‹ Mirages d'exilChapitre 16 sur 29 · LE TEMPLE DU TAT-UPANOM · texte numérisé non relu

LE TEMPLE DU TAT-UPANOM

... Sur le Mékong grand comme une mer, le soleil de midi étincelle ; l'hélice du Colomber ronfle le long de la terre siamoise, de la terre aux cocotiers en quinconce, aux palétuviers haut dressés sur leurs pattes torses, sous lesquelles bâillent des caïmans démesurés.

De l'autre côté, on ne distingue de la rive du Laos français qu'une ligne très embrumée...

Nous devons nous arrêter au « Tat-Upanom », la Mecque du Siani ; c'est là que, tous les ans, les fidèles de Bangkok el de Kliorat, dédaignant

les monastères bouddhiques et les grandes pag-odes de Wat-Chen;;^ et de Wat-Phu viennent se prosterner et écouter la parole sacrée...

C'est après un temps très long- que la silhouette du temple se profile au-dessus d'une haute falaise d'arg-ile roug-e ; pendant deux heures encore à partir du moment où on l'aperçoit, le bateau doit côtoyer les berges surchauffées ; deux heures durant lesquelles les trépidations des bielles, les battements monotones des pales frappant l'eau sans rides, la réverbération qui m'oblige à fermer les yeux, nous endorment presque ; il fait si chaud que l'on n'a aucun désir de regarder, aucune force d'admirer...

Trois sifflements de sirène me font sursauter : on arrive.

Voici devant nous la falaise rouge au pied de laquelle stoppe le Colomher ; elle s'étend comme un mur cette falaise couronnée de bambous, autour desquels, tout nus ou ceints du sampot, des Siamois attendent, accroupis... Nous gravissons un escalier dont les marches en terre s'éboulent sous nos pieds ; immédiatement, ce sont, dressés avec leur cou gonflé et leurs sept

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têtes en éventail, deux Najas de pierre qui nous accueillent et leurs gigantesques silhouettes s'élèvent au-dessus de quelques bonzes qui vont et viennent indifférents et mystérieux...

Loin, une digue aux dalles rouges, une digue aux dalles disjointes entre lesquelles des herbes folles ont poussé, allonge sa piste fuyante; à sa droite et à sa gauche, après des cases sordides où les (( Chinois y> vendent des « choses innommables », des rizières étendent leur marais miroitant; en face, à Textrémité de son étroite avenue se dresse un temple étrange avec des pagodes aux longs toits recourbés.

Je m'arrête étonné, et, pourtant, je n'éprouve pas la sensation (pie j'espérais...

Je me figurais une apparition semblable à celle des tenqiles sacrés que je vis au Soudan, au Dahomey ; des temples hardiment campés dans la pleine solitude de la brousse qui ajoutait à leur majesté celle de son silence poignant et infini ; je me figurais une architecture sévère, dure un peu, comme celle des temples d'Annam aux lignes pures, aux boiseries noires, aux clairs-obscurs mystérieux, et je me trouve en

face d'un flamboiement de dorures, de faïences et de verroteries...

Je suis d'aljord déçu, mais, vite, Je me rends compte que cette lumière trop crue rapetisse, amoindrit, absorbe, détruit; et je sens qu'à l'heure des crépuscules violets ces paiiodes et leur « Tat » doivent se parer d'un exotisme magistral.

Ce soir, peut-être, quand le soleil descendra dans le ciel merveilleux des couchants laotiens, je verrai le magique spectacle ; mais, en attendant, la chaleur est terrible et pour la fuir nous allons vers le temple aux cloîtres prometteurs d'ombre fraîche...

Pour conduire à sa tour, dont les mosaïques rutilent, un pont moyenâgeux enjambe un étroit fossé où fleurissent pêle-mêle des nénuphars et des lotus ; avant de le franchir je m'arrête sous le portique d'entrée, je reg-arde ses grêles colonnes flanquées de l'éventail des najas à sept têtes, et son fronton prodigieux où courent, étrang-ement accouplées, toutes les Divinités du Ramayana et des Légendes ancestrales.

Long-temps, je reste là, fasciné par le masque

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grimaçant des gandharwas et surpris par le talent des artistes qui surent fixer dans le granit l'expression de leur sourire qui déconcerte et qui stupéfie.

On dirait que leurs traits s'allong-ent sous les rayons ardents qui les brûlent, et l'on éprouve le brusque besoin de ne plus les voir « remuer y> selon le caprice des jeux de lumière qui rendent leurs yeux trop fixes et leur rictus trop obsédant.

Maintenant, je viens de pénétrer dans une cour immense où g-isent en désordre, amputées, décapitées, brisées, de colossales statues d'Apsaras et de Bouddhas.

Peut-être (ju'autrefois, au temps des splendeurs passées, cette cour était le sanctuaire du plein soleil où, en dehors des chapelles et des autels, les bonzes venaient se prosterner devant leurs formes hiératiques.

Et je me figure ce qu'elles devaient être avec leurs mokots étages, ces Apsaras qui me regardent ; l'heure est évocatrice et je les vois debout, comme je vois redressés, ces monstres ricanants et ces déesses mutilées...

Le mirage se dessine, le mirage tremble, et je frémis d'une crainte inconnue, en apercevant tout d'un coup autour de moi des têtes aux visages allongés, au nez plat, aux lèvres sensuelles dont le sourire me poursuit, ironique et inquétanl...

Il nous est maintenant impossible de supporter les rayons du soleil ; vite, nous pénétrons dans la pagode centrale.

Un bonze nous a précédés ; un bonze au crâne rasé ; un bonze qui sembe s'être détaché des fresques où ses semblables offrent des sacrifices aux divinités de la Volupté et de la Mort... Il a sans doute l'habitude de recevoir des visiteurs ce bonze trop empressé ; je n'aime pas ses gestes qui montrent tour à tour les chapiteaux des colonnes laquées et les riches dorures d'une chaise à porteurs, cadeau du roi de Siam.. .

Je frémis à l'idée qu'il va détailler en un

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afTreux « sabir » loules les antiquités qui nous entourent ou qu'il va expliquer pourquoi le plafond crevé laisse passer de lourdes grappes de fleurs sauvag-es...

Je fuis le bonze ; je fuis ses gestes qui désignent et je vais seul derrière les colonnes, où je m'arrête, désagréablement surpris.

Au-dessus de moi, au-dessus des chapiteaux fouillés avec ce g'oût raffiné qui signale les artistes khmers, cachant les ors patines de peintures d'une inconq)arable richesse, pendent des tableaux d'exportation, de ces tableaux où, dans des cadres de nacre, des Bouddhas étalent des faces épanouies de cabaretiers d'outre-Rhin...

A côté, par plaques, des fresques se décollent; partout s'étend la grise pelade des moisissures et, sous le plafond, sous le plafond splendide avec ses voussures hardies aux clefs desquelles s'épanouit le lotus rituel, des poutrelles sculptées, des planchettes dorées et des lambeaux de pourpre retombent misérablement...

J'éprouve une telle impression que j'ai besoin de m'en aller pour ne plus voir toutes ces

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« clioses » qui agonisent parmi les vestiges des splendeurs mortes ; j'ai besoin de soleil, je sors et je me trouve en face d'une bâtisse dont les murs trop blancs font que je reste quelques secondes les mains en avant pour protég^er mes yeux, que leur réverbération éblouit.

Et ce (]ue je vois ensuite me déconcerte.

Il faut réellement que ce que nous appelons la civilisation soit bien brutal et l)ien barbare pour aller, dans le cadre du « Tat-Upanom » séculaire, bâtir ce temple art nouveau sur l'emplacement d'une très vieille pagode démolie...

C'est l'art moderne qui envahit maintenant ces architectures que les hommes et les temps ont jusqu'à ce jour respectées ; c'est au nom de ses idées draconiennes, qui s'offusquent des nudités de la forme et qui tremblent devant l'opulence de ligne des Apsaras ou des divinités accouplées, qu'on restaure, qu'on efface ou cpi'on détruit ; et voilà ce que l'on obtient : (;a, ce rectang-le de moellons crépis à la chaux, ces murs où, sur des bas-reliefs trop neufs, se disloquent des êtres Ijanals, ceints de sampots pudiques et dont les gestes, au lieu d'être des

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i^estes rituels d'ofïraiide, fout sougcr à ceux, vulgaires, des ballerines de chez nous, cette bâtisse cjui supporte un toit « purement annamite )) où brillent les faïences [)olychromes dont rEuro|)e inonde les marchés extrême-orientaux...

Là-dessous gisent des Bouddhas de bronze...

Leur autel, leur antique autel, est toujours debout, et l'on n'a pas encore remplacé la dentelle de ses rinceaux dorés par quelque carrelage de mosaïque aux couleurs très violentes et très heurtées; le sacrilège sera pour demain...

Eux, les Bouddhas, les grands Bouddhas au visage mystique, les grands Bouddhas aux mains levées, aux yeux de nacre, aux nombrils enchâssant un diamant ou un rubis, sont abandonnés, et ils dorment comme des gueux, dans l'ombre de cet asile misérable...

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La civilisation a passé par ici ; je regrette de ne pouvoir traverser les forêts et les montae^nes qui m'entourent pour voir ce qu'elle a fait de Bangkok, la ville des traditions et des souvenirs...

Et puis, non, je ne regrette pas, je sais ce que j'éprouverais à voir, connue je l'ai vu à lïo- Kéou, des Chinois en uniforme me saluer à l'allemande, les doigts ramenés sur la visière de leur casquette plate; je sais ce que je ressentirais en face de ceux qui vont, le gibus ou le chapeau rond sur la tête, le cou serré ])ar le carcan du faux col trop étroit, et qui étaient hier des êtres délicieux, avec des sanq^ols mordorés et des cheveux fleuris d'un calice de frangipane...

Oui, il faut cette transformation pour que ces peuples deviennent grands... forts, afln de lutter, d'attaquer et de vaincre...

Quels mots terribles : la lutte, l'attaque, la victoire, pour ces Siamois indolents qui con-

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duiseiit dans la Mé-Xam leurs pirogues paresseuses ; pour ces rêveurs ([ui poursuivent des son«5''es sans fin dans leurs cases sur pilotis, aux planches ég"ayées de couleurs vives et de dessins bariolés...

Et que font à ceux-là nos entreprises et nos ambitions ([ui les mettront demain en face des dures nécessités du labeur ([uolidien ?

Combien de temps vivront-ils encore ces derniers représentants d'une race de poètes, de musiciens et d'amoureux ?

Durant combien d'années verrons-nous se dresser, ici, les bonzeries où ils aimaient prier? là, les Tat-Upanom où ils venaient en longues tliéories demander les joies de l'Amour et de la Vie aux grands Bouddhas souriants et pacifiques?

Je ne sais, puis(fuc partout, dans celte Asie mystérieuse et figée, tout se dévoile et se modifie... La rafale arrive d'Occident; touchera-t-elle aux pagodes laotiennes, aux palais d'Annam et brisera-t-elle chez eux la tradition des Costumes et des Rites?... Un Gouverneur Général, lettré délicat, est venu, ([ui veille jalousement sur

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leurs trésors et qui respecte les gestes du passé que des générations se transmirent; mais après lui? demain, quand il ne sera plus là [)our défendre les pagodes ancesl raies, quand il ne sera plus là pour faire respecter les palais klimers ou les temples bouddhiques, que deviendront toutes ces « pierres », toutes ces « choses » autour desquelles tremblent les fantômes de trente siècles d'art et de poésie?...

Déjà tout est bouleversé ; en Chine, les nattes sont tombées ; les costumes européens ont remplacé les robes mandarinales où grimaçaient des chimères enlacées ; au Tonkin, l'étole élégante et sévère des lettrés c^de le pas aux redingotes envahissantes ; en Cochinchine, les brûle-parfums de cuivre, les rideaux de soie des pagodes sont chassés par des lampes en verroterie et des draperies en clinquant...

Là, notre civilisation a tout bousculé ; ici, au Siam, elle a brutalement « abimé»...

Sur les murs de ce Ïat-Upanom des pèlerinages vénérés, en des fres(|ues identiquement semblables, quant à la pureté des lignes, à celles du palais dWvignon, des artistes avaient célébré

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le llamayana ; mieux encore, après avoir précisé les batailles des Singes et des Géants et lié dans des corps à corps éperdus les guerriers aux reins cambrés ou les éléphants aux trompes redressées, ils avaient, en des compositions naïves et jolies, traduit des poèmes d'amour ardent où les Divinités pâmées souriaient dans l'extase des baisers échangés...

Cela était délicieux, infiniment délicieux, et si purement artistique que jamais voyageur ne song-ea à s'offus([uer de ces nudités immortalisées par la pierre, à Angkor ; par l'arg-ent, sur les boîtes sacrées, à Pnom-I^enh ; par les basreliefs, à Vientiane, dans les « Pra-Keos » et les « Tat-Luong- )>.

Et, un beau matin, de Bangkok, l'ordre est venu de tout badigeonner, sous peine de punition grave. Qui dira l'elTarante stupidité de cet acte, commis au nom de nos i)ar1is pris et de notre pudeur hypocrite et menteuse ?

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... Celte pag-ode est une de celles où se heurtent le plus oriîrinalenient les lig-nes pures de rarchitecture kl» mer et celles, plus décadentes, des siècles qui inventèrent les hauts-reliefs surchargés de sculptures et les lourdes appliques de faïence; en vérité, ce « Tat » dont l'org-ueilleuse silhouette se in'ufile devant nous est d'une complication déroutante...

Des singes ouvrent, aux quatre coins de sa tour, des gueules énormes où des corbeaux ont niché ; entre ses ouvertures, bordées d'une merveilleuse frise de paons aux queues éployées, en groupes infiniment répétés, se succèdent des Bouddhas souriants et des Najas aux têtes menaçantes ; partout, curieusement mêlées à ces dessins tourmentés, courent des courbes et des profils d'une simplicité, d'une souplesse impeccables...

A première vue, rien ne se démêle dans Tétroit enroulement de tous ces bustes d'hommes et de tous ces corps de reptiles ; puis chaque person-

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nag^e prend sa place et chaque ornement sa valeur...

Tout a été imaginé, disposé pour que chaque geste ait son sens rituel et, dès qu'on les observe, on reste stiqiéfait de l'harmonie des poses et du souci minutieux des détails.

Au-dessus, le « ïat » érige son clocher blanc, au sommet duquel, en une triomphante apothéose de rayons, étincelle le calice d'or d'un grand lotus épanoui...

Un souvenir sanglant reste attaché à cette tour virginale qui resplendit au clair soleil de l'aprèsmidi...

Il y a quekiues années, un bonze visionnaire, un bonze dont la foi avait soulevé dans un élan exaspéré les indigènes contre l'envahissante civilisation des Européens, se donna eomme étant le vrai fils de Bouddha.

Poussé par son fanatisme, un jour que les pèlerins étaient rassemblés, il monta au sommet du « Tat », près de l'emblème rituel pour renouveler, devant la foule prosternée, le miracle de l'Ascension...

Les bras levés, il implora Bouddha; il implora

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les Génies « de tout ce qui plane » et de « tout ce qui vole », puis se précipita dans le vide; et en bas, tout en bas, au pied des bas-reliefs où, les mains en avant, les Dieux répètent leur geste d'apaisement et de bénédiction, on releva, dans le couloir, un misérable amas d'os broyés et de chairs écrasées...

Nous suivons maintenant ce couloir entre une double haie de statues aux masques camards, aux lèvres lippues, aux ventres crevés ; on nous montre la place tragique... là... ; le soleil et la pluie n'ont pas effacé de larges taches brunes qui ont éclaboussé le visage serein d'une Apsara aux paupières baissées...

Tout à côté, au fond d'une niche blanche et or où des joostiks achèvent de moisir, une jolie déesse est assise : c'est la déesse de la Fécondité ; la déesse célèbre dans tout le pays et que les épouses viennent implorer, les bras chargés de ces fleurs du Laos qui sentent le lilas et le piment... ; puis plus rien, la brousse; les cocotiers immobiles et les cours où gisent pêle-mêle dans l'herbe des poutres, des moellons et des statues effondrées...

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Rien ne bouge; les feuilles n'ont pas un frisson ; il règ-ne un silence de mort sur toutes ces choses abandonnées que le temps désagrèg-e ou démolit.

Avant de repartir et de m'eng-ager sur la digue aux dalles rouges, je me retourne ; je veux encore voir le profil du « Tat ». Maintenant (jue le soleil ne l'écrase plus, il me seml)le qu'il a g-randi, démesurément grandi, et que son orgueilleuse pointe d'or menace le firmament où des vautours planent, les ailes grandes...

VIEXTIAXE

LE ROI DE LUANG-PKAIiANi;

... Je me suis réveillé, ce malin, dans une sorte de demi-conscience où les choses, autour de moi, prenaient d'étranges apparences jamais vues ou depuis très longtemps oubliées.

Après les rudes journées passées dans les forets laotiennes; après les longues heures écoulées dans l'atmosphère étouffante de la jungle; après les nuits splendides où fourmillent très haut les constellations infinies, je n'ai plus reconnu ma cabine étroite, ma cabine sans horizon avec son plafond si bas qu'il paraît devoir écraser l'étroite couchette qu'il abrite.

Un moment, j'ai dû réfléchir pour me rappeler que nous étions sur le Mékong, en route vers

Vientiane, où la population s'apprêtait à recevoir le Gouverneur Général de rindo-Cliine et le roi de Luang-Prabang*.

Vite j'ai grimpé l'escalier du pont, et je suis resté muet en face du lever du soleil ; de ce lever de soleil laotien où l'astre sans rayons allonge sur l'eau sans rides un reflet sanglant, pointu comme une flamme...

En bordure des berges dressées ainsi que des falaises, les maisons de Vientiane paraissaient à travers l'écran léger du brouillard opalescent; on eût dit que son rideau se levait pour laisser admirer le prodigieux décor des façades surgissant au clair matin ; silencieux et recueilli, songeant à ce voyage du Gouverneur, je me demandais si je n'avais pas devant moi une féerique image des arrivées de demain ; de ces arrivées de touristes qui viendront enthousiastes dans ce pays des fleurs, des pagodes et des khènes...

Et doucement, au-dessus du large ruban du Mékong étincelant, cette féerie s'est précisée.

J'ai vu les groupes accroupis se lever, aller, venir, se presser devant le Gouverneur Général,

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tendre vers lui des cierges et des fleurs, dans un même geste de respectueuse ofl-rande, d'éloquente gratitude, et j'ai compris que tous savaient l'imporlance de cette visite accomplie malgré les rudes étapes de la route des forêts clairières.

Tout d'un coup, suivant le cortège officiel, je me suis cru en plein songe, car je n'ai vu autour de moi, rangés en haie, drapés dans leurs robes jaunes ou ceints de leurs « sampots » dorés que des bonzes à la tête rasée et des femmes aux cheveux courts, aux seins fermes, aux hanches larges...

! Merveilleuse vision d'Orient, au fond de laquelle tremblait un décor théâtral de pagodes en ruines, dressant, ainsi que des tiges monstrueuses, leurs colonnes rituelles où s'épanouit le chapiteau des lotus sacrés !

A neuf heures précises le cortège officiel faisait son entrée dans les jardins de la Résidence supérieure.

Jamais, sous le soleil, je n'ai vu pareille gamme de couleurs ; de couleurs dont aucune ne ressemblait à la voisine, mais qui, réunies, for-

inaienl la plus exquise et la i)lus originale des palettes.

A l'arrivée du Gouverneur Général il y eut partout, sur les pelouses, sur les jardins, sur la plate-forme précédant la salle des fêtes, un immense mouvement suivi de la liiératique immobilité du geste de l'offrande...

About de bras, les mains jointes, tous tendaient les fruits, les cierges, les fleurs, et on allait dans une atmosphère grisante où la senteur poivrée des lilas du Japon s'alliait à la douce odeur des frangi paniers du Laos...

Sous un coup de soleil plus direct des ors et des broderies étincelèrent sur l'escalier d'honneur, où, corsetés dans leurs costumes scintillants, coiffés du (( mokot », casqués du masque grimaçant des divinités, les danseurs et les danseuses du roi attendaient.

Ce fut alors l'étonnement qui, malgré soi, fait que l'émotion paralyse ; la salle des fêtes s'étendait avec un peuple de femmes et d'hommes accroupis ; partout des fleurs étaient offertes et partout des cierges flambaient avec un bruit léger de cire qui grésille.

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On eut dit qu'on entrait dans un temple au moment des cérémonies ; et l'illusion était d'autant plus vive que, adossés aux piliers ou couchés sur leurs piédestaux vert-de-grisés, des Bouddhas tendaient comme pour une bénédiction leurs mains de bronze au-dessus de la foule prosternée.

Aux accents des « khénes » et des « rhaneks » lançant la Marseillaise, le Gouverneur Général s'arrêta devant la colonie européenne.

Graves et lentes, ses paroles rompirent le silence soudain appesanti ; bientôt elles éclatèrent comme des coups de clairon dans cette salle aux échos multiples où tout le Laos des Rites était rassemblé.

Tandis qu'elles magnifiaient l'effort et l'abnégation de tous ceux qui peinent et luttent ici pour la Patrie plus grande de demain, il m'a semblé qu'un mirage tremblait au-dessus des fumées d'encens, derrière lesquelles je voyais se redresser les orgueilleuses silhouettes des premiers conciuérants de ces terres lointaines...

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