DEUXIEME PARTIE
HEUIIES LAOTIENNES
HEURES LAOTIENNES
{Le soir dans la forêt,
entre Camlo et Hong-Hoa.)
... Nous ne sortirons plus de cette région où, sans discontinuer, la pluie tombe sur les arbres accablés. Tout, autour de nous, prend un air de désolation poignante, et, de l'invraisemblable fouillis des lianes, des brousses et des troncs, monte je ne sais quel tiède brouillard, imprégné d'une fade odeur de moisissure et de fleurs fanées...
A droite, à gauche du sentier que nous suivons, de l'étroit sentier à la boue jaune et gluante, des bambous entrecroisent très haut leur feuillage serré et laissent transparaître des coins de ciel où des nuages livides se poursuivent.
Nos cheyaux glissent, au risque de rouler dans les ravins sans fond que le sentier domine ; on n'entend que le monotone et continu ronron de la pluie sur les larges écrans des bananiers sauvages.
Plus que jamais, au milieu de cette végétation, j'éprouve la nette impression que je suis « l'étranger » dont les sens et l'esprit ne sont pas habitués à cette nature qui les déconcerte. Il me revient en eiïet, tandis que ma monture trottine, des souvenirs d'hier très précis, recueillis depuis mon arrivée dans cet Extrême- Orient des forets et des brousses impénétrables.
Je revois, à travers l'évocation que facilite le calme poignant qui pèse sur nous : Colombo, Singapoore, l'Inde; toutes les contrées édéniques où le végétal règne en maître et se dresse audessus des terres inviolées qui le font, chaque jour, à la fois plus orgueilleux et plus beau...
Tout dans ces pays dépasse, en puissance et en sublimité, ce que nos pauvres yeux d'Occidentaux ont admiré dans les coins familiers des campagnes natales ; et, pourtant, rien ne vient
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d'eux qui attendrisse et fasse doucement rêver...
En les parcourant, je me suis déjà senti le Nomade, « l'Errant », mais je n'en ai jamais souffert comme aujourd'hui; il me semble, tant cette impression est brutale, que c'est pour moi l'exil définitif, et que ces arbres aux troncs gigantesques, ces lianes aux molles draperies de feuilles, ces fleurs, ces grandes fleurs qui font songer à des lèvres entr'ouvertes, me sont visiblement hostiles...
Il me semble encore, dans cette heure trouble du crépuscule, que des volontés, des intelligences obscures vivent partout dans les fourrés et que l'atmosphère, cette atmosphère imprégnée de l'humidité chaude des pourritures, m'étreint à la gorge pour m'empêcher d'avancer...
Je ne sais quelle est la force occulte qui règne dans le demi-jour vert tombé de la haute voûte de branches enchevêtrées, mais on sent que l'esprit et la sensibilité s'élargissent, au point de prêter une « âme » à tout ce qui vit ici au-dessus des hommes et des brousses. Et nous la devinons
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bien, cette âme de la foret mauvaise cabrée contre les Errants qui tentent de pénétrer le mystère de ses frondaisons.
Aujourd'liui, pour celui qui passe, ce sont les pistes hérissées de roches ; ce sont les trombes d'eau roulant en avalanches dans les chemins transformés en lits de torrents; demain, ce seront les sang-sues filiformes (i), les fauves sournois, ou bien encore, dernière défense des espèces violées, la fièvre des bois exhalée de leurs fades humus...
La fièvre des bois !
L'atmosphère de la forêt que nous traversons prédispose aux hallucinations violentes; je viens à peine de prononcer ce nom de « fièvre des bois » que je vois, là devant moi, si près qu'en étendant le bras je peux toucher leurs uniformes en haillons, des soldats qui nous ont déjà parlé d'elle. Ils nous ont dit qu'elle arrivait la nuit et que, comme une fille, eUe se glissait
(i) Dans les sentiers que nous avons suivis sévit, en effet, une espèce de sang-sues minuscules qui tombent des arbres sur les voyageurs, qui les redoutent particulièrement.
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dans les camps où bientôt des malheureux déliraient sous son étreinte affolante... Je précise leurs g-estes saccadés, leurs mâchoires serrées, leurs yeux fixes, leur voix au timbre voilé, lorsqu'ils évoquaient les soirs où la « gueuse » les avait visités... ; soirs tragiques où des camarades s'étaient immobilisés dans le tragique garde-àvous de la Fin irrémédiable.
A cause de ces humbles, tombés comme des bêtes, je pense aux vivants qui poursuivent le même labeur mortel... Combien de fois songet-on à leurs infimes groupes perdus dans les forêts sans clairières et dans les brousses sans horizon ?
Ils vont, modestes ouvriers des missions géographiques, déchirés ici par les épines, trempés là par les vases puantes des marais; aucun pavillon ne relève leurs énergies chancelantes; aucune sonnerie de clairon ne fouette leurs enthousiasmes défaillants : ce sont les obscurs pionniers de la Patrie plus grande de demain...
Ils vont, et leurs oreilles n'entendent jamais le chant des balles qui frissonnent; leurs gorges ne connaissent pas cette acre odeur qui étrangle,
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mais qui grise, de la poudre flambant au canon d'un mousquet ; leurs « âmes » ne savent jamais la joie des corps à corps et des assauts, et pourtant ils luttent âprement ces « sansgrades » aux faces livides.
Ils luttent, mais c'est contre l'invisible ennemi caché dans les brouillards des mares, dans les rayons de soleil, dans les fétidités des humus, et un jour vient où, brisés à force de ne plus se nourrir, de coucher par terre, de recevoir, l'œil sur les viseurs, de trop éclatantes réverbérations, ils tombent pour ne plus se relever, achevés par la Fièvre des Bois, implacable et traîtresse.
Ah! qui dira les agonies de ces soldats qu'aucun médecin ne peut soigner, ils sont si loin, et qui s'en vont, le cerveau en délire devant les extravagantes hallucinations de la Folie qui les fait hurler?
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// heures du soir,
... Pour la première fois, ce soir, dans l'humble case qui nous abrite, j'ai vu des Mois...
Ils sont arrivés, tandis que la pluie recommençait à battre les résonnantes feuilles des aréquiers, et ils se sont assis, les genoux écartés, le l)uste droit, fixant sur nous de grands yeux, où la flamme des photophores allumait des éclairs brusques.
Longtemps, je les ai regardés ; long-temps, j'ai essayé de surprendre une impression sur leur visage glabre, dont une chevelure, rabattue « à la chien », accusait le type mongol; je n'ai rien deviné. Ils écoutaient un chanteur qui psalmodiait une lente complainte de brousse, tandis qu'un musicien jouait du « khène » (i) à ses côtés...
Je n'ai rien su deviner, et, pourtant, il m'a semblé que leurs yeux, leurs grands yeux étonnés se fermaient quand le rythme plus lent du
(i) Instrument de musique formé de roseaux liés les uns aux autres.
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(( klîènc » imitait le Ijruit du vent à travers les feuilles frissonnantes ; il m'a semblé qu'ils les fermaient, comme nous le faisons dans l'extase d'une phrase mélodieuse, pour nous isoler plus complètement de ce qui pourrait nous distraire dans l'évocation ou dans le souvenir. Puis, ils se sont levés pour danser autour d'un brasier, dont les claires flammes ont doré le bronze luisant de leurs corps dévêtus, et j'ai cru revivre des heures passées en pleine brousse dahoméenne, lorsque les féticheurs mimaient, au son des tams-tams, les pas sacrés des danses de la Lune et de la Nuit.
A la file indienne, tout nus, portant des gongs qu'ils frappaient en cadence, les jarrets ployés, avec des mouvements souples de félins, ils ont longtemps tourné autour du brasier crépitant...
Dehors, la pluie n'a cessé de tomber; et, tandis qu'ils dansaient, je n'ai pu me défendre contre l'indicible mélancolie qui venait du clapotis monotone des gouttes, de la musique trop douce des « khènes », et des vibrations des gongs tristes, tristes, comme celles de cloches qui auraient sonné dans le très lointain.
LANGHOÏ
Pareil à une tête sanglante, le soleiJ descend au-dessus des crêtes dentelées de la chaîne annamitique ; très lentement, il disparaît, énorme globe sans rayons ; autour de nous, tombe (( riieure violette » ; l'heure exquise, où les monts sont encapuchonnés de vapeurs mauves, et où, dans l'esprit et le cœur, les sentiments se vêtent de douceur et d'humilité.
Nous allons; la foret, la grande forêt équatoriale s'éveille avec la nuit qui vient; déjà, des taillis épais, des frondaisons inviolées où flottent des tapisseries de lianes roses et lilas monte le chant des cig-ales et des cri-cri ; en écho
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d'autres insectes répondent, et c'est, bientôt, emplissant le silence nag-uère absolu, le plus formidable concert qu'il soit possible d'imaginer.
Toute la journée, la forêt a somnolé, accablée par cette chaleur tropicale qui fait danser des Ijrumos dans les sentiers calcinés; depuis ce matin, depuis l'heure où le soleil s'est levé, elle s'est tue, immobile et résignée; rien d'elle ji'est venu des feuilles, des troncs, des lianes, des orchidées, dont les fleurs, les lourdes fleurs voluptueuses, laissent à l'esprit le trouble de leur mystérieuse étrangeté; maintenant, elle secoue sa torpeur et revit avec la chaude émanation de son lialeine et l'aigu frissonnement de ses chants aUernés...
Bientôt, au moment où l'obscurité tomijera, une voix plus grave réveillera les échos endormis : ce sera celle du ti^-re chassant jusqu'à l'aube dans la jungle des clairières désertées...
La nuit dernière, il a rôdé autour de notre campement ; nous l'avons entendu, cependant que, sous la véranda de notre case de fortune,
HEURES LAOTIENNES III
nous reg^ardions la lune qui disparaissait à l'extrême horizon.
Il a jappé trois fois : kop ! kop! kop! doucement; et, autour de nous, des piétinements, des va-et-vient effarés ont troublé le calme du bivouac ; les chevaux, les petits chevaux annamites ont renâclé, terrifiés par le voisinage redoutable; vite, les coolies ont franchi la palissade de bambous qui entoure les cases et ont consolidé les pories avec des planches et des madriers...
J'avais tellement pensé à des rugissements profonds que ces trois petits « kop », discrètement aboyés, m'ont déçu...
Pourtant, dans ce cadre de la jungle où flottent je ne sais quelles influences mystérieuses, il vient bientôt à l'esprit un trouble qui oppresse et qui interdit ; on devine que l'animal est là, tout près, dans l'herbe; le moindre frisselis de feuilles fait sursauter, et les lucioles prennent des proportions gig-antesques qui font croire aux yeux phosphorescents du grand fauve à l'affût ; en vérité, on finit — tant de méfaits sont prêtés au sinistre seigneur — par avoir peur
dans les sentiers que Ton parcourt, aux heures sombres du crépuscule, entre la double haie des brousses, où zigzaguent les pistes de chasse qu'il suivit...
Nous allons... Au-dessus de nous, des cases Moïs paraissent, écrasées sur la charpente compliquée de leurs pilotis ; autour d'elles, des raïs (i) étendent leurs vastes espaces où des pavots aux calices multicolores poussent dans les cendres des arbres incendiés.
Des indigènes nous croisent ; ils vont, tout nus, l'arbalète à l'épaule, se prosternent défiants et craintifs, puis, sans se retourner, pressant leur démarche aux genoux fléchis, s'enfoncent dans leur forêt qu'ils aiment passionnément, malgré ses génies despotes et ses humus mortels.
Le crépuscule s'assombrit, nous arrivons au village Kha de Langhoi...
(i) Les Khas et les Moïs abattent des carrés de forets qu'ils incendient, formant ainsi un raï où ils cultivent du maïs et du pavot. Lorsque la terre commence à ne plus produire, ils transportent leur village ailleurs et incendient un nouveau coin, mutilant ainsi les merveilleuses forets de l'Tndo-Chine.
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De misérables paillotes sont groupées autour d'un poteau fétiche où flottent trois paquets de plumes de coq; les indigènes sont en fête; ils viennent de tuer un buffle, et le buffle est tombé du bon côté, à droite du poteau ; les « Phis » (i) sont favorables, et, en signe d'allégresse, hommes et femmes boivent un écœurant mélange d'intestins et de sang...
Pressés de fuir ce spectacle, nous nous dirigeons vers la « sala » (2) des passagers...
Un officier nous attend ; un officier qui, depuis des mois, vit dans ce pays des esprits hostiles et des indigènes superstitieux ; il vient vers nous, et, le casque à la main, annonce qu'un camarade vient de tomber en service, frappé par une insolation...
D'une voix grave, il nous raconte ce que fut l'agonie, l'agonie poignante ; sa voix tremble quand il parle de la veuve sans ressources et dès enfants sans soutien ; puis, lorsqu'il a fini, appelé par un départ dont il ne peut retarder
(i) Esprits.
(2) Paillote.
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l'heure, il s'en va, tout entier repris par l'idée de la tâche à continuer dans la forêt où monte râcre odeur des fermentations mortelles.
Minuit.
... Maintenant, il est minuit ; les linhs (i) se sont étendus sous les arbres ; je vois à la clarté de la lune briller les aciers des faisceaux ; par moments, un homme qu'un cauchemar agite sursaute et prononce avec volubilité des paroles sans suite...
Comme celui-là, je rêve, mais tout éveillé ; depuis hier mes yeux revoient la figure de l'officier, et mes oreilles entendent les paroles brèves qui disaient la fin d'un camarade.
Autour de moi, tout n'est que « Vie », vie intense des insectes, des bêtes fauves, de la nature, et, sans cesser, mes pensées vont vers la Mort, vers les morts d'autrefois, d'aujourd'hui ; vers
(i) Soldats d'escorle.
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tous ceux, ennoblis par l'exil, qui enrichissent de leur souvenir le passé triomphant de nos France lointaines...
Je les évoque tous ; et je pense à leur courage tranquille, qui, sans forfanterie, sans gestes inutiles, les pousse en avant, malgré la pourriture des forêts, bue dans l'eau des ruisseaux, respirée dans les brouillards du matin ; malgré la malaria qui les tord sur leur grabat de brousse ou qui les abat en face des fantômes nés de la fièvre qui les ronge et qui les dévorera...
Combien sont-ils ici, dont ceux de L'rance auront vainement attendu les retours, et de quels rangs épais, de quelles compagnies, de quels régiments, serait leur armée, s'ils se levaient un jour au clair soleil des rizières et des forêts?
Et ceux de la I^atrie ne savent pas...
On songe vaguement, là-bas, à des terres édéniques, à des terres où l'atmosphère est parfumée d'effluves toujours printaniers ; on critique les entreprises qui ratent ; on dresse des boucliers contre les initiatives malheureuses, et pas une voix ne s'élève pour saluer ceux qui tombent sans bruit...
De l'existence coloniale on ne veut savoir que l'attrait des campagnes ; que la griserie des assauts ; que l'appel claironnant des cuivres répondant au claquement sec des pistolétades ; des noms coloniaux, on ne veut retenir que ceux apparus à travers la rouge auréole des colonnes ou des missions, ces accidents de notre vie sous les tropiques ; on ne veut savoir que cela et on oublie, quand on ne l'ignore pas, l'existence obscure des postes et la lutte sans fanfares et sans drapeaux déployés, des gueux d'exil, contre la fièvre qui crève et contre la dysenterie qui vide...
On ne veut pas, et ce sont pourtant ceux-là qui peuplent le plus nos cimetières ici ; les autres, les favorisés des missions ou des colonnes, qui s'en vont fusil au poing, clairons en tête, allons... j'aime mieux chanter ceux qui s'en vont comme celui d'aujourd'hui, dans le plein enthousiasme de la jeunesse et des beaux rêves...
LAO-BAO
... L'impression d'tiier ne m'a pas quitté. Toute la nuit, même dans le sommeil qui m'a gagné sur la chaise longue où je m'étais étendu, j'ai été obsédé par les fantômes de tous les disparus.
Aujourd'hui, tandis que mon cheval trottinait, j'ai pensé aux retours poignants des malades que l'espérance du rapatriement avait bercés et qui moururent en route, les yeux dilatés en face des douloureux Mirages du pays natal...
Encore maintenant, ce sont ces camarades que je vois...
Toute la journée, nous avons suivi un étroit
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sentier entre deux rangées d'une véirétation trop verte, trop surcliauffée qui laissait en nous une désagréable impression d'emprisonnement ; toute la journée, sous le soleil éclatant, j'ai vu danser leurs silhouettes sur la terre d'un rouge cru, d'un rouge sanglant...
Je savais que beaucoup étaient descendus des régions où nous sommes, accablés par la fièvre, crevés par l'anémie et avaient suivi cette route de Lao-Bao descendant vers la mer d'Annam où les attendaient les paquebots et les cargos...
Et, mentalement, j'ai refait toutes les stations de leur calvaire...
Avec eux, j'ai revu les tristes fourrés qui puent la malaria; avec eux, je me suis enfoncé dans la forêt humide où leur esprit afTaibli a évoqué, sans aucun doute, le masque ironique des monstres gardiens des verdures éternelles, de ces monstres que l'on voit ici partout, sculptés dans la pierre, les jambes écartées, les mains sur les genoux, et qui rient, d'un rire satanique autour des pagodes démolies...
Avec eux, je me suis embarqué.
J'ai précisé — j'en ai tant rencontré de ceux-
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là — leurs figures hâves, leurs yeux profonds ; j'ai détaillé les gestes nerveux de leurs mains agrippées aux cordes des écbelles, aux rampes des cabines ; et leurs pas, leurs pas saccadés qu'ils voulaient rapides, pour s'éloigner plus vite de la terre mauvaise qui les avait vidés...
Je les vois... ; quand ils se sont pressés ainsi, leur souffle est court, leur respiration haletante, et, toujours avec la même attitude douloureuse, ils regardent derrière eux, du côté de la ville qu'ils fuient ; ils éprouvent comme une envie furieuse de se cramponner aux bastingages pour ne pas revenir là, dans la colonie au charme fatal d'alanguissement et de mort...
Ils s'en vont ensuite, les Errants aux yeux fixes...
En bas, dans les calles aménagées pour eux, des calles immondes, sans air et sans lumière, on les entasse et ils s'étendent, exténués, sur d'étroites couchettes presque sordides...
Ils tremblent, tant ils sont pressés de ne plus rien voir, de ne plus rien entendre qui leur rap- ]^elle la terre d'Exil ; la terre qui a trompé leurs enthousiasmes ; mais, la terre d'Exil les tient
encore par la fièvre qu'elle glissa dans leur sangempoisonné.
Ils luttent contre elle sur les couchettes dures ; pour en chasser les cauchemars, ils évoquent les douces figures du pays, les douces figures penchées sur les défaillances et qui donnent le courage, l'espoir, la volonté de vivre ; ils se défendent contre les gueuses qui les épuisent encore dans ces calles aux aigres relents, mais, peu à peu, leurs énergies s'émoussent et, un beau jour, ils se raidissent au milieu des camarades effrayés de leur soudaine immobilité...
Pauvres petits qui n'arriveront jamais !...
On les descend à Singapoore, à Colombo, et ils dorment dans l'édénique cadre des cocotiers dont les couchants radieux embrasent les panaches frémissants.
Personne ne viendra prier sur leur tombe... personne.
Ils sont plus qu'exilés ces tout petits, en exil dans une terre qui n'est pas une terre de France. Qui n'est pas une terre de France? Allons, qui songerait à nous refuser le coin où ils sont étendus,
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côte à côte, sous les tertres nus des tombeaux alignés comme pour une parade suprême?...
Et les autres, les vivants, luttent, luttent désespérément contre la sinistre faucheuse qui rôde...
Quelques-uns partent encore, malgré leur recul, malgré leur effroi contracté ; un soir, on met le pavillon en berne, puis... on les jette pardessus bord, le saumon aux pieds, dans la mer infinie... et tout est dit...
... Il m'a été impossible de songer à autre chose tout le long de cette route triste de Lao- Bao.
Maintenant, je suis assis sous une véranda, dans le pénitencier du village ; j'entends par instants monter comme un bruit de chaînes qui traîneraient par terre ; j'ai beau essayer de penser aux malfaiteurs, aux criminels relégués là ; j'ai beau me dire que, demain, je pénétrerai dans le Laos tant rêvé... ce sont toujours les (( Errants» que j'évoque...
Pourtant des montagnes m'entourent, des montagnes délicatement violettes et mauves ; pourtant des Laotiens sont venus m'apporter des
cierges et des fleurs; je les vois aller venir, la taille cambrée sous le sampot multicolore, les cheveux piqués de fleurs blanches qui sentent bon ; pourtant, tout est gai... très gai... devant moi...
Mais, si je me retourne, je vois la brousse, la brousse qui s'est refermée sur le sentier que nous avons suivi, comme la mer le fait sur les sillages qu'elle efface, et je me sens le cœur indiciblement serré...
CHEZ LES KHAS-THAOIS
Fragments dn Journal chi Lieutenant Damoncl, tué en pays Kha (i).
... Je ne sais pas comment il se fait que nous soyons encore vivants, Peyret, Jacques Peyret et moi, et comment, à cette lieure très triste d'un crépuscule d'hivernage, je suis accroupi, un carnet sur les genoux, dans la modeste (( sala » qui nous sert d'habitation...
Je regarde ; à côté de moi gît, la tête sur un billot en bois de « lim » (2), le chef du village
(i) J'ai dû à un hasard de posséder ces notes inédites sur des populations peu ou pas connues qui, d'ailleurs, défendent âprement l'accès de leurs villag-es. Encore aujourd'hui, au Laos, il est dangereux de pénétrer dans leurs peuplades ; ces notes s'allient à l'un des drames de brousse les plus poig-nants qui soient dans l'existence des coloniaux.
(r>) Bois précieux.
([ui nous attaqua. R3'th iniquement sa poitrine, une poitrine aux côtes saillantes comme celle des ascètes du temple bouddhique, se soulève, et le fard de son visag-e, ce fard blanc des chefs sorciers du pays kha, est marqué par les dentelures d'une large plaque de sang- coag-ulé...
Je regarde, et il me faut un violent effort de l'esprit pour me souvenir...
A droite, à gauche de notre sala, que défend le disque en bambou tressé des « Phis » (i) protecteurs, des indigènes sont étalés dans l'herbe, les bras en croix, le dos ou le S^entre ouverts par de larges plaies où beaucoup de fers de lances sont restés...
En face, des charpentes de cases incendiées menacent le ciel de leurs moignons carbonisés...
Je ne m'explique pas le hasard ou le miracle qui nous a protégés... et pourquoi nous restons là^ devant ce tableau lugubre... Ma foi, qui ferait demain les levers à travers le pays de Tacha? Où s'abriterait notre suite dans cette région où
(i) Génies.
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les (( raïs » sont rares, où les paillotes se cachent dans le fond de forêts inviolées? Et qui tenterait l'exploration de ce mont Tacha qui nous domine, de ce mont orgueilleux dressé dans un isolement l^rouche et défendu par le terrible génie Yang-Cachaï qui nous en interdit l'approche? Personne, puisque Peyret et moi « avons reçu mission » de l'exécuter...; mais, en vérité, ce soir, ce village détruit..., ces cases écroulées, ces morts tout nus et ce chef au visage sanglant m'impressionnent.
Peyret, lui, écrit; il écrit à sa femme pour lui dire, sans doute, qu'il est sain et sauf, et pour tranquilliser ses tout petits, dont il me parle souvent, durant ces heures tristes de la brousse où les souvenirs se font plus douloureux que des regrets...
Il écrit, et je l'imite ; franchement, pour passer le temps..., pour ne plus avoir devant les yeux ce tableau désolé... ; mais non, c'est aussi pour fixer les impressions nées du drame qui s'est déroulé et pour fuir un peu la hantise qui me saisit de fumer — ma pipe est là, tout près de la lampe au verre englué d'opium fondu —
et je ne veux pas la saisir, n'ayant aucune raison de chercher à oublier... Je veux, au contraire, évoquer. Il faut que je le reprenne de loin ce drame, pour que plus tard il surgisse devant mes yeux, dans toute la force de ses détails, depuis le moment où, dans la nuit, ont retenti les cris d'assaut des Thaoïs lancés à la tuerie...
Je me souviens.
Peyret et moi sommes longtemps restés anxieux, le cou tendu, les yeux dilatés, essayant de deviner « quelque chose » à travers l'ombre appesantie sur la foret endormie ; et nous n'avons entendu que des appels brefs, des allées et venues furieuses, des râles, des râles prolongés entrecoupés de hoquets rauques comme des sanglots...
Nous avons sauté sur nos revolvers et nous avons attendu, accroupis sur le haut de notre échelle, prêts à faire feu sur quiconque tenterait d'en gravir les étroits échelons...
Ah! la terrible impression vécue durant cette heure d'ang-oisse exaspérée !
Tout d'un coup, en face de nous, une case a
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flambé ; des étincelles sont montées et ont dansé comme des lucioles à travers les feuilles des lims géants, et nous avons vu une indescriptible mêlée d'êtres tout nus ; une indescriptible mêlée où les 1ers des lances allong-eaient en éclairs les brusques reflets des flammes ronronnantes ; alors des coups de g'ong- ont retenti ; très loin, un son de trompe a répondu, un son de trompe aig"u et prolongé comme une plainte; je ne Foublierai jamais ce long' appel lancé à travers la nuit...
Oh ! je n'ai aucune honte à l'avouer, un frisson a parcouru mon dos et la brise qui jouait sur ma poitrine nue me sembla froide comme une brise d'hiver, chez nous... ; je crus que j'allais ne pas savoir attendre; près de moi, Peyret, Jacques Peyret, ne bronchait pas. Où l'influence du détail va-t-elle se porter ? Il avait abandonné son revolver et négligemment laçait ses guêtres, d'un geste rythmique et lent...
Non, je ne tremblai plus à partir de ce moment; je regardai...
Je vis, cela très nettement, fléchir les reins
cambrés de ceux qui, arc-bout es, résistaient à la poussée de l'assaut, et, sans transition, la mêlée se rabattit de notre côté.
Nous nous sommes dressés, les doigts crispés sur nos armes — il me reste, de cela, la désagréable sensation de la crosse quadrillée s'incrustant dans le creux de ma main, trop serrée — mais n'osant tirer dans cette masse d'êtres au milieu desquels on disting-uait le masque grimaçant des sorciers ; des flèches ont sifflé de notre côté et l'une d'elles s'est enfoncée dans la paillote, à deux doigts de la tête dePeyret...
A ce moment précis il se produisit une chose inexplicable. Du rang- des assaillants un homme sortit ; un homme au visage fardé de blanc, qui montra le grand disque en bambou tressé des « Phis » protecteurs de la case... Un recul immédiat se produisit chez les siens ; les flèches cessèrent de cribler le paillasson de la véranda, mais un groupe se précipita sur notre sauveur, une lame brilla, et il s'écroula comme une masse...
Alors, je ne sais plus... 11 me semlile que les cinq linhs de notre escorte ont paru avec leurs
HEURES LAOTIENNES
mousquetons baissés et leurs baïonnettes en arrêt...; il me semble qu'ils se sont battus longtemps, tandis que nous, saisis par une irrésistible nervosité, déchargions nos revolvers au hasard, devant nous, dans le vide; puis, tout s'est apaisé; nous sommes descendus; Peyret s'est penché sur l'homme qui avait tenté de nous défendre, et nous l'avons remonté sous notre véranda, où il est lentement revenu à la vie...
Quelle nuit... quelle inoubliable nuit!...
Nous n'avons pourtant violé aucune des lois de l'hospitalité kha; aucun de nous n'a gravi les pentes du Tacha, où veille le phi Yang-Cachaï ; pourtant il le faudra cela.., demain... après-demain, bientôt ; toute notre étude géodésique ne valant que par l'exploration de ce point dont les mauvais esprits interdisent l'accès...
Et puis, qu'importe, attendons...
Aujourd'hui le chef du village est venu nous apporter des offrandes, des bananes et de l'alcool de riz que nous avons bu à la mode laotienne, en tirant sur un chalumeau en rotin flexible...
Ce sont les détonations de nos armes qui ont.
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paraîl-il, décidé de la victoire en sa faveur, et c'est le chef sorcier, un ennemi, qui nous a sûrement sauvés en désig-nant à ses hommes l'emblème des Phis qui protège encore notre paillote misérable...
Peyret, qui a obtenu sa g'râce, le soigne avec un dévouement touchant...
Il est là, maintenant, étalé près de nous, avec sa poitrine osseuse et son visage balafré, ce sorcier sauvage du pays des Khas-Thaoïs... ; je le regarde; il me semble que ce que je vois est un cauchemar et que je suis victime des génies malfaisants de cette terre de la superstition et de la cruauté...
6 Juillet,
...Au fait, j'ai été très étonné lorsque je l'ai entendu parler; il me paraissait être sourd, aveugle et muet, ce blessé Thaoï, dont pendant cinq jours Peyret a pansé la blessure avec une constance absolue...
HEURES LAOTIENNES l3l
J'étais seul, Peyret est parti pour trois jours en lever du côté de A-Gioi, un village d'une seule case où grouillent peut-être deux cents individus (i); j'étais seul, fumant par intermittence, pas trop pour ne pas arriver à la joie de l'inconscience, mais assez pour goûter au calme absolu de la béatitude.
Car je fume; oui, je sais, nous sommes des malades nous tous (jui aux quatre coins des brousses indo-cliinoises nous isolons durant les siestes, le bambou à la main, les yeux fixés sur la petite flamme qui tremble et qui pétille... Comme les autres je me suis élevé contre les malheureux qui... mais depuis? Quand on n'a rien derrière soi pour se souvenir ; quand rien dans votre cœur ne redit le charme des sentiments partagés avec ce celle » à qui l'on pense, chaciue jour, chaque nuit, à toutes les heures de fièvre ou d'insomnie ; lorsque l'amour de votre femme ou de vos enfants ne vous soutient pas moralement... il n'y a plus que ça : l'opium qui
(i) Les villages khas sont en etfet formés de une ou deux cases où grouillent pêle-mêle deux, trois et même quatre cents individus.
iSâ MIRAGES d'exil
donne l'illusion de l'oubli et du rêve menteurs... Je fumais...
Longtemps, longtemps, le blessé a parlé la tête tournée vers mon interprète qui l'écoutait, puis, tout d'un coup, il est retombé le visage de côté, les yeux fermés, la bouche à demi ouverte montrant ses dents rougies par le bétel chiqué... Je l'ai cru mort; d'un geste, l'interprète m'a fait comprendre qu'il dormait... puis, il est venu vers moi et, après avoir jeté quelques pincées de riz vers le soleil pour ne pas indisposer les l^his (i), m'a répété tout ce que le blessé lui avait raconté... Il m'a dit...
Ma foi, dois-je écrire ceci? le sorcier a certifié que cette relation ne devait pas être ébruitée, sans quoi les génies... Il vaudrait peut-être mieux que j'arrête là tout ce que je connais de cette soirée; je sais qu'il ne faut pas parler deux fois de combat et de guerre dans une case, et qu'il est imprudent de dévoiler tout ce qui touche de près ou de loin aux esprits malfaisants.
(i) Geste rituel.
HEURES LAOTIENNES l33
Superstition? non, la superstition n'existe pas ici, dans la pleine vie de la brousse; dans l'intimité de la forêt dont on sent près de soi rôder l'âme hostile ; la superstition est le mot de ceux dont l' intelligence ou les sens ne sont pas assez affinés pour comprendre et enregistrer. . .
L'opium influerait-il? Non, l'opium n'évoque pas les fantômes, et sa fumée protège contre les attaques de l'au delà...
Cette relation ne doit pas être ébruitée!... Bah! qui lira ce que j'écris sur ces feuilles volantes de croquis inachevés?
Voici donc...
Pour mieux se figurer le drame de la nuit tragique, il faut savoir que, depuis longtemps, un dissentiment existait entre notre peuplade et celle des assaillants au sujet du rapt d'un enfant, dont la nôtre était formellement accusée...
Souvent, paraît-il, des Khas, qui revenaient le soir isolément chez eux, l'arbalète à l'épaule, avaient si complètement disparu, qu'aucune trace n'était restée de leur passage entre les raïs et les cases que nous habitons...
l34 MIKA(.i:S i>"eml
Ainsi, chaque jour, des accusations de meurtre étaient lancées d'un village à l'autre, créant une situation intolérable, où les « l^his » apportaient le trouble de leurs haines sans merci...
Après l'invocation « aux Génies », près du Tacha encapuchonné de brumes grises, les indigènes accusateurs du rapt résolurent de se veng-er. . .
Un soir, le chef sorcier — le même qui maintenant s'est endormi et dont la fîcure amaig'rie fait song-er à celle des marabouts du désert mauritanien — réunit tous les hommes valides de ses cases; tous se parèrent comme pour une g"rande fête, et coiffés du chapeau en feuilles de palmier, tandis qilfe deux buffles blancs' étaient servis dans un pantagruélique repas, que les femmes se lamentaient comme si elles assistaient aux funérailles de leurs époux ou de leurs parents, ils jurèrent de marcher contre le villag-e ennemi...
Le lendemain, à la nuit, les « Phi s » consultés étant favorables, au moment où dans la foret tout s'endort et que, seuls, les trois jap-
HEURES LAOTIENNES l35
pements du tigre en chasse troublent le silence des fourrés, armés de lances, d'arbalètes et de couteaux, ils se mirent en marche, décidés à massacrer tout ce qu'ils rencontreraient, les blancs compris...
Notre village fut silencieusement entouré, et le drame commença au son lugubre des trompes de combat... Je l'entends encore cet appel de trompe; cet appel que les échos ont répété et dont la plainte sinistre s'est éteinte comme un râle, dans la nuit...
Les vainqueurs, d'après le sorcier, devaient vendre les femmes et les enfants des vaincus aux Kantuas de la région haute ( i)...
— Et nous? ai-je demandé.
— Vous deviez être liés sans l'emblème de protection des « Phis ».
... Parfait; d'ailleurs, actuellement, paraît-il, les (( Phis » ne nous sont plus favorables.
(i) Coutume des Khas; toutes les femmes et tous les enfants sont livrés moyennant argent comme esclaves aux peuplades Kantuas.
l36 MIRAGES d'exil
nos revolvers ayant détourné leur influence bienfaisante (i)...
Ne serons-nous pas punis de cette intervention...? Que je la craigne? Oh! pas du tout; mais il me répug-nerait tout de même de finir dans un coin de brousse, comme une bete, avec dans le dos le bois dur d'un javelot en bambou ou l'os barbelé d'une flèche empoisonnée (2).
7 juillet,
... Cette nuit j'ai été réveillé en sursaut par une plainte indéfînissajjle.
Longtemps, comme l'autre soir, je suis resté anxieux, le cou tendu, les yeux dilatés, ne voyant rien devant moi que tremblants halos de vertige.
(i) Les fusils et les revolvers, qui causent une terreur sans nom aux Khas, sont maudits par les Phis.
(2) Les Khas se débarrassent ainsi de ce qui les gène; une flèche part de la brousse, tue, et on ne trouve jamais le coupable.
HEURES LAOTIEMNES 187
J'ai cru, car j'avais fumé du dross très fort, ma provision de Bénarès étant épuisée, j'ai cru, dis-je, que j'étais en plein cauciiemar, un cauchemar étrange où il n'y aurait eu que du noir, du néant, et où j'aurais entendu, sans le voir, un être râler d'ag-onie tout près de moi, tout près... là...
Je me suis levé et, tâtant l'ombre pour ne pas heurter la table ou les supports des planchettes, je me suis dirig-é vers le blessé Thaoï...
Mes mains ont palpé son corps; j'ai senti que sa poitrine se soulevait doucement, très doucement, puis un rayon de lune m'a fait voir ses yeux..., deux grands yeux bien ouverts qui regardaient fixement devant eux.
Et la plainte haletante continuait, dehors, derrière les paillotes écrasées dans la nuit.
Je me suis hâté, l'esprit traversé par je ne sais quelles atroces visions de sacrifices humains offerts à quelque hideuse et grimaçante divinité.
Brusquement, je me suis trouvé en face d'un spectacle que je n'oublierai jamais.
Quelles extraordinaires mœurs, et comme les
l38 MIRAGES d'exil
coutumes de ces sauvages bousculent en moi tous les enthousiasmes, tous les partis pris, toutes les croyances des civilisés...
Je ne l'oublierai jamais ce que j'ai vu, dans la nuit profonde où s'arrondissait la noire coupole d'un ciel presque sans étoiles...
Derrière les cases, du côté où les troncs lisses des aréquiers se dressent au-dessus des lianes et des ronces, des femmes allaient et venaient autour d'une claie étroite comme un lit et sous laquelle pétillait un feu clair de brousse sèclie ; là-dessus, étendue comme sur un gril, une femme se tordait en poussant des plaintes déchirantes...
J'ai cru au sacrifice humain dont la pensée avait traversé mon esprit; j'ai voulu intervenir; au moment où j'allais m'élancer, la patiente s'est levée en se cramponnant à un pieu fixé dans les branches, au-dessus de sa tête, et les femmes ont dansé, en agitant leurs « sampots » autour d'elle : sur la claie, une autre plainte s'élevait, plus aiguë, plus criarde, celle d'un nouveau-né...
Je venais d'assister sans le vouloir à une nais-
HEURES LA{3TIENNES l3f)
sance, et le feu, le feu qui m'avait tant terrifié était simplement là pour éloigner les mauvais g-énies de la claie de douleur...
En rentrant, je suis venu près du blessé Thaoï : ses yeux étaient toujours grands ouverts et fixaient Tombre devant eux, tout droit... ; j'ai approché un photophore de son visage, le visage était tiré... tiré...
Fiévreusement, ma main a touché le corps sous le pagne blanc du sorcier de caste, le corps était froid, complètement froid...
Une naissance, une mort : signe de mauvais présage, de très mauvais présage... ; cela m'attriste, sans savoir pourquoi ; j'ai encore un peu de dross, très peu, et je n'ai pas sommeil ; vite la flamme de ma petite lampe pour me tenir compagnie ; cette nuit « Le vide de la nuit » m'impressionne. . .
l4o MIRAGES d'exil
Juillet.
... La variole s'est déclarée dans le villag-e... Jacques Peyret, rentré depuis deux jours, m'a dit cela, tandis que j'agrandissais ses croquis.
La variole?
Encore une de ces maladies stupides qui arrêtent dans leur essor les jeunesses, les volontés...
Et qui, d'un coup, brutalement, dans ces contrées mang-euses d'hommes, terminent le chapitre à peine entamé des existences enthousiastes...
Je les classe par pays, ces fléaux, contre lesquels vainement la science se dresse...
Je les classe...
La Gochinchine, la dysenterie. . .
La Gochinchine, la terre qui ment, la terre qui derrière le charme de ses frondaisons cache le drame des dénouements sans recours...
HEURES LAOTIENNES l4l
Le Tonkin, l'accès pernicieux... le soleil qui tue...
L'Annam, la fièvre qui brise ; ici, la variole qui anéantit...
Partout, la nature décevante contre laquelle, quoi qu'on fasse, les énergies s'émousseront toujours et les forces s'épuiseront, jusqu'à ne plus être que des soutiens de carcasses vidées... ; partout, la nature hostile qui sera le vainqueur de la fin...
■fr
Août.
... Les mœurs de ce pays m'apparaissent de plus en plus étrang-es.
Chaque jour, dans le village, un, deux, trois Khas disparaissent, emportés par le fléau, qui se propag"e d'une façon effrayante.
Les sorciers ont entamé la série des sacrifices qui doivent amener la fin de l'épidémie...
Chaque fois que nous sortons de la case, après le dur labeur de la mise au net des levers,
ll\2 MIRAGES d'exil
nos yeux aperçoivent des groupes qui jettent aux quatre venls les poig'nées de paddy rituelles...
Nous regardons...
Les sorciers vont et viennent, essayant d'attendrir les Plîis par la longue plainte de leurs chants alternés...
Ils attendront un jour le résultat de leurs invocations, et si demain un nouveau décès se })roduit, le village s'en ira...
Le village s'en ira vers une région plus lointaine où aucune présence profane n'aura troublé la quiétude des génies...
Ne vont-ils pas croire maintenant que la mort du sorcier Tliaoï est Tunique cause de l'apparition du fléau? Il faut la peur que leur inspirent les fusils de nos « linlis » pour (ju'ils ne viennent pas dans l'ombre, les poings crispés sur les poig'nées des couteaux à lame courte...
Notre interprète l'assure et insiste pour que nous veillions à notre sécurité:..
Bah ! s'ils veulent venir, j'ai la très nette conscience que ce ne seront pas nos quatre fusils qui les arrêteront...
HEURES LAOTIENNES l43
Le village sera donc abandonné, el, avant de partir, entièrement brûlé ; il ne restera plus de lui que des charpentes calcinées.
Après avoir choisi un emplacement où des poulets blancs seront sacrifiés, les sorciers surveilleront la construction des cases nouvelles...
Il les faudra orientées selon la position des Phis, ces cases, de peur que, par exemple, une charpente de toiture ne se mette en travers de leur route ; puis les paillotes seront ornées et parées comme pour une grande fête.
On tuera deux buffles et ce sera pendant deux jours, dans un coin de foret dont jamais peut-être une voix humaine n'aura troublé les échos, une fête pantagruélique où l'alcool de riz coulera sans compter...
Si, dans le mois qui suit, un décès se produit, c'est que le ressentiment des Phis n'aura pas été calmé ; on brûlera de nouveau les cases, et on repartira jusqu'au moment où la colère divine ne se manifestera plus...
Aujourd'hui, paraît-il, les Khas ont jeté sur nous « l'œil de la défaveur »... puis, ils sont
l44 MIRAGES d'exil
partis à travers la forêt de mystère qui nous entoure et sont allés invoquer les génies du « Tacha »...
Ce sont les deux g-rands sorciers « Rom-Roï » et « Ouang'-Lagne » (i) ; les deux seuls qui puissent s'aventurer dans la région maudite, qui les dirigent... ; il me semble, obscurément, que leurs mauvaises volontés se matérialisent autour de nous et s'allient à la nature hostile où flotte la fade odeur des fermentations qui engendrent la fièvre et la folie...
4 août, 5 heures.
... Peyret est malade.
Il m'a dit cela tranquillement, en rentrant d'un lever au plein soleil de l'après-midi torride ; en se couchant, il m'a montré sa poitrine constellée de petites taches rouges et brunes.
(i) Ces deux sorciers ont seuls le pouvoir d'aller au Tacha ; — les autres, d'après la croyance populaire, mourraient dans la journée si seulement ils en tentaient l'ascension.
HEURES LAOTIENNES l45
Atterré, j'ai pensé au fléau qui sévit...
J'ai peur d'en écrire le nom, et je reste là tout près du camarade dont la fièvre fait claquer les dents...
5 août, minuit.
... Tout d'un coup, Peyret s'est assoupi...
Depuis hier, j'ai vainement essayé de le réchauffer par des infusions très aromatisées, et, toujours, toujours cette même phrase est revenue : (( Damont, couvre-moi, j'ai froid... très froid... »; et je ne savais plus que faire; nerveusement, mes mains cherchaient dans les malles, quoi? des couvertures que ni l'un ni l'autre n'avions apportées..., des effets que je savais ne pas exister... ; n'importe, je cherchais...
Ai-je perdu la tête?... Non !
A cette heure, j'écris pour chasser le sommeil qui me gagnerait vite, et j'analyse tout froidement, très froidement....
Non, ma tête était solide, mais ma volonté
l4w MIRAGES D EXIL
s'exaspérait de sentir que tous mes efTorls étaient vains ; dans ces minutes d'ang-oisse, on attend le miracle, et des désespérances brutales anéantissent en vous toute énergie de vouloir...
Aujourd'hui, les taches rouges couvrent le corps de Peyret; je n'ai plus d'illusion, « le mal » est venu dans notre case...
Le mal est venu, et je song-e à tous les drames semblables à celui-ci qui se déroulent, semblablement, dans le g-rand silence des brousses...; leurs personnag-es m'entourent à cette heure très évocatrice de la nuit tropicale où tout se tait dans les forêts mystérieuses; je les vois, les petits, les imberbes, les g-rands, tous ceux qui en furent les atteurs misérables... je les vois...; rien de douloureux ne paraît sur leurs visag-es émaciés ; aucun cri de révolte ne monte de leur g-roupe, aucun cri rappelant leurs enthousiasmes brisés et leur jeunesse morte... Ils passent, et voilà qu'ils s'arrêtent là, près du lit où Peyret est étendu, et qu'ils se tiennent graves et droits comme aux parades lorsque, devant leurs rang-s serrés, claquaient les trois couleurs de la Patrie bien-aimée...
HEURES LAOTIENNES i4y
/J août.
L'Irréparable chose est arrivée depuis cinq jours ; depuis cinq jours, j'erre désemparé dans la brousse avec ma planchette, sans savoir ce que je fais.
Je me retrouve en face des notes de mon carnet, de ces banales notes de troupier qui, maintenant, me paraissent infiniment précieuses...
J'en relis les pages et il me semble apercevoir la chère silhouette de l'ami perdu.
Je revois la maladie ; la maladie contre laquelle je ne pouvais rien et que Féloig-nement des postes de secours privait d'adversaires capables de la faire capituler...
Vingt jours de route avant de trouver un docteur I Vingt jours î...
Des mots pour dire cela ; des phrases pour sou-
l48 MIRAGES d'exil
ligner cet exil damné en dehors de toute humanité semblable à la vôtre...
Je n'ose pas évoquer ce qui fut, ce qui fut dans la nuit où, pris de délire, Peyret se leva.
Je n'ose pas; je tremble encore sous le coup de l'émotion poignante qui me secoue...
Ah! l'heure tragique, douloureusement tragique !
Peyret se leva en titubant, je le vis s'avancer, les mains tendues, comme un aveugle ; puis il s'arrêta, ses doigts palpant quelque lit, quelque berceau imaginaire.
— Tu vois, Damont, chaque soir, je les borde comme cela, mes petits; regarde comme ils dorment bien...
Je suis resté cloué par la terreur en face de ce délire que je n'ai d'ailleurs pas tenté d'arrêter, préférant lui laisser la douce ilkision de ce mensonge de la fin... Je n'ai rien tenté; puis il a tremblé, tremblé. J'ai eu juste le temps de me précipiter pour le soutenir, et il a passé, sans douleur, sans geste d'effroi, comme un enfant...
Je suis resté aussi devant le camarade pendant deux jours sans savoir ce que j'avais à faire,
HEURES LAOTIExXNES I/^Q
sans me résoudre à le faire disparaître, croyant, en dépit de toute vraisemblance, que ce n'était pas fini, qu'il allait se lever, marcher, rire comme autrefois.
Deux jours!
Enfin, la lucidité, le courage sont revenus, et j'ai décidé de le faire descendre en sampan vers Hué.
Il est parti, et les siens pourront se souvenir sur la tombe qu'ils auront tout près d'eux...
... Voilà un an aujourd'hui, jour pour jour, sinon heure pour heure, que, ])artis de la grande patrie lointaine, nous touchions le seuil de cette Terre d'Exil... et, maintenant, la réalité est là qui dompte de son geste brutal les révoltes de la raison cabrée contre l'injustice, contre l'impossible, contre l'inexorable...
La sinistre voleuse est venue, et je songe... je songe à la compagne au cœur broyé qui attend ; aux chers petits qui ne savent pas encore et qui demanderont pourquoi on leur a mis, dans la maison silencieuse, de tristes robes toutes noires...
Je songe à tout ce qui vit encore autour de ces
l5o MIRAGES d'exil
« choses » qui pendent là, qni furent les armes du défunt, pauvres armes misérables qui ne défendent rien dès que l'on cfuitte le domaine des hommes, et une colère folle me saisit, me redresse.., mais je retombe lassé, déçu, en face de ça... : du néant de tout g-este et de tout efTort...
Village de A-Gioi, 3o août.
Avec quel plaisir j'ai quitté le village tragique...
Il faut croire que les incantations des sorciers ont été écoutées par les génies, puisque la variole disparut après la mort de Peyret... ; cette coïncidence me bouleverse...
Il faut avoir vécu en pleine brousse comme nous pour se figurer l'importance de ces superstitions dont on se moquerait dans les g-randes villes... Mais ici, devant l'orgueilleuse silhouette du Tacha, on se sent tellement entouré de traditions, de légendes, de rabâchages d'indigènes
HEURES LAOTIENNES l5l
terrifiés, que, cliaque jour, l'ame devient plus inquiète et plus troublée...
Il semble que pèse sur vous une angoisse indéfinie venue des génies hostiles qui veillent dans les sombres rochers de A-Gioi...
Je suis parti, pressé de terminer ma mission et de gravir les pentes du Tacha...
Ce matin, en tremblant, mon interprète est venu m'annoncer que les Khas, avertis de mon intention, avaient tout préparé pour m'arrêter... Rom-Roï et Ouang-Lagne sont encore là; leur influence a soulevé contre mon projet le redoutable ressentiment des indigènes qui nous accusent d'avoir apporté la maladie dans leurs cases...
Qu'importe... ce ne seront pas des sacrifices de poulets ou des grains de riz amoncelés au pied des piquets des Phis qui m'arrêteront, et puis, mon devoir est d'achever ma mission et de revenir à Hanoï les cartons nets et les levers terminés...
Oserai-je les présenter aux camarades ou aux supérieurs, ces levers, avec l'emplacement du Tacha « en blanc » au milieu des courbes emmé-
102 MIRAGES DEXIL
lées... Allons donc... El puis, tant pis, si mon sort est de finir au pied de la virginale silhouette du mont, du mont inaccessible que ]3euplent les iiénies hostiles.
Demain, je tenterai d'en suivre les sentiers et de monter là-haut, très haut, vers les cimes inviolées... ; ce soir, j'ai besoin de repos, de beaucoup de repos et de beaucoup d'oubli; j'ai du « dross » encore, très peu, mais j'en ai, et ma lampe flambe en pétillant au courant d'air qui doucement l'aeite...
HanoY. (Extrait de /'ordre de la place.)
... Le Général commandant la Brigade porte à la connaissance des officiers et des hommes de troupes de la garnison la mort du Lieutenant Damond, tombé en service commandé, le 2 septembre, dans la région de A-Gioi.
Le Lieutenant Damond, du Service géogra-
HEURES LAOTIENNES l53
phiquCj ayant à compléter ses levers par des observations indispensables prises du Tacha, résolut, malgré l'hostilité des sorciers Khas, de faire ses stations sur ce mont que les indigènes croient occupé par des génies hostiles...
... Au moment où il arrivait dans les couloirs de la cime, une flèche (i) partit des rochers et atteignit le Lieutenant Damond en pleine poitrine...
Le Général commandant la brigade adresse ses condoléances émues à la famille du Lieutenant Damond, et salue respectueusement le camarade héroïque tombé glorieusement pour la Patrie toujours plus grande...
(i) Les Khas disposent en effet des sortes d'arcs qui se détendent au passage d'une bete fauve ou d'un ennemi et envoient une flèche empoisonnée dans une direction soig-neusement repérée.
SUR LA TCHEPONE
... Sur la Tchépone où monte le chant de cascade des rapides, le soleil se lève.
En quelques instants, le ciel se transforme et l'aurore déroule les splendeurs de sa quotidienne apothéose.
A l'est, une ligne rose court au-dessus des cimes arrondies de la foret dont la ligne rég-ulière est, de-ci, de-là, interrompue par le stype d'un aréquier qui se dresse, fantomatique...
En face, de l'autre côté, au bout du longruban de la rivière, il y a de l'ombre encore; de l'ombre qui, de g-rise, devient violette et, de violette, d'un mauve lég-er et transparent comme une g-aze...
l56 MIRAGES d'exil
Bientôt tout n'est que lumière; lumière dont les clartés sont tour à tour tremblantes et figées... Tout n'est que vie; vie frémissante dont l'éveil nous surprend après le morne silence qui depuis l'aube pèse sur nos pirogues...
La foret secoue sa torpeur...
Ah! ce n'est plus la forêt d'hier; la forêt hostile avec la fadeur de ses pourritures; avec ses coins sombres où, dans un affût éternel, veillent les mauvais génies gardiens de sa malsaine virginité; ce n'est plus la forêt au charme voluptueux et maladif que pendant des jours nous avons traversée, mais la franche forêt tropicale, hospitalière, vivante, tout entière tendue vers l'effort de monter plus haut, toujours plus haut, loin des brousses étouffantes, vers la claire lumière et vers le chaud soleil...
Ici, ce n'est plus le frisson lugubre du vent dans les bambous pressés par touffes autour des lagunes pestilentielles ; ce ne sont plus ces demijours verdàlres tamisés par l'écran des feuillages qui laissent tomber de leur ogivale voûte un crépuscule d'angoisse et de tristesse infinies, c'est, dressée vers le ciel profond, la plus exubé-
HEURES LAOTIENNES I^J
rante flore de cette nature ardente des tropiques où les calices des fleurs s'ouvrent, étranges et troublants; c'est le triomphe du Végétal aux fûts puissants et nets comme ceux des colonnes bouddhiques qui, eux aussi, jaillissent des clairières où les grands temples achèvent de mourir...
C'est de la vie, de la vie qui palpite, de la vie qui ranime, qui chasse la hantise des cauchemars ; de la vie qui vient de partout : des fourrés où sifflent les gibbons auxquels très loin d'autres gibbons répondent en échos de plus en plus assourdis; du faite des « lims » où les toucans scandent leurs appels; des brousses où éclatent les triomphants cocoricos des coqs sauvages ; des villages qui défilent devant nous avec leurs femmes sculpturales, dressées, les seins nus et l'amphore à l'épaule...; et de l'air, où passe riialeine parfumée du Laos qui nous souhaite la bienvenue...
Nous allons, bercés par le chant monotone des piroguiers...
Ici encore, les types ont changé.
Ce ne sont plus devant nous ces visages
I08 MIRAGES d'exil
ovales aux yeux trop plissés dont la prunelle se détourne des regards qui les fixent; ce ne sont plus ces grêles petites « choses » annamites qui se remuent sur nos sampans, mais bien des hommes, de beaux hommes aux visages francs, aux yeux rieurs, aux muscles saillants comme des cordes; ils chantent et offrent au chaud soleil leur nudité bronzée...
Ils sont tatoués des cuisses au cou ces piroguiers aux cheveux coupés en brosse, aux cheveux piqués de fleurs de frangipaniers; ils sont tatoués de dessins rituels où grimacent les monstres de la légende; nous en suivons du regard la dentelle compliquée.
Ils montent à partir du genou, entourent les cuisses, le ventre, la poitrine où ils se terminent en larges festons reliés par les souples anneaux de deux licornes enlacées...
On dirait que ce soient, détachés des bas-reliefs des temples khmers, les souples guerriers dont le sculpteur respecta les tatouages qui, malgré les siècles, paraissent encore à fleur de pierre, sous la lèpre des mousses et des moisissures ; comme ces derniers, ils ont les hanches
HEURES LAOTIENNES lOf)
entourées de la ceinture où sourient des Apsaras hiératiques, et, comme eux, respectant la tradition, ils ont sur les cuisses tel épisode réduit du légendaire Ramayana.
Ils chantent et leurs refrains montent, cadencés par le rythmique clapotement des rames...
... L'heure tombe de plus en plus brûlante; tout flamboie : la Tchépone; les rives plates où les « That » (i) des pag-odes et les toits aux angles cabrés des bonzeries étincellent; la brousse blonde au-dessus de laquelle tremble une lumineuse poussière de rayons...
Il n'y a plus d'ombre; le soleil est au zénith ; rien ne vit; la vigueur du chant des piroguiers faiblit...; eux-mêmes s'assoupissent et laissent aller les sampans au fil de l'eau tranquille...
Mais, voici qu'un léger bruit arrive jusqu'à nous; on le perçoit à peine : c'est un peu comme le frisselis du vent dans des feuilles, loin, très loin...
D'un coup de reins, les piroguiers se sont redressés, les rames et les gaffes en arrêt...;
(i) Sorte de clocher, de tour.
l6o MIRAGES d'exil
autour de nous l'eau perd sa limpidité de cristal; au fond de sable succède un fond de roches noires, de roches amoncelées en un indescriptible chaos dont les pointes émergent en récifs entourés de remous...
A un tournant, le frisselis léger se transforme ; aucun obstacle ne l'arrête plus ; il s'enfle profond, grave, et devient comme un grondement de tempête : nous sommes en face d'un Rapide...
La Tcliépone se précipite contre des écueils monstrueux; se cabre devant des troncs gigantesques que les ouragans décapitèrent, et bondit, rageuse, dans d'étroits couloirs entre lesquels nous passons, vertigineusement...
A l'avant, une feuille de roseau à la main, un sorcier chante et du geste écarte les mauvais génies qui pourraient entraîner l'embarcation contre les roches ou contre les troncs...
A chaque instant, nous nous redressons terrifiés à l'idée que nous allons nous briser contre un mur de granit..., mais, d'un coup de galle, le mur est évité et la ])irogue file, cahotée sur des galets, raclée par des racines de palétu-
HEURES LAOTIENNES l6l
viers, dans une ruelle où les vasues se bousculent et se cabrent . . .
Puis, sans transition, la tempête s'apaise... et nous repartons, bercés par la lente cadence des refrains alternés, sur la Tchépone redevenue calme et lisse comme un fleuve d'huile où les sampans tracent de molles plissures qui meurent vite, absorbées par raccablant soleil de midi...
... Le crépuscule sur la Tchépone, quel rêve î Quel miracle de couleurs et de tons mélangés au-dessus des montagnes qui s'étagent, des montagnes qui ont « quelque chose )) de jamais vu ailleurs, dans le profil hardi de leiii* impressionnante nudité.
A gauche, voici quatre pitons, quatre pitons déchiquetés qui mordent à pleins créneaux dans le ciel empourpré... ; leur silhouette me rappelle celle, sauvag-e, du Sinaï que je vis se dresser au-dessus du désert calciné ; ces arêtes
lG2 MIRAGES d'exil
vives, ces roches pelées ont la physionomie farouche du mont sacré, dont la masse encombre le fauve horizon des sables d'Arabie ; mais les autres, les montagnes qui leur succèdent à droite, font songer à quelque chaos antédiluvien dont les cycas et les fougères auraient adouci les angles aigus et masqué les crevasses effroyables...
Surplombant la Tchépone, se dresse une muraille dont la paroi granitique est tapissée d'une végétation abondante qui dévale jusque dans le lit de la rivière ; partout paraissent des frangipaniers, des palmiers nains, des brousses vigoureuses, des orchidées accrochées aux rocs ; partout se mêlent des feuillages différents, des corolles multicolores, des arbres à baies jaunes ({ui, de loin, ressemblent aux grains d'or des colliers laotiens ; et tout cela se fond en une somptuosité de couleurs telle, que Ton se figure avoir devant les yeux une draperie merveilleuse où se serait complu Tart délicat et raffiné des grands artistes de la renaissance khmer...
Par-dessus ces tons passe la dernière caresse du couchant.
HEURES LAOTIENNES lG3
Ce n'est plus autour de nous l'évocation du passé qui frissonne ; rien ici ne redit les épopées, les luttes, les calvaires des « Errants », la « Mort y>, comme dans TAnnam des tombes et des traditions ; tout n'est que sourire, enthousiasme, vie...
Sur les rives, curieuses, des femmes se pressent au passag^e des sampans ; les unes sont nues, le ventre barré d'une ceinture mauve ; les autres, les seins libres, laissent retomber, en plis empesés, la raide étoffe de leurs « sin » (i) mordorés; ici, de très vieilles bayas (2), la tête enturbanée de rouge, agitent des palmes ; là, de très jeunes « poussaos », aux chig-nons de travers et couronnés de corolles odorantes, jettent vers nous des g-erbes de lilas; à l'arri ère-plan, le crâne rasé, drapés dans leurs voiles jaunes et safran, des bonzes nous regardent, hautains et graves comme des statues ; jamais je n'oublierai cela, et jamais non plus je n'oublierai la lumière qui, lorsque je me suis retourné pour admirer
(i) Sorte de pagne.
(2) F'emmes.
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encore le féerique tableau, tombait sur lui, adoucissant la violence de ses couleurs, allongeant sur le miroir de la Tchépone la silhouette réfléchie de ses personnages hiératiques...
Maintenant tout s'efface ; la nuit arrive ; des engoulevents montent très haut vers la cime des arbres et redescendent en zigzags capricieux dont les crochets nous frôlent ; partout frémit le grand concert des cigales et des cricri...
Bientôt le couchant n'est plus marqué que par un trait sanglant ; du ciel très noir, les étoiles paraissent tomber en cascade sur les monts d'ombre qui nous entourent, et il n'y a plus rien de visible devant nous que la rivière, avec ses eaux opaques reflétant les points d'or des astres infinis...
Mais voici que, tout d'un coup, il semble qu'un feu de phare très lointain rougeoie ; les piroguiers accélèrent la cadence de leurs chants ; leurs rames battent Feau plus vite, ])lus vigoureusement, et l'un d'eux murmure :
— A' Tchépone...
A' Tchépone, le village où nous allons passer la nuit; je ne ])ensais plus que nous devions
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nous arrêter quelque part, dans quelque case misérable, au lieu de continuer à g-lisser dans le noir, toujours ainsi, sans fatigue et sans rêves.
Maintenant je compte deux, trois, vingt, trente points incandescents qui vont et viennent comme des feux follets ; un pressentiment me dit que le Laos des parfums, le Laos des chansons et des Khênes nous réserve la surprise d'une bienvenue inédite...
En vérité, c'est bien la musique des Khénes que j'entends; elle arrive doucement, très doucement, de là-bas, de l'ombre trouée de flammes ; ému, je l'écoute comme la voix d'une vieille amie qui me redirait des choses d'autrefois, des choses du passé cher et qui auraient été de la douleur, de l'espérance et de la joie...
J'écoute, les yeux fermés, et lorsque je les ouvre, je suis en face de l'inexprimable... de l'irréel... du fou...
Nous accostons ; en face de nous, des spectres se dressent ; d'abord je ne vois rien de leurs très imprécises silhouettes, il y a trop de fumée odorante ; n'importe, je regarde ; d'ailleurs mes
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yeux finissent par s'iiabituer à cette demi-obscurité où dansent les rouges flammes des torches résineuses... et je vois...
Je vois des êtres accroupis et vêtus de « choses » dorées qui scintillent; je vois des êtres, hommes ou femmes, je ne sais pas, qui, les bras levés en un gesle de g-racieuse ofTrande, nous tendent des cierg-es aUumés, des cierg-es qui sentent bon, comme ceux de chez nous, à Pâques, lorsque grésillent les chapelets d'encens qui les entourent...
Je vois, et ici mon émotion devient une sorte d'ang-oisse poig-nante, des hommes tout nus, aux visages noirs, des hommes qui nous regardent avec de grands yeux fixes et brillants ; ce sont des (( Khas » descendus des monts pour nous saluer...
Je n'ai jamais rencontré cette race, et son apparition dans la nuit me cause une gêne, un malaise inexprimables...
Ils sont raides, et leurs cheveux coupés « à la chien » donnent à leur physionomie, que je distingue mieux, une invraisemblable expression de hardiesse et de cruauté...
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Us nous observent, curieux, le cou tendu, la main droite serrant la lance de guerre, la longue lance dont le fer acéré brille comme une flamme, la gauche tenant un bâtonnet de résine qui pétille...
Us sont ainsi cent et cent, rangés en bataille, d'autant plus impressionnants qu^on ne voit d'eux que leurs yeux, leurs mains et leurs multiples rangs de colliers : les lignes de leurs corps se confondant avecTombre...
Je m'arrête, étonné, mais voici que, de nouveau, les khénes frissonnent; leur délicieuse musique passe devant moi, frôleuse, et je la suis, étourdi, me demandant si je ne suis pas le pauvre jouet de quelque songe magnifique...
MUONG-FIN
LA FORET-CLAIRIERE
... Je crois qu'il n'existe rien qui puisse être comparé à cette traversée de forêt ; rien, rien, qui puisse atteindre un tel degré de lassitude et d'accablement.
En Annam, on trouve, au moins, en dehors de la sévère atmosphère des tombeaux et de la proverbiale saleté des indigènes, des joies éclatantes d'aurore et des clartés opulentes de crépuscule ; de plus, si on pénètre dans ses terres, dans ses bois, ses bois malsains où traînent les puanteurs des humus, on trouve le sourire des orchidées aux calices offerts comme des lèvres, le vol lourd des papillons de brousse et le chant saccadé des cicrales et des cri-cri.
170 MIRAGES DEXIL
De la vie se môle à rimmobililé majestueuse du végétal souverain et on devine que dans le temple de ses frondaisons inviolées vibre une « âme » au mystère à la fois hostile et attirant.
Ici, tout paraît figé dans l'éternelle rigidité de la fin. C'est la forêt sans l'intime étreinte des lianes et des branches ; c'est la forêt aux arbres que des espaces isolent et qui tordent leurs troncs maigres, nus au-dessus d'une herbe jaune que le soleil calcine et racornit ; c'est la for^t sans son « âme », son âme empoignante, malgré l'influence invisible des esprits mauvais ou des pestilences mortelles.
Une forêt sans « âme »...
J'ai écrit une forêt sans âme, et cela, dans mon souvenir, évoque « quelque chose » de profondément triste, de douloureusement impressionnant...
Depuis cinq jours nous la traversons cette forêt sans âme ; durant trois jours encore nos yeux fatigués par le monotone alignement de ses arbres aux branches efleuillées chercheront pour se reposer un faîte de palmier, une touffe de bambou, et toujours tremblera devant eux
HEURES LAOTIENNES I7I
de la lumière grise baig-nant la morne grisaille de ses espèces sans verdure...
Pendant trois jours encore nous supporterons le mensonge de ses horizons que le mirag-e éloig-ne ; nous subirons l'obsession de ses troncs lisses, et surtout celui du vertige étrang-e, qui pousse au désir de lutter contre eux, de les abattre à coups de pioches, à coups de haches, à coups de poings... on ne sait plus, pour fuir rétouffement de la prison dont ils sont les barreaux innombrables...
Pas un chant d'oiseau ne s'élève pour rompre son silence d'agonie ; je ne vois rien autour de moi qui indique de la vie ; pas un toit de case ; pas une fumée ; pas un ruisseau ; rien ne bouge en dehors du tremblement des brumes lumineuses appesanties sur des sentiers éblouissants de réverbération ; pas un cri ; tout est figé sous le soleil de feu...
Pourtant, je me souviens que dans les cinq jours qui ont passé j'ai entendu...
Oui, c'était un soir, au crépuscule, j'ai entendu deux appels de gong.
Ils ont vibré, lugubrement, comme vibrent
les cloches qui sonnent pour les défunts ; je crois que je les entends encore, et je tremble à l'idée qu'ils furent peut-être le signal de détresse de quelques malheureux perdus dans ce pays de la désolation et de la mort...