez le docteur Ducondu et chez l’épicier Beaulieu, attiré au premier endroit par la façon aimable et hospitalière dont | on le recevait et poussé vers la demeure de l’épicier par ces mille liens invisibles qui lient entre eux les gens d’un même village et qui font qu'ils se revoient toujours avec, plaisir. ;

Chez les Beaulieu, Louis fréquentait surtout Henri et Marie, avec lesquels il était le Compagnon d'autrefois, pas plus “fier” qu’au temps où il courait nu-pied, sur les routes Poudreuses de Saint-Au stin, en compagnie du fils et de la fille de lépicier. Chez le docteur u, il voyait généralement toute la famille, car le docteur, sa femme et sa fille passaient généralement la soirée ensemble, à moins que le docteur n'eût des patients ou que madame Ducondu ne fût ée. arrivait quelquefois et Louis passait quelques heures seul au salon avec Ernestine, qui lui faisait de la musique et chantait pour lui.

Quelquefois aussi Arthur était de la partie. N'ayant pu empêcher Louis de se lier avec le docteur et sa famille, il Re à du moins que le jeune Duverger ne fût pas mieux vu que lui-même et il l’accompagnait aussi souvent que ‘possible. Il en résultait bien des blessures Pour Son amour propre, car on lui faisait poliment comprendre chez le docteur, qu’on lui préférait Louis. Le docteur affectait de s’adresser de préférence à Louis, quand il parlait aux deux étudiants, et madame Ducondu et sa file réservaient leurs plus gracieux sourires pour le jeune Duverger.

Arthur enrageait alors et Louis se demandait avec inquiétude s’il n'avait pas froissé son ami sans le faire exprès.

Comme il en avait l'habitude en pareille circonstance, Arthur soulageait sa mauvaise humeur en étant aussi désagréable que possible

rocédés dont il prétendait avoir à se plaindre de la de Louis. Madame: Doré s'indignait quand elle recevait ces lettres" “Comet

disait-elle, “ce jeune Duverger que nous avons reçu ici, pendant toutes les vacances de Noël, comme un ami de la famille, et le voilà qui se mêle d’être désagréable pour Arthur! Il ne manquait plus que cela. Nous serons plus réservées avec lui, aux prochaines vacances : il restera chez iui.’

On comprend quels tourments les lettres d'Arthur et les paroles de sa mère faisaient souffrir à Marcelle. Elle ne pouvait comprendre pourquoi Louis, qui était si aimable lorsqu'il était à Saint-Augustin, se conduisait de pareille façon à l’égard de son frère,

Elle: eut tout compris si elle n’avait pas été presque aussi aveugle que sa mère sur le détestale caractère d'Arthur.

Juin arrivait, avec ses feuillages verts, son ciel aux ardeurs tempérées, son souffle de renouveau qui fait épanouir ég:. nent la nature et les coeurs; juin, le mois des poètes et le mois de i4 convalescence pour les malades que les rigueurs de l'hiver ont terrassés, le mois qui apporte dans l’existence un de ces changements factices dont le retour régulier et prévu n’en cause pas moins un plaisir sensible et donne l'impression du nouveau et de l’inattendu.

Ceux qui vivent sous les climâts où les quatre saisons sont aussi tranchées que dans notre pays ont peine à croire qu’il puisse exister des endroits où le ciel est “toujours bleu” et où le printemps règne éternellement ; ils accueillent avec un égal plaisir la venue de chaque saison, quoiqu’ils maugrérent un peu contre l’automne, et saluent chacune comme: une vieille connaissance dont l’arrivée met de la joie au coeur. La nature humaine est ainsi faite: nous aimons le changement mais nous aimons encore davantage la succession des évènements auxquels nous sommes accoutumés.

Juin est aussi le mois des “vacances”, le mois qui marque pour des milliers d'écoliers et d’étudiantsla cessation des études et le commencement d’une période de repos dont ont besoin leurs jeunes intelligences, le mois qui permet le retour au foyer des élèves des internats et de ceux qui ont dû aller loin de leur famille travailler à se préparer une carrière,

C'est un mois aimé à juste titre de ceux qui prennent des va- Cances et de ceux qui n’en prennent Pas, car il apporte à tous des joies et il donne à tous un peu de sa sève généreuse. Il fait couler plus vite dans les veines un sang plus généreux ; et les malheureux, qui peinent toute l’année, savent que juin les met pour tout un été à l'abri du froid et des privations, car marque l'ouverture des grands

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travaux qui se font en notre pays jeune et qui donnent à chacun le moyen assuré de gagner sa subsistance et celle de sa famille.

A l'université comme dans les collèges, on compte les jours qui séparent encore de la sortie, quand arrive juin, et le grand nombre de ceux qui ont la perspective d’aller passer l'été à la campagne pensent avec délice que juin fera reverdir les champs et formera les ombrages sous lesquels ils se reposeront. Ils songent aux champs fraîchements couverts de sillons, où juin fera germer la moisson, ils voient en esprit les lacs et les rivières que le soleil irradie de ses rayons ; la nostalgie du grand air, des champs, des bois et de la liberté s'empare d’eux ; le travail commence à leur peser et c'est avec difficulté qu'ils font le dernier effort qui doit couronner l'oeuvre de toute l’année. Ces sentiments étaient ceux de Louis Duverger et d'Arthur Doré; les textes de loi leur semblaient plus arides que d’habitudes, et les cours de droit romain, qui se donnaient l'après-midi, au moment où il faisait bon se promener et se perdre dans la foule joyeuse qui peuplait la rue Sainte-Catherine, leur paraissaient d’une longueur interminable. Louis résistait courageusement à l’impulsion qui l’attirait au dehors et ï écoutait avec résignation le professeur qui parlait de “Primus”, de “Secondus” et de “Tertius”, comme s'ils eussent existé et qu'il les eût connus intimement. Mais Arthur n'avait pas toujours autant de patience : il se faufilait quelquefois dehors, après avoir répondu à l’appel de son nom, refermait la porte, par l’entrebaillement de laquelle une phrase latine citée par le professeur le poursuivait comme un remords, et sortait de l’université. D’autres fois il ne venait pas du tout au cours et il s'en allait déambuler rue Sainte-Catherine-Ouest, avec quelque camarade comme lui en mal de promenade. J perdait un temps précieux pour ses études, mais il n’en avait cure: on ne l'avait pas -assez habitué à contrarier ses fantaisies pour qu'il eût luimême la force de les réprimer.

C'était l’époque des examens annuels. L'an. prochain ce serait la redoutable épreuve de la licence et des examens du Barreau, mais les deux étudiants avaient encore une année devant eux avant d’y arriver,—et quelque hâte qu’ils eussent d’être rendue au termes de leurs études, ils éprouvaient une certaine satisfaction à penser qu'ils n’affronteraient pas encore l'épreuve finale.

Louis subit ses examens de fin d’année avec succès, mais Arthur réussit moins bien. Le jeune Doré s'en consola en pensant qu’il avait encore le temps et qu’il pourrait passer l’année suivante ses examens arriérés. Arthur avait toujours “le temps” quand il s'agissait de travailler ; il ne semblait pas se douter que l'avenir ne peut ainsi s’escompter toujours et que les traites que l'on tire sur sa jeunesse ne sont pas renouvelables.

Il aurait aimé demeurer en ville quelques jours, après les examens, pour s'amuser un peu; mais Louis ne l’entendait pas de cette oreille et Arthur dût donc faire ses préparatifs de départ, car il eût craint que sa mère ne lui fit des reproches s'il fût arrivé à Saint

Augustin après Louis. Madame Doré ne lui faisait pas souvent de reproches, mais il n’aurait pas voulu s’en faire faire pour une telle raison, car il avait tout intérêt à simuler l’empressément de retourner au foyer. Il agissait en toute rencontre comme un parfait égoiste, mais il lui aurait déplu de laisser pénétrer ses véritables sentiments par sa mère: il aurait craint d’amoindrir la tendresse qu’elle lui témoignait et surtout de la porter à restreindre sa générosité à son égard.

Arthur ne voyait pas les Beaulieu. Il n’accompagna donc pas Louis dans la visite que celui-ci tint à leur faire avant son départ pour la ville. 11 les avait connus à Saint-Augustin, mais il trouvait qu’ils demeuraient trop loin pour aller les voir et surtout il avait la faiblesse risible de se croire trop grand personnage pour cela.

La première personne que Louis aperçut, en arrivant-chez Beaulieu, fut Joseph, qu’il n'avait pas vu depuis son entrée, comme commis, chez le voisin. En effet, le fils de l’épicier n’avait pas remis les pieds à la maison pendant plusieurs mois, ne sachant quelle figure faire devant son père, qui était fort irrité. Le père Beaulieu avait l’entêtement et la fierté des cultivateurs ; il n’aurait jamais fait les premières avances et n'aurait probablement pas revu son fils si Marie ne s’était interposée avant que la séparation n’eût creusé un vide trop grand et n’avait amené une réconciliation. Elle se mit à faire des allusions à l’absent, allusions auxquelles le père Beaulieu ne répondit pas d’abord, puis quand son père en fut venu à parler de Joseph et à en parler sans amertume, elle prévint celui-ci qu’il pouvait se risquer à venir. Joseph n’était guère plus sensible qu’une roche et le père Beaulieu était trop fier pour laisser voir aucun attendrissement. La première rencontre du père et du fils fut donc très froide et cette froideur même servit les fins de la réconciliation, car elle dispensa de toute explication et de toute allusion à ce que s'était passé.

Joseph revint; il arrivait comme par hasard, l’après-midi, quand il n'était pas occupé, passait quelques minutes avec ses parents dans lépicerie, puis repartait. On finit par l’inviter à prendre un repas de temps à autre, et il rentra complètement dans le cadre de la famille, quoique les relations avec lui fussent maintenant d’une nature toute nouvelle: on était un peu plus réservé à son égard, mais par contre on lui montrait plus de considération qu'autrefois, maintenant qu’il avait affirmé son indépendance, qu’il travaillait pour son compte et qu'il mettait de l'argent de côté. Son père lui demanda conseïl, une ou deux fois, sur des questions de commerce qui l'embarrassaient. Joeseph répondit avec une aisance parfaite <t donna le renseignement ou‘on lui demandait : son prestige s'en accrut de cent pour cent dans la famille 11 avait acheté, à bon compte, une maison qu'il achevait de payer, et il n'était pas peu orgueïlleux de son titre de “propriétaire :” c'était la réalisation de ses rêves, de ses voeux les plus chers.

TÎl n'y avait pas d'acheteurs à l’épicerie où il était , pour le moment, pas plus du reste que chez le père Beaulieu, et il était venu

faire un petit bout de causette avec son frère Henriet avec Marie. La mère Beaulieu était dans la maison et le père Beaulieu était à l'écurie.

Louis s’assit avec les trois jeunes gens et annonça son prochain départ pour Saint-Augustin. Ses paroles firent jaillire une lueur d’envie dans les eux de Marie et d'Henri, qui dirent presque en même temps: “tu es bien chanceux!” Ils rirent de l’ensemble qu'ils avaient mis dans leur réponse et Louis dit: “ça l'air comme si vous aimeriez cela revenir à Saint-Augustin.... :

—]Je ne sais pas, dit Henri. J'aimerais au moins à aller y faire un tour.

—Tu.seux venir chez nous.

—Merci, mais c'est difficile de laisser l’épicerie.

© —Ca pourrait bien marcher sans toi.

. —Oui, mais papa se fatiguerait.

—Dans ce cas-la, Joseph pourrait venir faire un tour, lui:

—Je ne peux pas, murmura Joseph.

- Pourquoi? Ton patron va sûrement te donner quelques jours de vacances. =

—Je ne sais pas.

—Je le szis bien moi: les employés ont toujours quelques jours de repos. |

—Je ne pourrais pas m’absenter de la ville: ça va être le bon temps pour “l'immeuble” pendant l'été.

— Tu n’est pas pour faire de l'immeuble tout l'été.

—On ne sait pas il se présente des chances vendre ma maison ou emprunter dessus, donner une hypothèque et faire d’autres placements. ;

—.Il me semble que tu as fait un assez beau placement.

oui,. seulement, si je trouvais l’occasion de vendre avec profit et de racheter une autre propriété, tu sais

C'est vrai. Alors quand viendras-tu chez nous?

—<LC'est difficile à dire: à l’automne tu seras revenu en ville et tu ne seras plus chez toi. £

-—Je voudrais bien avoir la chance que tu as, dit Henri à son frère: j'irais à Saint-Augustin. je pense que ça fait presque un an que je n’ai vu personne de chez nous, excepté Louis et son père.

—T'ennuies-tu de Saint-Augustin, lui demanda Louis ?

, —Je ne m'ennuie pas, parce que papa et maman sont ici, mais j'aimais mieux être là-bas: on s’amusait bien plus.

Henri avait raison sous ce rapport, car il n’avait plus que ses dimanches soirs à lui, depuis son arrivée en ville, tandis qu'à la campagne on s’amuse pendant les longues soirées d’hiver où on a des loisirs. (C'est le temps des danses et des ‘veillées”, qui se prolongent depuis le jour de l’in jusqu’au carême. Et les jeunes gens de la campagne voient avec un véritable bonheur arriver ce temps des divertisse-

“Moi”, dit Marie, “j'aimerais ça être encore à Saint-Augustin.

ME Free bien ça moi aussi, dit Louis.

—Mais tu vas demeurer en ville toute ia vie, répondit la jeune fille, qu’une longue intimité autorisait à tutoyer Louis.

—(a ne fait rien, répondit celui-ci, pourvu que je puisse aller à Saint-Augustin de temps à autre.

—Tu vas trouver ça drôle de vivre en ville tout le temps, quand tu seras reçu.

—Il le faut bien: je ne pourrais pas pratiquer le droit à Saint- Augustin.

—C'est vrai.

—Mais toi aussi, dit-il à la jeune fille, tu vas vivre en ville.

Marie hésita à répondre, car elle fut sur le point de dire qu’elle était heureuse que Louis dût demeurer en ville si elle devait y demeurer elle aussi, mais elle ne dit pas ce qu’elle pensait, songeant tout-àcoup que Louis se marierait et qu’alors elle ne le verrait plus, même en ville. C’est l'air un peu attristé qu’elle reprit: “En tout cas, j'aimerais bien à avoir des vacances comme toi. C’est une belle vie d’être étudiant. —

—Oui, répondit-il, pendant le temps des vacances, justement parce que je ne suis pas étudiant pendant ce temps-là.

Louis n’avait pas besoin de demander à Joseph quelles étaient ses préférences : il savait bien que le jeune commis se souciait peu de retourner à i2 campagne, pour y gagner peu d'argent en travaillant beaucoup, alors que son travail en ville lui rapportait plus qu’il n'aurait jamais osé l’espérer.

L'étudiant demanda à voir le père Beaulieu et la mère Beaulieu, auxquels il voulait faire ses adieux, puis il partit, laissant derrière lui des regrets, surtout dans le coeur de Marie dont ses visites étaient à peu près le seul plaisir et dans l’existence de laquelle ïl prenait en conséquence une place de plus en plus grande.

Elle aurait été encore bien plus chagrine si elle avait su ce que c'était que de passer un été en ville pour la première fois et de vivre sur l’asphalte par les chaleurs les plus torrides: ce n’était pas seulement la sympathie de Louis qui allait lui manquer, c'était la sympathie de toute la bonne nature des champs qui allait faire place aux ardeurs d’un soleil implacable contre lequel aucun ombrage vert ne protège et que ne tempère pas la rosée des champs et des grands bois. La fraicheur est absente de l'été des villes, autant que l’est toute poésie et tout charme quelconque.

Mais la souffrance physique réelle qu'allait endurer Marie n’était rien, à côté de la souffrance morale: se « ne tarda pas à le constater, quand les jours des canicules furent arrivés et qu’elle se trouva seule dans l’épicerie par les brûlantes après-midi de juillet.

. Elle revoyait alors les montagnes vertes de Saint-Augustin, la rivière qui coulait dans la prairie; elle croyait sentir sur sa figure la bonne brise du nord, puis elle revenait subitement au sentiment de la réalité, brusquement rappelée à elle-même, par une bouffée d’air chaud

An

et desséchant qui entrait à travers le moustiquaire de la porte.

Toutl le quartier semblait accablé par une torpeur invincible: les volets étaient clos dans les murailles de brique surchauffées par le soleil, les rues étaient désertes et n'étaient animées que par les tourbillons d’une pcussière impalpable. On se serait cru dans le désert et pourtant ün était au coeur d’une grande ville,

Plus de ces prés où passent en chantant les laboureurs au pas allègre, plus de jeunes filles joyeuses et de jeunes gens aux élégants costumes blancs cotrant sur les routes en faisant retentir jusqu'à la ferme les éclats de leur rire insouciant : la solitude, l’anéantissement de l'être dans une atmosphère chaude et sans ‘vie, où Fon ne perçoit même pas ce bruissement des insectes et des mille êtres invisibles qu'on entend par les après-midi d'été à la campagne,

Marie était absolument démoralisée.

Elle ne reprenait courage que vers le soir, alors que le quartier se réveillait tout à coup de son sommeil factice, de sa torpeur malsaine, et que les enfants se répandaient dans les rues, en criant et en se poursuivant.

ll y en avait des centaines et des centaines de petits, et on était tenté de se demander d’où ils sortaient tous. La majorité appartenaient à la forte race canadienne-françaisé; mais il y avait aussi un grand nombre de petits têtes blondes dont la nuance indiquait t’origine anglo-saxonne. (C’est que nos compatriotes anglais ont. peuplé une bonne partie du nord du quartier Saint-Denis, dont ils ont apprécié, en gens pratiques, les loyers modérés ainsi que la situation saine, loin du centre de la ville: cette partie du quartier n'est-elle pas en effet le “Westmount” des gens de ressources modiques ?

Ces enfants de deux races amies ne se mélaient pas beaucoup malheureusement : ils fréquentaient des écoles différentes, où on ne leur enseignait peut-être pas assez la grande vertu de tolérance, qui n’est en difinitive que la charité chrétienne alliée à la largeur d'esprit.

Ils organisaient des jeux a els ils se livraient avec ardeur, tellement que les parents avaient peine à les faire rentrer pour le souper. Ils se répandaient de nouveau däns la rue, après souper. Les promeneurs et les promeneuses peuplaient les trottoirs et sous la fumière des lampes à arc on voyait passer des ombres nombreuses. Des rires, des cris s’entendaient : le quartier avait recouvré la vie.

Les maitresses de maisons, les ménagères de tous les braves travailleurs qui étaient rentrés dans leurs foyers venaient faire leurs emplettes. Elles poussaient la porte de l'épicerie et l'air frais du soir entrait avec elles, comme un ami.

Toutes lés journées n'étaient pas aussi calmes que celle dont on vient de lire le récit. La vie de quartier est en effet plus intense pendant l'été que pendant toute autre saison. Tout le monde vit dehors, une fois que le soleil est un peu tombé sur l’horizon. On se visite davantage et il en résuîte de nombreux ennuis et de nombreuses querelles.

Pourquoi faut-il qu’on s'occupe des affaires des voisins? Pourquoi insulte-t-on ceux qu'on ne connait pas et qui ne tiennent pas à vous connaître? C'est difficile à dire, nrais cela arrive trop souvent, et on trouve nombre de gens qui s’imaginent de bonne foi qu'ils ne font rien de mal en s’occupant de ce qui ne les regarde pas et en insultant ceux dont la démarche ou l'apparence leur déplait.—Il semble y. avoir une morale particulière à l’usage des insulteurs, dans certaines consciences.

Marie et ses parents voyaient donc avec étonnement les injures qu'on se prodiguait de part et d’autres, entre commères, pour des niaiseries, pour des riens.

La Leblanc surtout était redoutable pour la paix du quartier. Elle envoyait sournoisement ses enfants ennuyer les voisins, puis les rappelait ensuite, comme s'ils lui eussent désobéi, faisant d'eux des petits vauriens et des hypocrites accomplis. Marie ne l’encourageait pas assez, à son gré, dans ses commérages contre les voisins et l’écoutait d’une oreille trop distraite. Elle en voulait à la jeune fille, de sa retenue et de sa dignité; elle en voulait aussi au père Beaulieu, parce qu'il lui marquait trop ouvertement le dégoût qu’elle lui inspirait.

Pour se venger de ces torts qu’elle se persuadait être très réels, <lle envoyait ses enfants jouer devant l’épicerie, où ils barraient le

in aux passants, dérangeaient les marchandises et soulevaient une poussière insupportable. Le père Beaulieu leur fit des observations, mais inutilement. Il fut obligé d’avoir recours à la police pour les chasser.

L'aventure fut connue dans les alentours et la Leblanc fut fort mortifiée de l’affront qu'elle s'était elle-même attirée. Elle tenta de se réhabiliter én parlant à tue-tête avec la Fournier des choses de la religion, disant très fort, quand les voisins étaient sur le pas de leur porte, le soir : ‘je suis suis allée à la messe de sept heures, ce matin,” afin que ceux qüi l’entendaient crussent qu’elle était une forte bonne femme et que ses enfants avaient agi contre son gré. Ou bien, elle Parlait avec ostentation de la communion de son petit garçon, qu'il se préparait à faire à l'automne.

Les Beaulieu se laissaient peu émouvoir par ces petits ennuis “mais ils en étaient profondément étonnés. Ils marchaient de découverte en découverte, et constataient que la vie à la ville est plus compliquée et plus difficile qu’ils ne l'avaient cru.

Le père Beaulieu ne le disait pas, mais il était profondément dé- Couragé. Le changement de toutes ses habitudes, à un âge ou l’on n'en change guère, le départ de Joseph du foyer, les ennuis divers qu’il avait subis depuis son arrivée à la ville, les traces et le travail pénible du commerce d’épicerie, tout concourait à de harasser, à le surmenér, à lui faire regretter les jours paisibles d'autrefois et les vieilles ‘amitiés de Saint-Augustin.

TO AN DR ate ES RAR A so rrinnen > —

Il ne se plaignait cependant. Il était stoique comme un vrai fils du sol: on ne er À sr à la cam

t ceux qui souffrent. Non,

- les peines y sont et d’autant plus profondes qu'on

s’épanche moins.

C'est de cette manière que le père Beaulieu “pâtissait.”

Pauvre tête n'en pouvait plus, le soir, quand il avait fini de servir les clients et que ses gros doigts malhabiles cessaient de manier le crayon avec lequel il faisait péniblement les additions. =

Son épicerie contenait une foule d'objets qu’il n’avait jamais vus et dont il n’avait même jamais entendu parler. I] les contemplait parfois d’un air étonné et semblait se demander comment il était arrivé à en être entouré, au lieu des objets familiers que contenait sa maison, à Saint-Augustin.

s pensées et ces regrets lui venaient par accès soudains, par bouffées, comme si la porte qui fermait sa vie passée se fut entr'ou- 2 et refermée juste le temps de lui laisser jeter un regard en arrière,

s’il ne pourrait Pas encore se retirer des affaires et reprendre sa vie d'autrefois, si c'était possible et s’il en était encore temps.

Peu à peu, cette idée de retraite et de repos devint chez lui une idée fixe ; elle l'obsédait, le dominait, lhypnotisait.

Ne pourrait-il pas vendre son

rait-il pas faire quelque transaction immobilière av: mettrait à même de réaliser son rêve? Tout le monde s’ dans les environs, à en croire ce qui se disait. Pourquoi

Ces propriétés achetées à un faible prix et qu’on vendait deux où trois fois le prix d'achat, pourquoi n’en trouverait-il pas? *

rnaux commençai

avait des pages où on lisai+ que

telle ou telle ( placement qu'un ri

Il tomba sur une annonce de Dulieu qui offrait en vente des “lots” à Saint-Augustin, au prix de trois cents dollars pour quatre mille pieds de su e. Ce prix parut énorme au père’ Beaulieu. C'était sa “terre” qui se’vendait ainsi et qui allait rapporter une fortune à Du-

Il en fut tout saisi. Il montra la réclame à sa femme, à sa fille et à Henri, qui se récrièrent avec lui sur une chose aussi extraordinairé. On aurait parlé d'eux dans le journal qu’ils n'auraient pas été plus surpris, plus émerveillés ni plus flattés.

L'annonce disait positievment: “Chance exceptionnelle d'acquérir une propriété à bon marché à la campagne. Une terre, située le long de la rivière, à Saint-Augustin, dans les montagnes du nord de Montréal,—C'était bien cela, c'était la terre du père Beaulieu.

Dans une autre page du journal, Dulieu offrait en vente une “subdivision” dans l’île de Montréal. Les “lots” n’y coûtaient que deux cents piastres, mais ils devaient être portés à deux cent cinquante — tres dans un mois. Pourquoi allaient-ils ainsi augmenter de valeur, d’une façon ique, l’annonce ne le disait pas: Dulieu”seul connaissait le secret. Un plan montrait un superbe boulevard qui traversait la subdivision. Ce boulevard devait être tracé d’un côté à l’autre de l'ile. L'annonce ne disait pas par qui il serait construit, pas plus qu'elle ne disait pourquoi les “lots” prendraient une valeur additionnelle déterminée de cinquante piastres chacun, dans le mois, mais il était indubitable que le boulevard figurait fort bien dans le plan.

Le père Beaulieu crut avoir trouvé l’occasion qu’il cherchait de faire fructifier rapidement son argent et il résolut d’aller voir Dulieu, qui avait cessé de venir à l’épicerie, depuis le commencement de l'été, car il villégiaturait à Saint-Augustin et ne passait en ville que le temps absolument nécessaire pour ses affaires.

Sa première visite ne fut pas heureuse: Dulieu était absent. Il dit au commis ce qui I$menaïit et le commis lui assura que les prix ne

-monteraient pas avant quelques semaines et qu’il aurait le temps de con-

clure une transaction avec monsieur Dulieu pendant que les lots étaient bon marché.

Il ajouta qu’il préviendrait Dulieu de la visite du père Beaulieu et il se dit certain que l’agent d'immeubles réserverait quelques uns de ses meilleurs lots pour le visiteur.

L'épicier se fit nommer le jour auquel Dulieu serait à son bureau et il revint fidèlement, au jour dit. sn

Dulieu l’attendait, prévenu par son commis. Il avait fait déployer a ma des différents terrains qu’il offrait en vente, mettant bien en

vidence celui où se trouvaient les “lots” convoités par le père Beaulieu. Il avait aussi préparé un boniment qui obtint sur l'acheteur en La Aégtà tout l’effet désiré. Si le père Beaulieu était désireux de

r son argent à Dulied, en entrant dans le bureau de l'agent d’immeubles, après avoir entendu celui-ci, il croyait fermement qu'il manquerait “la chance de.sa vie” en n’achetant pas, et il aurait voulu si-

— ÔI —

arpents de la route. L'automobile se dirigea de ce côté, après avoirpassé par une brèche de la clôture; le père Beaulieu put lire, sur les.

qui couronnaient la baraque: “Parc du Boulevard, bureau , des ventes.”

C'était la propriété de Dulieu ; on était arrivé.

Si l'herbe était desséchée, si les ‘hamps semblaient sous le coup: d'une malédiction, c'était parce que le vent torride de la spéculation avait soufflé dessus.

On était loin de la ville, le père Beaulieu s’en apercevait maintenant, quoique la course rapide de l'automobile et son peu de connaissance des lieux ne lui eussent pas permis de le constater auparavant.

Où donc étaient les rues dont avait parlé Dulieu? où étaient les. lots ? comment la ville se rendrait-elle jamais jusqu’à cet endroit perdu : on ne voyait aucun toit à l'horizon, seulement un nuage de fumée dans le ciel, au-dessus de la grande agglomération d'habitations et d’humanité que cachait la distance.

“C'est bien désert”, ne put s'empêcher de dire le père Bea:''eu.

Dulieu prévoyait cette exclamation. 11 eut un bon rire: “vous. ne vous attendriez pas à acheter des lots à aussi bas prix en pleine ville, dit-il. “Mais ça va vite changer d'aspect. 11 y a des centaines de- “lots” de vendus. On va commencer à construire des maisons et vous allez voir que ce ne sera pas longtemps désert.”

“Entrez”, ajouta-t-il, “je vais vous montrer les plans.”

Le père Beaulieu avait déjà vu les plans, mais au bureau de l’agent d'immeubles ; les examiner, sur les lieux, c'était différent. Le commis et les autres personnes qui se trouvaient là—des curieux et des flaneurs qui étaient censés être des acheteurs—s’approchèrent.

Les plans étaient parsemés de petites croix rouges qui marquaient les “lots” supposés vendus. Le père Beaulieu fut émerveillé du nom-

de ces croix : “l'endroit est donc bon”, pensa-t-il, “puisque les acheteurs sont si empressés.”

Dulieu indiquait à l’épicier, par la porte toute grande ouverte, les

imaginaires que les rues du plan suivraient dans les champs. Les “lots” situés à la rencontre de ces rues étaient presque tous libres encore. C'était, expliqua Dulieu, parce qu'ils étaient un peu plus chers que les autres, à cause de leur situation avantageuse ; ils devaient servir à la construction des magasins et rapporteraient de gros bénéfices aux acheteurs, dans un avenir prochain. Dulieu avait réservé un vaste: espace pour une église et une maison d’école, avec l'intention d’en faire: un don gracieux aux autorités ecclésiastiques, quand l'endroit serait assez peuplé pour nécessiter la formation d’une paroisse. Inutile de: dire qu’il n'avait pas consulté les autorités ecclésiastiques et qu’il les avait associés à leur insu, avec un inpertinent sans-gêne, à sa spéculation. Cela faisait encore d’autres lots destinés à prendre une grande:

Le père Beaulieu écoutait l'exposé de tous ces projets, il entendait les supposés acheteurs renchérir et il les voyait commencer à se-

ion de ces “lots” précieux. Il ne voulut pas être il s'empressa de faire son choix. Il prit dix “lots” situés à l'angle des rues transversales aboutissant au “Boulevard” et qui coûtaient cinq cents piastres chacun. Les lots situés en face de la future église valaient quatre cents piastres chacun ; il en prit cinq. Le total de ses achats s’éleva donc à sept mille piastres. Dulieu fut x et offrit un autre lot pour rien, par dessus le marché, au père ulieu, qui l’en remercia avec effusion. La transaction fut alors déclose et on reprit le chemin du bureau de Dulieu, pour signer le contrat de vente, après que le père Beaulieu eût reçu les félicitations des autres acheteurs, qui se montraient quelque peu jaloux de sa bonne fortune et du choix qu’il avait fait. Il avait pris tout ce qui restait de “lots” en face de l'église et l’un des acheteurs lui dit en partant: “vous savez, quand vuus voudrez vendre ces lots-là, je vous en donnerai cinq cents piastres chacun.” 11 aurait donc pu réaliser immédiatement un profit de plusieurs centaines de dollars. 11 partit enchanté, convaincu qu'il avait jeté les bâses de sa fortune.

’il avait été plus observateur, il aurait constaté, en quittant Dulieu, après lui avoir versé ses trois mille dollars en à-compte sur le prix de vente, que l’agent d’immenbles lui disait bonjour d'une façon un peu cavalière, avec la désinvciture et l'indépendance d’un homme qui n'avait plus rien à attendre de lui: le père Beaulieu n’avait plus un sou “ ce msg! he rene 4 le monde de la a E- de se Rs guer à avoir des s pour les pauvres gens, une fois qu'on leur a arraché toutes leurs épargnes.

L’épicier ne remarqua rien d’insolite et il retourna chez lui absolument satisfait.

Comme on peut le croire, Dulieu repartit pour Saint-Augustin très satisfait, lui aussi.

Il y a deux sortes de financiers: ceux qui ne vendent que des propriétés valant l’argent qu'on leur donne pour ces propriétés et ceux qui ne se font pas scrupules de vendre aux gens sans expérience des propriétés absolument sans valeur, à des prix exorbitants. Il y a aussi une troisième catégorie, moins nombreuse, et Dulieu en était, celle, des habiles qui se font une clientèle double, composée en partie de gens sérieux et d'hommes d’affaires avec lesquels il font des transactions de bonne foi, et pour l’autre partie de pauvres diables imprudents qui achètent sans discernement des propriétés destinés à prendre de la valeur dans un avenir fort éloigné ou à n’en prendre jamais.

Ce:x qui appartiennent à cette troisième catégorie se font une réputation qu’on pourrait appeler en partie double et qui survit à toute leurs vilenies, car il se trouve toujours un certain nombre d'hommes d'affaires avec lesquels ils ont traité honnêtement pour leur décerner des certificats de respectabilité à l'encontre de ceux qu'ils ont exploités et volés. L’habileté de ceux qui appartiennent à cette catégorie consiste à être hypocrites au plus haut point, ce qui est encore, il faut

l'avouer, la meilleure manière de réussir dans ce bas-monde, quelque regret que dcive occasionner cette constatation.

Adulé par les uns, respecté par les autres, généralement estimé, : Dulieu n'était connu sous son vrai que par un petit nombre de malheureux dont aucun n'était le de lui faire perdre la considération à laquelle il n'avait pas droit et dont il jouissait quand même.

Il passait la belle saison àSaint-Augustin et goûtait les beautés de la nature sans aucune arrière-pensée, avec autant de calme et de candeur qu'un enfant: les parfaites canailles vent souvent une paix d’ t et de conscience que bien des gens scrupuleux pourraient leur envier.

Il avait réussi, au moyen d’une réclame savante et grâce à ses nombreuses relations, à mettre Saint-Augustin à la mode et à donner à cet endroit une vogue dont il retirait le bénéfice. Les “lots” formés avec la terre du père Beaulieu s’enlevaient rapidement et Dulieu songeait sérieusement à acheter la terre voisine, pour continuer une spéculation qui s'annonçait comme devant être très heureuse.

Cette candeur et ce calme de l'esprit et de la conscience avec lesquels Dulieu vivait en communion avec la nature et goütait les charmes de l'été dans les montagnes boisées de pins, d’autres aussi en jouissaient, et avec plus de droit que lui, à Saint-Augustin. Louis Duverger et Ernestine Ducondu surtout trouvaient que leurs vacances étaient les plus charmantes qu'ils eussent encore passées.

Le jeune homme et la jeune fille devenaient de jour en jour meilleurs amis, grâce à cette cordialité particulière qui règne pendant les villégiatures, à cette simplicité plus grande dans les rapports mondains qui est due, semble-t-il, au rapprochement de la nature.

Fort mal reçu chez les Doré, où la mère et le fils tenaient à lui faire sentir qu’il n’était qu’un garçon de cultivateur, tandis qu’Arthur croyait appartenir à la société, Louis avait naturellement été porté à LS si fréquemment chez le docteur Ducondu, où il était bien accueilli.

Il était plus désireux de distractions que d'habitude, car il voulait oubJier complètement ses études, pendant quelques semaines, pour les reprendre avec plus d’ardeur à l’automne. C'était la raison pour laquelle il tenait à bien jouir de ses vacances, mais une autre raison aussi lui faisait rechercher la société d’Ernestine : deux êtres jeunes ne peuvent longtemps faire des promenades ensemble, contempler le ciel

d les nuages blancs des belles après-midi d’été s’y entassant à l'horizon ou quand les étoiles y tremblent dans l’azur au cours des soirées tièdes et parfumées, écouter les chants des cigales au cours des haltes sous les grands arbres, sans entendre quelquefois aussi le battement de leurs coeurs.

Ni Louis ni Ernestine ne savaient ce que c'était que l'amour et il avait déjà passé près du jeune homme sans que celui-ci s’en aperçüût, aux dernières vacances de Noël, mais tous deux goûtaient dans la com-

pagnie l'un de l’autre un plaisir sincère et grandissant contre | ils ne réagissaient pas. Louis n'éprouvait plus sa timidité habituelle avec la jeune fille et ils en étaient venus à se considérer .comme des amis. L'amour commence souvent par cette amitié franche qui met en harmonie les esprits, avant que les coeurs ne battent à l’unisson.

Le docteur Ducondu et sa femme voyaient avec bienveillance l’intimité de Louis et d’Ernestine et ils la favorisaient discrètement, en bons

Parents qui ne veulent négliger aucune occasion d'assurer l’avenir de leur fille.

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