LE TOMBEAU DE TIIIEL-TRI
... Dimanche?
Après la fièvre des réceptions et des fêtes, dont nos yeux gardent l'inoubliable souvenir, nous allons, par un matin clair comme ces matins du Midi, où flotte dans l'air pur l'odeur des moissons mûres.
Rien, dans la pinède que nous traversons, ne rappelle l'Extrême-Orient magnifique ou farouche ; et nos esprits, oubliant l'Exil, se laissent aller à évoquer des dimanches passés, des dimanches du pays, des dimanches semblables à celui-ci, avec du chaud soleil et des effluves capiteux.
Pourtant nous savons, dans ce cortège intime
qui l'accompagne, que le Gouverneur Général vient accomplir aujourd'hui le pèlerinage aux lieux sacrés, où les Empereurs d'Annam dorment, dans le cadre troublant de leurs tombeaux mystérieux ; nous savons que, des ruelles où les coolies vont de leur pas souple et cadencé jusqu'aux plus reculées pagodes où rêvent les bonzes accroupis, chacun admire ce geste plus éloquent que bien des palabres...; c'est peutêtre à cause de toutes ces pensées, de toutes ces réflexions, que nos esprits se reportent vers la P'rance respectueuse des traditions, vers la France dont le cher souvenir nous émeut, dans cette heure de mélancolie prenante.
Mais, peu à peu, le paysage change...
A la pinède aux arbres frissonnants, à l'Esplanade des Sacrifices, succède une vaste plaine, où les tombeaux érigent leurs stèles de granit que le soleil calcine.
Cette fois, ce ne sont plus les vues du pays natal qui s'imposent à nos yeux, mais celles, plus impressionnantes, d'une immensité où pèse le calme profond de la mort majestueuse et recueillie.
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La plaine des Tombeaux !
D'un coup, nous nous sentons ramenés en plein Extrême-Orient mystique et religieux. Nous reg-ardons cet interminable cimetière, où les modestes tumuli des « nha-qué » fraternisent avec les riches mausolées des mandarins, et nos cœurs s'attendrissent en face de leur groupement voulu, de leur groupement qui borde les grand'routes et les sentiers, afin que les passants soient moins loin pour venir prier et se souvenir...
Déjà, nos imaginations évoquent ce que, dans ce champ de la Mort, doivent être les soirs et les nuits, aux heures troubles du crépuscule ou du clair de lune ; heures où, selon la légende, les âmes des grands Empereurs rôdent autour de leurs tombeaux moyenâgeux...
Maintenant, nous sommes obsédés par la curiosité de voir ces tombeaux légendaires qui dorment protégés par les lacs profonds au milieu desquels s'achève l'agonie splendide et lente des lotus sacrés...
Déjà des arbres surgissent d'un extravagant chaos de roches hérissées de cycas ; puis une
forêt étend les avancées de ses clairières ; on sent déjà cette odeur à la fois forte et fade des humus et des feuilles fanées qui saisit à la gorge/lorsque, à un détour du sentier, se dresse une étrange architecture toute en escaliers monumentaux et en pagodons étages.
Une phrase court dans les groupes...
— C'est le tombeau de Thieu-Tri...
La constatation s'arrête là ; son laconisme suffît à nos esprits, il semble qu'un mot de plus profanerait le silence de ce lieu dont la majesté nous bouleverse et nous écrase.
Nous allons, descendant des gradins disjoints qu'enjambe l'arc de triomphe des portiques de bronze au chapiteau desquels un soleil de porcelaine étincelle; bientôt, c'est entre une double haie de personnages de pierre que nous défilons ; entre une double haie d'éléphants sacrés; de lettrés portant le Livre de Science, de mandarins soutenant le glaive d'exécution, et qui veillent, figés dans leur immobilité tragique, sur le mystère de ces temples vénérés.
On marche ; on gravit des escaliers rapides ;
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des escaliers au bord desquels se déroulent les souples anneaux de quelques monstres de calcaire ; et voici la pagode centrale, avec sa stèle au plein granit orgueilleusement dressé, où les Caractères redisent la vie de Thiéu-Tri... Empereur...
Sur le fond, derrière nous, la foret tend très haut son rideau sombre de sapins ; en face, dans l'encadrement des portes ajourées, c'est le merveilleux enchantement d'un décor de rêve, réfléchi dans le miroir poli d'un lac aux lotus desséchés...
On dirait que tout va se mouvoir, s'agiter ; que les arbres vont se balancer au souffle de la brise ; que les lotus vont de nouveau reverdir ; que les mandarins, les lettrés, selon les rites, vont se prosterner ; que tout attend un ordre... un geste... pour vivre; mais non, tout est mort, bien mort, et la notion même de ce qui existe s'arrête en face de la dernière muraille qui se présente dans l'impressionnante nudité de ses pierres sans sculptures et sans bas-reliefs...
Tout d'abord, après les temples somptueux,
après les escaliers et les perrons où les « Hac » (i) hauts sur pattes rêvent sous leur plumage de laque rouge et or ; après la complication des dessins et des formes^, on s'arrête dérouté par la pureté de cette ligne architecturale...; mais, dès que l'on observe, on pénètre l'idée maîtresse de l'art chinois dont dérive, en le copiant d'ailleurs, l'art annamite, et qui s'est tout entier consacré au souci de rendre plus poignante la majesté de la tombe, après le luxe insolent des portiques et des pagodons qui la précèdent . . .
Et ce sont encore des marches aux pierres, par endroits branlantes, qu'il faut gravir, pour atteindre la plate-forme de la porte d'entrée...
Nous montons entre les éternelles chimères déroulant les multiples anneaux de leur corps écaillé, et, entre des lianes desséchées qui retombent en draperies qu'aucun frisson n'agite...
Nous montons ; brusquement, la porte de (i) CiçogTies.
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bronze qui relie les deux ailes de l'enceinte se dresse, et nous nous arrêtons, anxieux, comme si ses lourds vantaux allaient tourner pour nous dévoiler le mystère de la tombe qu'ils défendent...
Et... rien ne bouge autour de nous; tout est pétrifié dans la morne immobilité de la pierre depuis les trois ponts sacrés, dont l'arche unique enjambe l'étroit fossé des lacs miroitants, jusqu'aux abrupts escaliers qui dégringolent vers des cours envahies d'herbes folles...
Nous attendons; mais, les profanes que nous somnjes ne verront pas le mausolée terminal où g-ît Thiêu-Tri, l'Empereur, dont rien dans nos mémoires ne rappellera le souvenir, en dehors des Caractères qui célèbrent sa g-loire sur une stèle de granit ciselé...
... Lorsque nous redescendons dans les cours où veillent les mandarins et les éléphants de
pierre, tout dans la nature appartient à la lumière et au silence. Etrangement, à cette heure où la chaleur torride accable les verdures flétries, nos pas résonnent sur les dalles des ponts sacrés.
Un sentier s'ouvre entre des troncs tourmentés de banians et conduit à la pagode élevée pour le repos de l'âme de Thieû-Tri.
Il fait intolérablement chaud, et de brusques réverbérations éblouissent nos yeux fatigués ; rien ne bouge ; à peine si, çà et là, quelque merveilleux papillon plane au-dessus des herbes flétries ; aucun bruit ; c'est le calme accablant de la forêt tropicale où les insectes se sont tus et où les oiseaux s'assoupissent, le bec sous l'aile, dans la fraîcheur des frondaisons recueillies...
Tout d'un coup, pesamment, un gong résonne. Sa vibration suffit à secouer nos torpeurs et à nous rappeler que des êtres vivent là, tout près, dans la solitude et la méditation.
l'n portique surgit de la jungle où le tigre, chaque soir, vient errer, et la pagode de Thiêu- Tri paraît derrière lui avec ses charpentes en-
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chevêtrées où se tordent des corps de chimères bondissantes.
Fiévreux un peu, nous gravissons les marches de ses escaliers de pierre, et nous allons vers son sanctuaire deviné somptueux.
Sans nous presser, nous regardons ; la salle est immense et soutenue par des colonnes où brille For laqué des peintures rituelles ; au fond, une seule porte basse donne sur une cour où flambe au plein soleil le ventre poli d'un brûleparfums de cuivre.
Devant nous, un autel se dresse, un autel tout rouge, tout doré, qu'une tenture de soie jaune recouvre depuis la toiture où g-rimacent des dragons dans le plein bois des charpentes fouillées ; et voici que, vêtues de vert et de violet, huit très vieilles g-ardiennes s'avancent. Elles se prosternent en un « lay » prolong-é, puis, sans un mot, désignent du geste des vitrines qui se succèdent.
Tout est là de ce qui appartint à Thiêu-Tri... les jardins sous globe, où s'épanouissent des fleurs de corail ; les costumes aux éclatantes broderies... ; tout, depuis les sceptres de jade jus-
qu'aux objets familiers qui réellement « vivent » encore par la magie des souvenirs évoqués.
En vérité, tout cela vibre étrangement ; d'ailleurs les parfums de l'encens et du benjoin sont si troublants, ces femmes, ces très vieilles femmes vêtues de vert et de violet, si impressionnantes, que j'ai la sensation très nette de la présence de l'Empereur, là, du côté de Tautel où agonisent lentement de longs « joostiks » mélancoliques...