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LA VISITE DU ROI DE LUANG-PRABANG

... A dix heures, les « rhaneks » vibrèrent sous les coups précipités des baguettes martelant leurs disques sonores ; de nouveau, la foule s'accroupit, et dans l'encadrement des colonnes cannelées, sous le casque blanc surmonté de la pointe d'or des « Mokots » ancestraux, le roi de Luang-Prabang- parut, précédé de ses porteglaives.

Grand, de carrure large, la croix de commandeur en cravate, ceint d'une écbarpe de Général de division, il passa entre une double haie de « Paissaos » (i) tendant vers lui des gerbes odorantes.

(i) Femmes.

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Dans le salon de réception où régnait une mystérieuse demi-clarté, il s'arrêta devant le Gouverneur Général.

Le spectacle fut ici franchement émouvant; le Chef de la Colonie et le Roi échangèrent les discours de bienvenue dont chacun évoquait la Grande image de la France et précisait, d'une part, le souci de respecter la foi des serments échangés, de l'autre, celui de rester attaché au pays protecteur qui sut les faire loyaux et généreux...

Je regarde ; tout, à cette minute, se pare d'un exotisme étrange et charmant dans cette réunion où les smokings voisinent avec les sampots barrés d'argent et les tuniques laotiennes où s'enchevêtrent les riches dessins de guirlandes compliquées.

Les cierges brûlent, leurs flammes qui tremblent au courant d'air des pankas lentement agités versent sur les gens et sur les choses une lumière adoucie qui atténue la violence des couleurs et la hardiesse des profds ; on dirait que le parfum des lilas et des frangipaniers se fait plus grisant, et il flotte partout, mêlé à l'odeur de

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l'encens dont les spirales montent autour des colonnes et des Bouddhas...

A ce moment, tandis que la musique laotienne entame un air du pays, un de ces airs extrêmeorientaux dont les notes évocpient les journées de fièvre ardente ou les nuits frémissantes du fou désir des caresses échangées, deux vieillards arrivent et se prosternent. La cérémonie du (( Basic » va commencer... Le Gouverneur Général et le Boi prennent place sur les fauteuils officiels ; à leurs pieds, les deux vieux s'agenouillent et, les mains levées connue pour la prière aux Divinités, récitent les invocations du Basic rituel...

Je regarde, repris par le vertige des impressions qui le matin me transportèrent dans la pleine illusion d'une féerie se déroulant, pour moi, dans un cadre de flore et de couleurs inouïes... ; et je me souviens que c'est la fête de la bienvenue que l'on célèbre devant moi ; la fête où les vœux sont offerts sous la sauvegarde des génies du Bonheur et de la Longévité...

La prière finie, les vieillards allument des

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cierges dont la flamme pâle s'allonge en une pointe lumineuse qui vacille un instant et s'épanouit... Le Roi tend ses deux poignets; le Gouverneur Général l'imite. Quelle cérémonie va encore s'accomplir dont j'ignore le sens et dont ma mentalité d'occidental va s'étonner, comme elle s'est étonnée du rire libre et de l'esprit poétique de cette race voluptueuse et gaie?

Les vieillards prennent des cordonnets de coton dont ils entourent les poignets tendus ; plusieurs fois, leur geste se répète, et Ijientôt, la blancheur de ces bracelets inédits tranclie au-dessous des manches relevées...

Les prières recommencent, les têtes se prosternent en des « lays » répétés ; le a Basic du Tiui y est fini ; et chacun, jusqu'à ce qu'il tombe, devra garder intact le bracelet de coton qui le lie aux génies bienfaisants du paradis laotien...

Je regarde, ému par cette délicate coutume, et il faut que le Gouverneur et le Roi se lèvent pour m'arracher à la muette admiration qui me l)Ouleverse.

Cette fois, c'est le « Basic » pour tous les nouveaux arrivants que l'on va célébrer.

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Des fauteuils sont disposés dans la salle des fêtes. Devant moi, c'est la foule prosternée ; c'est le décor des robes jaunes, des voiles safrans, des sampots rouges et violets ; c'est le tremblement des flammes pâles des grands cierges, l'enchantement de la musique douce comme une caresse...

Je tends les poig^nets ; à mes pieds, un vieillard psalmodie les phrases rituelles ; tandis qu'il parle, je me laisse aller à la g-riserie des parfums, de la musique, des couleurs, du spectacle ; j'évocjue ce que doit être la vie dans ce pays de charme et de volupté, où les pagodes du Laos passé achèvent de mourir dans le silence mystérieux de ses forets et de ses jungles.

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