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LES TRESORS ROYAUX

... C'est au lendemain d'une fête de nuit que nous pénétrons dans la cour d'honneur, où cla- (juent des oriflammes et des pavillons.

Encore devant nous se dresse la charpente des feux d'artih'ce; de ces feux d'artifice annamites où, sous la poussée de la poudre, des ressorts se détendent, déployant des emblèmes et des pagodes de papier.

De-ci, de-là, des gongs de bronze se balancent, pendus à l'entretoise de leurs supports massifs à côté des buissons artificiels, qui figurèrent dans le combat fabuleux des Licornes et des Lions.

G6 MIRAGES d'exil

A cause d'eux je revois brusquement les chimères, les dragons, les singes, ondulant, se cabrant, sautant, dans le fauve éclair du sable lancé à travers la flamme des torches et des brasiers (D...

Toute l'ossature du décor est debout ; et il me semble qu'au grand jour je vais encore applaudir les danseuses aux « mokots » (.2) dorés, mimant, des fleurs lumineuses à la main, les danses du premier livre de l'Amour. Mais non, la lumière du jour est trop éclatante, nous n'avons pas, comme hier, la nuit, la douce nuit qui trouble et qui atténue. D'ailleurs, il manquerait le cadre inouï de la foule ; de cette foule passionnée des supplices et des fêtes, où l'expression des visages traduit si intensément les diverses phases de la joie, de la crainte ou de la terreur...

Et puis, l'émotion d'hier reviendrait-elle?

Nous vivons d'une telle manière ici qu'il ne

(i) Les Annamites lancent en effet des poig-nées de sable ou des jets de pétrole à travers les tlamnics des torches, ce qui fait des éclairs splendides.

(2) Coiffure de théâtre.

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nous est plus possible d'éprouver deux fois les mêmes impressions... Nous les ressentons d'un coup, brutalement, et elles restent g-ravées dans nos mémoires, avec la minutieuse netteté des « choses » que l'on enregistre beaucoup plus avec son cœur ([u'avec ses yeux ; puis, vite, elles appartiennent au passé...

... Déjà, les noires armatures des feux d'artifice disparaissent derrière les murailles crénelées; nous allons à travers un véritable dédale de couloirs étroits, de ruelles où veillent des monstres qui grimacent, accrou|)is sous les mousses et les capillaires, et nous arrivons devant la salle des Trésors royaux...

Elle s'allonge invraisemblablement, cette salie, avec sa galerie extérieure, sculptée de chimères perdues dans les nuages du ciel bouddhique... Les dalles y sont recouvertes de tapis qui étouffent le bruit des pas, et des rideaux somptueux, des rideaux lamés d'argent, retombent de la charpente des toitures, où s'élreig-nent les corps des dragons à cinq g'-rifTes.

Nous essayons vainement d'en avoir une vue d'ensemble ; seule la galerie extérieure se pré-

sente tout entière aux reg"ards avec son impressionnante colonnade où miroitent des laques roug-es, et on ne distingue des compartiments adjacents que les riches broderies des grands rideaux qui les séparent...

Immédiatement, à l'entrée, s'ouvre la salle de Tu-Duc... Des vitrines se succèdent innombrables; dans chacune rutilent : ici, des fusils damasquinés, que le Soleil de Tu-Duc écussonne avec sa flamboyante auréole de rayons; là, des bronzes que les siècles ont patines et que les Empereurs se léguèrent; plus loin, des cloisonnés, comme seul l'art chinois sut en créer ; et, partout, des émaux et des jades ; des jades pleins, où la lumière précise le magnifique « reflet laiteux »... des jades « charnus », dont le velouté attire les doigts pour le frôlement d'une caresse qu'on ne saurait plus achever.

Et tout d'un coup, le décor se transforme...

Nous avons dépassé le grand rideau qu'un souffle de vent agite, et voici une salle où rien ne paraît avoir été dérangé de l'intimité d'un intérieur annamite.

Des lits dorés, des trônes aux pieds tordus en

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corps de chimères, des autels, où sont dressées par des mains pieuses des piles de gâteaux, d'ailleurs quotidiennement renouvelés : tout est comme au temps où Thieû-Tri vivait parmi toutes ces ((choses» aujourd'hui mortes comme lui.

Des cierges odorants crépitent; l'atmosphère est lourde d'encens et de benjoin ; indéfinissable, une sorte d'angoisse nous étreint ; les robes soigneusement pliées, les lits, les autels rappellent tellement les Thieû-Tri ou les Gia-Long, que nous nous attendons à les rencontrer, là, derrière une des vitrines où étincelle la tiare de Tu-Duc ; une tiare mongole, farouche avec sa pointe acérée et sa cotte d'or, rabattue en couvre-nuque comme celles des croisés... ; et voici qu'une forme... que des formes s'ag-itent dans la pénombre de cette pièce, où miroitent les longues glaces des vitrines armoriées...

Nous nous arrêtons, impressionnés...

Réellement, dans cet Annam, tout paraît avoir été savamment ordonné pour obtenir le maximum d'émotion vécue...

Les formes se silhouettent mieux : ce sont des

femmes ; des gardiennes en suaires rouges, jaunes, verts... ; sur leur tête, très petit, s'enroule le turban bleu que nous vîmes chez les reines...

Nous nous croyons, tous, les jouets d'une hallucination...

Mais non, elles remuent; nous distinguons si bien leur visage émacié ; leurs mains desséchées, au fin réseau de veines apparentes... ; d'ailleurs, l'une d'elles se déplace et va, tranquillement, relever la mèche trop fumeuse d'un cierge crépitant.

0 ! les physionomies de ces femmes, que la Tradition cloître à jamais dans cette salle, où dorm.ent les reliques des Empereurs défunts !

De qui sont-elles les contemporaines, ces très vieilles aux doigts translucides... ? De quelles épopées et de quels drames furent-elles les témoins? Elles ne savent plus.

Et puis, que leur importent ces drames ou ces épopées? que leur importent les autrefois, puisqu'elles prient pour celui qui fut et qui reste leur seul souvenir parmi les souvenirs ?

L'EMPEREUR D'AXrsAM

... Toutes les années, à une date que la Tradition a consacrée, les princes et les ministres ouvrent les portes laquées des vitrines impériales et procèdent au nettoyage des cachets officiels...

Cette fois, en l'honneur du Gouverneur Général, la cérémonie a été avancée ; c'est à cette circonstance que nous devons de pouvoir, dans le calme apaisant d'un après-midi très automnal, admirer d'inconcevables trésors de jade et de métaux précieux...

Et, pour la première fois, depuis toujours, des Européens ont l'honneur, le très grand honneur, d'avoir pour cicérone l'Empereur d'Annam lui-même...

Je ne sais comment est née la lég'ende d'un prince prétentieux et je ne sais pourquoi l'on a cru devoir faire de lui une falote silhouette de prince asiatique tout en caprices et en manies...

Voilà plus d'une semaine que, quotidiennement, nous vivons près de lui ; plus d'une semaine que nous l'avons vu, tour à tour, grave dans les solennités, et gai dans la stricte intimité des réceptions au palais privé... Je l'ai regardé, surveillé presque, tant les lectures m'avaient faussement averti, ce tout petit, que suit toujours, comme une bonne suit son enfant, l'eunuque favori de la Cour Impériale (i).

Je n'ai trouvé chez lui que la délicate expression de la jeunesse confiante, en même temps que les gestes délicats et tendres des chers bambins que nous aimons...

Insensiblement une tristesse m'a gagné, en songeant que les enfants de son âge courent, crient, s'amusent au clair soleil, en plein champ.

(i) Et non la reine mère, comme certains voyageurs l'ont écrit.

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parmi les herbes qui sentent bon, tandis que lui, l'Empereur, doit mesurer ses gestes au barème étroit des traditions sévères...

Et je l'observe maintenant, courant avec sa robe jaune devant les mandarins immobiles qui le reg^ardent...

Il va, vient, parmi les coffrets ciselés autour desquels ondulent les corps sculptés des monstres sacrés.

Nous nous demandons ce qu'il .faut le plus admirer, de cette grâce naturelle d'enfant ou des richesses inouïes qui s'étalent à ses pieds...

Voici qu'il s'arrête et qu'il soulève avec peine un énorme sceau d'or, où s'étire une chimère ciselée en plein métal.

— C'est le cachet de mon ancêtre Gia-Long- !

Nous regardons, émerveillés...

Les cachets se succèdent, innombrables, travaillés dans le jade épais, dans le lingot dur, et si lourds qu'on les manie avec difficulté... Ici, ce sont ceux de Gia-Long-, en or massif, avec des poignées sculpturales ; là, ceux de Tu-Duc, de Thiêu-Tri, de Hiêp-Hoa, énormes, en argent ou en jade vert; plus loin, ceux des favorites.

des reines, accumulant autour de leur richesse les souvenirs de plusieurs dynasties...

D'un geste, l'Enfant nous arrête :

— Écoutez comme résonne cette lame de sabre... C'est le sabre de Gia-Long.

En effet, la lame vibre comme un cristal, au bout de la garde orfévrie où scintillent des diamants taillés en rosaces...

— Puis, voici les livres des Annales impériales... Voyez-vous, monsieur le Gouverneur Général, la coutume veut que l'on inscrive, sur ces livres, les faits marquants de notre vie...

Avec un sourire délicieux, il nous montre un livre aux pages d'or réunies par de gros anneaux lisses et brillants.

— Voici le mien... Comme grand fait, il n'y a que celui de ma naissance...

C'est touchant de voir cet enfant, qui nous présente ceux des règnes terribles où les caractères rappellent le passé de l'Annam tragique ; et ce passé se dresse, brutal, au moment où il déploie devant nous le drapeau de Commandement ; un drapeau? non ! un guidon jaune écussonné du Drairon en relief.

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— Ça, c'est pour commander... Lorsque l'Empereur voulait ordonner « quelque chose » dans une cérémonie... il agitait ce drapeau et on exécutait l'ordre.

Un vieux colon qui écoute murmure à mon oreille :

— En g-énéral, on exécutait « quelqu'un » ! l'étoffe était brandie et une tête tombait ! C'est le drapeau de l'Annam sanglant...

Et ces objets précieux : sabres, cachets, pavillons, véritablement « parlent » à nos âmes; ils évoquent de tels souvenirs que nous nous recueillons devant eux comme devant un tabernacle ; d'ailleurs, ces sceaux ont encore de la cire rouge marquée au fond des lignes de leur gravure ; ils ont l'air aussi d'avoir servi ce matin, ces cachets de jade, où l'on respecte l'empreinte, qui semble humide de la couleur qui la recouvrit ; et puis, ce drapeau paraît avoir été froissé par une main crispée sur son étoffe, dans un g-este de rage impuissante... Oui sait?... Tu-Duc, le jour où il « n'ordonna » plus?...

Plus que jamais, nous nous sentons empoi-

gnés par cet Annam, à cause de son passé, à cause de son empereur enfant que vite on aime, pour sa grâce ingénue et son charme accueillant ; nous voudrions rester longtemps, longtemps, dans ce palais merveilleux, devant ces cours où le vent du soir agite les pierres sonores qui vibrent seulement pour les fêtes sacrées (i); nous voudrions indéfiniment vivre là, dans le calme de l'heure qui vient, de cette heure du crépuscule, où les êtres se recueillent dans l'apaisement de leur rêve tranquille.

Mais, de nouveau, les coffrets disparaissent dans les vitrines dont les princes scellent les portes avec de grands cachets rouges comme du sang- ; il ne reste plus que les ministres du conseil de régence et l'Empereur, qui paraît petit, tout petit, dans l'immensité de cette salle où, comme un miroir, les mosaïques réfléchissent

(i) Ces pierres, sortes de rectangles, sont aGcrochées par rang- de taille à des portiques de bronze ou de bois ; elles émettent, quand on les frappe, des sons de tonalités diiférentes comme un carillon.

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les longs fûts des colonnes laquées ; la cérémonie est terminée...

La cérémonie est terminée ; les « lay » d'adieu jettent sur nous la poignante tristesse des choses qui finissent et nous repartons, mélancoliques, vers la Porte d'Or, qui flambe sous la dernière caresse du couchant...

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