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DE MINH-MANG, DE GI A-LONG

... Jamais, depuis que nous allons à travers celte campagne annamite, où pèse l'éternelle mélancolie du silence, crépuscule n'a été plus opulent que celui dont les dernières lueurs tremblent ce soir au-dessus des monts du Laos.

Notre sampan glisse sur la Rivière Parfumée. A droite, à g-auche, majestueuse, se dresse la forêt, avec son fin rideau de lianes, que le soleil couchant emprisonne d'un frissonnant filet de rayons dorés.

Au fond, devant nous, une plage s'étend, où s'enchevêtrent des racines torses de palétuviers, et où, hiératiques, attendent des porte-parasols et des gardiens du tombeau de Gia-Long.

A côté d'eux, des pirogues dorment, la coque

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en l'air, sur le sable d'ocre, au-dessous duquel s'allonge en pointe comme une flamme la silhouette réfléchie des indigènes vêtus de rouge et de violet.

Nous regardons, penchés sur le sampan, dont la proue sculptée se relève en une attitude de monstre cabré; et, dans nos esprits enfiévrés, dans nos esprits qui, toute la journée, ont frémi sous le coup d'impressions éprouvées à plein cœur, à plein sentiment, passent je ne sais quelles visions de cortèges fabuleux, défilant dans un semblable cadre de lumières diffuses et de clartés adoucies...

Depuis ce matin, j'ai tant vu de merveilles, tant enregistré de sensations, qu'il m'est permis d'évoc^uer des spectacles extravagants; d'ailleurs, tout se ligue pour que je les enrichisse de décors étranges, au milieu desquels, très embrumes, se dressent, comme des fantômes, des stèles funéraires et des pylônes de tombeau.

A cette heure très évocatrice du crépuscule, à cette heure où les souvenirs sont à la fois plus intimes et plus émouvants, ce sont tous ceux de la

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matinée qui reviennent autour de moi, dans les dernières clartés du soir.

Je revois le tombeau de Tu-Duc...

Mieux que ce matin, mieux qu'aux minutes où nous gravissions ses escaliers monumentaux, je précise : la forme de ses pag-odons; le charme de ses lacs aux palétuviers géants, pleins de bruits d'ailes ou d'appels de crabiers, et la silhouette hardie de la stèle célèbre où les caractères redisent la vie de l'Empereur Tu-Duc...

Il faudrait toute une étude pour donner le sens et pour fixer la haute et pénétrante philosophie de cette stèle...

De la première phrase, de cette phrase poétique où l'inscription rappelle la splendeur des Gieux et de la Terre, en même temps que la fragilité des êtres et des choses, jusqu'à la conclusion qui dit :

« ... En amont du village de Duong-Xuan se « trouve notre habitation définitive. Là, des « collines sont peu élevées et le site est soh- « taire, le choix de ce paysage est la marque d (( notre humiliation volontaire » ; tout n'est que renoncement et contrition.

Plus encore que ces enceintes triples où luttent les dragons et les sphinx, plus que ces pagodes silencieuses où les épouses de Tu-Duc, ces très vieilles, attendent que la mort les couche à leur tour, cette pierre donne la brutale et décourageante leçon du néant de tout ce qui vécut. Après la stèle, c'est la tombe, la vraie tombe qui se présente dans mon souvenir

Pour la première fois, les portes d'airain du rempart final se sont ouvertes devant des Européens, et nous avons vu : un cube sans inscriptions, sans chimères sculptées, sans rien qui puisse indiquer une date ou souligner un nom...

! 0 la tragique simplicité de ce granit, après le luxe insolent des temples qui l'entourent!

La stèle a bien dit : « Le choix de ce paysage est la marque de notre humiliation volontaire »... et, pourtant, ce mausolée a « quelque chose » de trop orgueilleux, de trop fier, pour être l'image de l'humiliation célébrée par les Caractères.

Le contraste est vraiment si complet entre les peintures éclatantes, les ornements dorés des pagodes et ce cube de pierre grise, que l'on se

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demande si Tu-Duc n'a pas choisi (i) cette formule, pour frapper, encore plus que de son vivant, la mémoire des hommes que l'histoire de son règne déconcerte et terrifie...

Plus paisible, dans un cadre plus modeste, je revois le tombeau de Minh-Mang..., le tombeau sans recherche, avec son fond très antillais de montagnes qui paraissent bleues dans leur mystérieux éloignement, avec ses portiques aux colonnes émaillées, dont l'arche enjambe des ponts couverts de mousses, et ses grands lacs en demi-lune au-dessus desquels des frangipaniers tordent leurs branches effeuillées...

Et voici que, devant moi, brusquement, des êtres s'animent, vont, viennent, s'interpellent.

En vérité, Tu-Duc et Minh-Mang m'avaient si

(i) La coutume veut que les Empereurs choisissent l'emplacement de leur tombeau, d'ailleurs construit de leur vivant et sur leurs indications.

entièrement absorbé que je ne voyais plus les robes multicolores des gardiens de tombeaux, et que je me laissais aller à une demi-somnolence bercée par le monotone et rythmique battement des avirons dans l'eau sans rides.

Je regarde, étonné, ne m'étant pas un seul instant figuré qu'une telle foule fût rassemblée sur cette étroite bande de plage dorée.

Ce sont, en effet, tandis que nous débarquons, de fiévreuses allées et venues de porteurs, de gardiens, de coolies, se précipitant, qui, avec des parasols, qui, avec d'invraisemblables chaises, dans lesquelles nous devons prendre place, car la route est, paraît-il, très longue de la Rivière Parfumée à la première enceinte de Gia-Long...

Xon sans peine, notre caravane se met en marche; un moment, la foule nous escorte; puis, elle s'arrête aux dernières cases d'un hameau paisiblement endormi au bord de la forêt que nous devons traverser; sans transition nous passons du bruit assourdissant des fifres et des gongs au silence absolu des fourrés.

Le domaine des hommes s'est arrêté derrière nous, limité par quelques cases misérables;

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