‹ Mirages d'exilChapitre 10 sur 29 · J. ENCHANTEMENT DU PAYS U ANNAM · texte numérisé non relu

J. ENCHANTEMENT DU PAYS U ANNAM

... Avec peine, nous nous arrachons à l'admiration des salles impériales, dont nous distinguons les charpentes en teck, les autels resplendissants et les tables laquées, enrichies de la sculpture précieuse des chauves-souris et des chiftres « Bonheur »...

Nous passons maintenant entre deux murailles gigantesques ; très haut, paraît un long* rectang-le de ciel opalescent ; au fond, devant nous, une porte romane encadre la sauvag^e silhouette d'un Annamite en robe roug-e et coifFé de « Tabat-jour » nalional...

Un gong" résonne, des porte-parasols arrivent, suivis de musiciens aux guitares et aux psaltérions monocordes.

Une cour s'ouvre ; une cour semblable à ces patios tolédans où, dans des vases bariolés de couleurs crues, des basilics et des rosiers nains lleurissent sous le clair soleil des midis accablants...

Les « Reines mères » sont là, dans une salle dont on aperçoit les colonnes laquées de roug-e vif...

Nous entrons ; une seconde nous restons sans

6o MIRAGES D EXIL

rien dislinçuer, dans l'obscurité, que la flamme fauve des cieriies et le point rouge des joostiks...

D'ailleurs cette atmosphère de pagode, cette atmosphère lourde du parfum de l'encens et du benjoin, nous grise un peu et fait que nous voyons mal . . . très mal . . .

Mais voici que « quelque chose » remue devant nous ; une draperie se soulève, un rayon de soleil pénètre ; le ventre poli des boules de cuivre où brûlent des bois odorants étincelle, et deux formes apparaissent à nos yeux étonnés...

Deux statues...

Non, deux femmes, deux femmes jeunes, deux femmes aux grands yeux, dont les paupières se relèvent en arc du côté des tempes où zigzague le dessin d'une veine apparente ; deux femmes délicates, sous leurs robes chamarrées, et si jolies, sous l'auréole de leur gigantesque turban bleu...

Derrière elles suivent des eunuques aux faces glabres, aux mentons rebondis. Elles parlent au Gouverneur, doucement, doucement, et j'entends des paroles dont l'accent me paraît triste comme un reerret...

l'enchantement du pays d'annam 6i

Je les regarde l'une après l'autre...

Ici, la mère du Roi actuel, très effacée, silencieuse, l'air douloureux, avec son visage balafré d'une blessure dont les fards atténuent à peine la terrible cicatrice...

Brutal, le souvenir de Thanh-Tai revient... Un soir, après une orgie, il saisit une paire de tenailles, puis il frappa, frappa sur le corps, sur la tête, là surtout, sur la tempe où le sang* giclait de la chair fendue...

Et la vision de cet acte paraît atroce, dans ce cadre tranquille, au fond duquel brillent les autels aux ancêtres et pendent les sentences parallèles de la paix et du bonheur infinis...

Tout près d'elle, exquisement fine et attirante, l'autre épouse, la dédaignée, celle que les croyances et les probabilités veulent vierge encore.

Elles se sont tues maintenant et leur visage reprend ce masque asiatique où rien ne transparaît des sentiments ou des émotions.

Très rares sont les Européens qui ont été admis à une pareille réception...; pour une fois, le voile se soulève sur le mvstère de l'intimité

extrême-orientale ; aussi je regarde de toute la force de mes yeux, que je dilate.

Jamais nous ne reverrons ces deux Reines, qui vivent ici dans le culte et, peut-être, dans le regret de ce qui fut... joie, douleurs, misères, cruautés.. . cruautés venues de Thomme, du mâle, pour toujours perdu... Jamais non plus, nous ne les rencontrerons ces deux cloîtrées, à qui la tradition interdit de franchir le Palais impérial ; nous vivons une minute qui ne reviendra plus.

Nos reg"ards vont, d'une sculpture à un vase; d'un émail de Hué à une vitrine, où rutilent des fleurs et des oiseaux de corail.

Puis, insensiblement, ils reviennent aux visages impassibles, aux visag-es fardés, sur les- ([uels saigne la roug^e blessure des lèvres purpurines...

Et, tandis que nous nous croyons les jouets de quelque rêve étrange et charmant, une nouvelle apparition nous déconcerte...

Loin, du fond très obscur de la salle enténébrée, suivi de son éternel eunuque, de son eunuque à face bouffie de vieille femme, mièvre

l'e.nchante-ment du pays d'annam 63

un peu dans sa robe jaune, l'Empereur arrive le visage éclairé par un exquis sourire...

Il s'assied sans bruit et, comme un enfant, comme un petit enfant de chez nous, il regarde de ses grands yeux étonnés et écoute gravement les Reines qui murmurent des paroles d'adieu et de bon souvenir...

Page 1