LE TAT-LUONG
... Je croyais qu'après « l'Upanom-Tat » il me serait impossible de voir un temple plus évocateur, et voici que, après avoir erré toute une après-midi, nous arrivons au « Tat-Luong » de Vientiane...
Sans doute je ne peux, pour les touristes, comparer l'impression produite à celle qui les aura secoués en face d'Angkor ; mais je dois dire qu'ils seront ici, comme ils l'auront été au Tat-Upanom, ou en face des monuments de l'architecture cambodgienne, saisis d'admiration et d'étonnement...
Il faut, pour venir, traverser comme nous'
l'avons fait ces forêts à l'ombre verte ; ces for^'ts où des Bouddhas disparaissent sous l'épaisse draperie des lianes fleuries; il faut qu'on ait salué toutes les divinités abandonnées ici, au tournant du sentier, là entre les colonnes d'un temple démoli ; plus loin, dans les fourrés audessus desquels resplendit leur figure d'extase et de sérénité...
L'on aura alors autour de soi, comme nous l'avons eu, l'immatériel cortège de toutes leurs présences rassemblées...
Ne dirait-on pas qu'à cette heure très évocatrice du crépuscule, ce sont leurs silhouettes qui se dressent au pied du Tat-Luong* monumental...? Oui, ce sont bien leurs fantômes qui nous observent, dans la brousse, derrière les aréquiers ; à chaque seconde, un dernier rayon qui passe fait qu'une statue surgit des ruines d'un temple ou de l'ombre d'une bonzerie...
Ce sont les Dieux de la foret... ; ils sont cinquante, cent, de toutes les formes, de toutes les tailles, dorés ou ])atinés, je les reconnais...
Mais, hélas! je ne retrouve plus leurs clairs sourires de bonté ; ils ont tous l'air ici de nous
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accueillir avec défiance; près de moi, parmi les décombres d'un ancien « Tal », un Bouddha monstrueux laisse tomber un reg-ard de pitié méprisante..., un « vrai reiiard » (jui surveille chacun de nos gestes et (pii nous poursuit, inlassablement...
A force de vivre dans la l'orét, dans la brousse, dans les pierres, je suis sûr (jue les sens et la compréhension s'affinent au point de saisir cet (( esprit » mystérieux qui rend les ruines éloquentes et qui fait (( qu'une voix » monte de toutes les choses mortes aux yeux de ceux qui ne savent pas voir.
Aussi, je me demande si nous ne venons pas en trouble-fêtes : c'est peut-être l'heure où les ruines se réveillent?
Ce regard de pitié hautaine m'obsède, et j'ai besoin de me trouver au pied du « Tat » pour en fuir la gênante hantise.
... Il est immense, ce « Tat », avec son enceinte quadrangulaire de créneaux muîsumans ; j'ai vu son profil dans les sables du Soudan à côté des tatas de guerre hérissés de piquets menaçants? Je l'ai vu, mais il se pare ici de toute
la poésie des minuscules « Tat » qui le couronnent.
Autrefois, dans une retraite sévère, les bonzes venaient s'isoler dans ces cloîtres que les herbes ont envahis ; durant des siècles, leurs sandales ont traîné sur les dalles sonores de l'escalier central conduisant à un calvaire dont chaque station est marquée d'un carreau que leurs lèvres pieusement baisèrent...
Et tout cela est détruit ; les dorures écaillées des coupoles sont tombées par plaques sur les frises délicatement foudlées ; les niches des créneaux musulmans sont à peu près vides de leurs divinités en bois précieux ; partout, des Bouddhas gisent, crevés, décapités par les conquérants siamois qui crurent à des trésors cachés sur leurs « mokots » ou dans leur ventre...
Étrang-e spectacle, auquel s'ajoute la tristesse des restaurations maladroites qui ont oublié les légendes et qui n'ont rien respecté d'un art fait de pureté et de poésie infinies !
... Il y en a partout, partout de ces Bouddhas de bronze étendus dans l'herbe comme des soldats tués ; en vérité, il plane ici une atmosphère
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de combat ; d'ailleurs on s'est battu, terriblement battu, dans ce coin paisible, et ce souvenir sanglant veut que l'on regarde seulement cette armée de statues blessées et que l'on oublie le (( Tat », dressé dans le couchant qui l'incendie...
Voici que l'ombre arrive, sans transition, comme toujours sous les tropiques ; une majesté soudaine enveloppe ces pierres, et sans savoir pourquoi, il nous semble que notre présence profane ces lieux saints ; la place des vivants n'est plus ici... ; nous repartons silencieux, sans regarder derrière nous : c'est l'heure où le passé frissonne dans les ruines, et où les Bouddhas écoutent attentifs les premières chansons de la Nuit...
LE PYA-VAT
^ heures soir
... Les Siamois sont passés par ici...
En 182G, ils sont venus })Our chasser les bandes « Hos » qui s'abattirent sur le royaume de Vientiane et, plus barbares ({ue les barbares chinois, ils ont détruit et massacré... Partout surgissent des traces de leurs dévastations ; il semble que ces luttes soient d'hier, tant, dans ce pays de l'indifTérence et de l'abandon, toutes les choses sont restées telles que les ont laissées les conquérants ou les pirates, et rien ne peut décrire l'ang-oisse qui pèse sur toutes ces pagodes, sur toutes ces statues mutilées...
Le Pya-Vat !
Nous sommes au Pya-Yat qu'ils profanèrent, au Pya-Vat dont les légendes font le temple fa-
Yori des Esprits laotiens... ; sans trêve, paraîtil, ils rôdent dans ce cadre de flore exubérante, parmi laquelle des tours, violant toute loi d'équilibre, fléchissent sous le poids de leurs chapiteaux monstrueux.
Au fond, tout au fond du large couloir des colonnades, dans l'ombre verte qui tombe de la voûte des branchages enlacés, un énorme Bouddha plaqué d^or sourit, la face épanouie, les paupières retroussées sur ses grands yeux de nacre...
Et partout, dans les racines torses des figuiers, dans les poutrelles vrillées de tarets, dans les pierres effritées, des Dieux, de minuscules Dieux, regardent droit devant eux, fixement, vers un g'ong de bronze dont les temps ont rong-é le ventre rebondi...
LE PRA-KEO
10 ] leur es soir
... La lune se lève au-dessus du Pra-Keo ; tout est calme, dans cette plaine de Vientiane où brillent les yeux de nacre de mille Bouddhas accroupis rituellement.
Loin, un gong- résonne ; comme s'il répondait à ce signal attendu, un rayon passe par-dessus les ruines du temple gigantesque et caresse toutes ces divinités dont les silhouettes se pressent autour du monastère royal, où, lentement, d'autres gongs vibrent et résonnent...
La lune n'éclaire pas assez la masse du Pra- Keo pour que nous en distinguions les détails ; aussi nos regards s'arrêtent-ils sur les Bouddhas aux chevelures dorées, aux « mokots » encore
enrichis de pierreries que les pirates et les civilisés ont jusqu'à ce jour respectées ; ils ont Fair de sentinelles ces grands dieux aux regards fixes, de sentinelles veillant sur le mystère de tous les temples, de toutes les honzeries que l'on devine à travers l'ombre...
Bientôt les rayons, plus directs, éclairent en apothéose le Pra-Keo, dont l'architecture ne ressemble à celle d'aucun autre temple du Laos...
Nous nous arrêtons, stupéfaits de l'apparition...
Rien n'égale cela, comme impression brutale ; rien, surtout après avoir subi l'épreuve du défilé devant les Bouddhas de l'avenue, dans la nuit, où leurs profils inquiétants se redressent et où leurs yeux de nacre brillent étrangement...
Et voici qu'après l'émouvante revue de toutes ces immobilités, il semble que du fond de ce temple recueilli, de ce temple dont la lune maintenant dévoile les sculptures, ce soit tout le passé du Laos qui vienne vers nous, enveloppé de douceur et de mélancolie.
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O ! qui jamais dira ce passé, ce passé tragique des Tat ou des Pra-Kéo, tour à tour incendiés, détruits et rebâtis après les tueries sans nom et les assauts acharnés? Qui dira les splendeurs de ces « choses » qui furent, et qui saura préciser l'intimité si douce des ruines où le sommeil des âges s'appesantit ?
Je ne veux pas regarder si les fenêtres ont des pleins cintres ou des ogives ; je ne veux pas connaître de quelle matière précieuse sont les Bouddhas jumeaux qui révent parmi les pierres effondrées et les fûts de colonnes tronqués de la nef aux charpentes vermoulues ; je ne veux pas savoir à quel art appartiennent ces frises fouillées comme des dentelles Renaissance et ces statues que les siècles ont patinées : je songe au Pra-Keo passé...
Je le vois tel qu'il était, sans doute, avec ses portes d'or grand ouvertes, avec ses longs cortèges de bonzes prosternés, par des soirs semblables à celui-ci, tandis que les Khênes frissonnaient et que les battements des gongs scandaient leurs cantiques centenaires...
Je ne veux voir que cela devant ces ruines
dressées an clair de Inné sans remarqner les larges blessures que les hommes firent au milieu de leurs façades sacrées...
Je resie devant elles pieusement, comme en face d'un autel, et, dans la douceur de cette nuit de parfums et de chansons qui viennent du très lointain, je me recueille; il me semble que les fidèles d'antan vont revenir, et j'attends que dans le Pra-Keo peuplé de leurs fantômes, les g'ong-s égrènent, comme autrefois, le lent rosaire des prières annoncées aux veilleurs des « Tat » perdus au fond des brousses endormies...
RESmENCE SUPERIEURE
2 heures du matin,
... Enveloppée de paix, de vieilles pierres, de lumière dorée, Vientiane dort ; dans le ciel très clair, la lune brille, radieuse ; sur l'horizon.
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devant moi, des palmiers tout noirs se profilent, fantomatiques...
Accoudé à ma fenêtre, j'écoute; j'écoute la nuit au fond de laquelle je devine des frôlements d'ailes et des frissonnements de brise ; j'écoute, grisé un peu par le doux parfum des lilas et par celui, plus acre, des frangipaniers, tout près de moi, épanouis...
Mes pensées vont vers les « Tat », vers les Bouddhas, vers les Morts ; cette nuit odorante et silencieuse me donne la hantise des choses disparues et l'obsession des spectacles d'autrefois, spectacles d'amour, de fêtes, de gaieté, déroulés dans le cadre des nuits comme celle-ci, limpides et constellées de soleils étincelants...
Je songe à des chants, à des danses, et voici qu'une musique frémit sous ma fenêtre... là... Je me penche...
Oh ! l'étrange vision ! la poignante émotion venue de cette forme de l'Asie indolente et voluptueuse ! Des jeunes gens accroupis jouent du khêne, dont les accents ont des caresses et des inflexions de voix tendre ; à côté d'eux, dans la nuit pâmée, le buste nu, les seins dressés,
trois jeunes filles dansent en jetant, avec de jolis gestes, des fleurs vers la lune éblouissante...
Et je reste là... le cœur gonflé... les yeux humides, à regarder, à écouter... à souffrir indiciblement de mon impuissance à rendre éternelle cette minute inoubliable...
A Louis Bran,