‹ Mirages d'exilChapitre 14 sur 29 · L ENCHANTEMENT DU PAYS D ANNAM QÔ · texte numérisé non relu

L ENCHANTEMENT DU PAYS D ANNAM QÔ

ici, c'est le royaume du véiiétal orgueilleux; c'est le royaume où, sans bruit, dans l'ombre éternellement humide qui pèse comme un brouillard sur nos épaules, les plus forts tuent les plus faibles, pour monter librement vers le grand ciel de lumière où descend maintenant un énorme soleil sans rayons; c'est le royaume où les espèces vainement se cachent, se tordent ou rampent pour fuir l'atteinte de la Mort que l'on sent dans l'acre odeur des humus et des pourritures...

Et nous allons à travers ce royaume nouveau, devinant des drames dans l'enlacement des lianes qui étouffent, dans l'approche sournoise des ronces qui envahissent, et dans l'élan vigoureux des arbres qui dominent... Bientôt, les troncs ne sont plus liés par la flore des brousses ; ils s'écartent les uns des autres, pour devenir des isolés, perdus dans les rizières où le couchant allume des reflets sanglants...

Le soir tombe, je ne distingue rien que des montagnes dont les crêtes violettes se confondent avec le ciel pâli...

Ah!...

gÔ MIRAGES d'exil

Le sentier vient de tourner, et je vois se dresser de hautes murailles toutes blanches qu'entourent des sapins aux branches tourmentées : c'est le tombeau de Gia-Long !

Il faut avoir vécu cette heure du crépuscule agonisant, cette heure où les couleurs violentes se sont adoucies, où le ciel n'a plus qu'une teinte lavée d'or et d'azur, cette heur£ où la forêt se recueille et où les feuilles attendent qu'une l)îise les secoue, pour savoir ce qu'une telle apparition produit dans les sentiments et dans l'esprit.

Ici, pas de sculptures, pas de joostiks... pas de chimères; le cadre seul suffît à rendre la tombe majestueuse.

A peine si l'opulence de l'Empereur s'est manifestée dans les escaliers, qu'il voulut immenses et dégringolant en pente douce vers un lac où les lotus penchent l'emblème sacré de leurs calices eut r 'ouvert s.

C'est tout. Le silence, la forêt, la nature sont les splendeurs de cette retraite de lettré.

Longtemps, nous restons accablés devant l'isolement de cette tombe, perdue dans les fins

l'enchantement du pays d'annam

fonds de la brousse d'Annam. Et, peu à peu, nous éprouvons, plus encore qu'en face de la stèle de Tu-Duc, la décourageante sensation de la mort de tout.

Dans notre esprit qui se souvient, dans notre esprit vibrant toujours aux espoirs qui relèvent, aux rêves qui exaltent, un effroi véritable naît de cette impression de néant maîérialisé. Où sont, en effet, les bras levés de nos cathédrales, de nos cathédrales dont les clochers semblent jaillir vers le ciel pour assurer un élan aux prières qui montent vers lui?

Ici, tout est obscur, désolant et tassé.

Plus que cette plaque d'une église tolédane, plus que cette plaque tombale où un archevêque orgueilleux a fait graver : « Ici, dessous, il n'y a que des os, » ce tombeau rappelle la fin terrible qui ramène tout au trou final qu'un peu d'herbe recouvre.

... Il fait très sombre maintenant; c'est l'heure trouble de la nuit; le calme est tellement impressionnant que je ressens comme une violente envie de crier pour le rompre; mais voici que, très loin, s'élèvent des sons prolongés : ce sont

les erongs qui, dans les pagodes, appellent les bonzes à la prière...

Il me semble surtout que c'est de la Vie qui revient vers moi, de la vie bienfaisante, de la vie enthousiaste, et, presque en toute hâte, je fuis cette tombe désolante pour aller vers elle, à travers la forêt de mystère, où s'éveille, maintenant, le grand concert des cigales et des cricri.

Pour Pierre Mille.

Page 1