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TROISIÈME PARTIE

Boriltane, 4 heures du matin.

... La forêt nous a repris et, cette fois, sans nous entourer de toutes les volontés, de toutes les influences éparses dans la forêt d'Anna m : la forêt des cauchemars et des fantômes.

Ici, je n'éprouve plus le besoin impérieux de voir les rizières, la jung-le, le ciel ; l'ombre qui m'entoure n'est plus hostile, je ne ressens plus sous les frondaisons cette insupportable impression d'étoufFement qui me faisait redouter les étapes, et surtout je ne respire plus cette fade et entêtante odeur des humus, foyers des implacables malarias...

2l8 MIRAGES d'exil

Je serais heureux de rester ici et d'y cheminer longtemps, longtemps ; les indigènes que nous rencontrons ne sont plus peureux comme ces Annamites qui, d'un geste tremblant, lèvent leur chapeau conique et qui, pour faire place, s'enfoncent dans les bordures épineuses des sentiers ; ils ne fuient pas comme ces Khas ou ces Mois misérables des régions hautes, ils nous regardent, souriants, sans baisser les yeux, et lorsque nous entrons dans leurs villages, ils viennent vers nous, des fleurs à la main, en nous accompagnant aux accents des khenes mélodieux...

Partout des oiseaux gazouillent et partout autour de nous, larges comme des rues, des traces d'éléphants sauvages s'enfoncent à travers les lianes et les jeunes troncs.

C'est de la vie, de la vie qui frémit ardente, vigoureuse, et qui enlève de l'esprit la maladive liantise de cette hostilité des bois naguère traversés.

Laotienne, la forêt d'ici est courtisane; courtisane exquise en vérité, avec ses draperies de lianes et ses bouquets d'orchidées jamais vues

ailleurs, et qui sont, clans ce i)ays des « Fleurs » et de la « Volupté », comme la vivante expression de ces deux « caractères » fondus en un seul, troublant et mystérieux...

Ce matin, nous l'avons surprise au réveil cette courtisane bercée par le chant des cigales et grisée par toutes les odeurs des calices ouverts du crépuscule à Taube, au fond des fourrés inviolés. Nous l'avons surprise, et jamais je n'oublierai la douceur de son sourire et la grâce de son accueil... jamais; et je voudrais des phrases neuves pour dire ce que nous avons ressenti ; je voudrais inventer des mots qui soient de la lumière, de la couleur et des chansons; des mots magiques que je placerais les uns à côté des autres et qui parleraient autant à l'âme qu'à l'esprit ; mais, je ne peux que constater mon impuissance à dire ce que nous avons vu et ce que d'autres verront quand ils viendront vers les pagodes et vers les bois du pays laotien.

Oh! je n'ai pas rêvé; aucune influence extérieure n'a pesé sur mon imagination, et pourtant, cela est si beau, si indiciblement beau, que

Ton peut croire à un rêve de fièvre ou à un songe d'opium trop longtemps i'umé...

Je ferme les yeux et « je revois » la forêt, la forêt courtisane enveloppée de brume.

Nous allons au pas des petits chevaux qui butent contre les racines barrant, très bas, le sentier suivi ; autour de nous, tout est silence, silence profond comme dans les cathédrales où veillent de grands cierges mélancoliques...

Et voici que, à travers l'épaisse et totale obscurité de la nuit, une clarté parait, si vague que je crois à un de ces ronds de vertige tremblant devant les yeux que trop d'ombre fatiguent ; mais non, elle persiste, se transforme et devient une bande lumineuse qui flotte comme une gaze derrière l'immobilité des troncs...

A ce moment, déchirants, aigus, répétés par mille et mille échos, des appels de gibbons jaillissent des frondaisons, et ce sont, immédiatement, venus de tous les côtés, de semblables appels lancés en un étourdissant crescendo...

Des « choses » que nous ne distinguons pas remuent autour de nous ; nous entendons des frôlements d'ailes... des bruits de branches

sèches qu'on écrase, des craquements de troncs que le vent du matin balance comme des mâts, et aucune épouvante ne vient de tous ces actes qui s'accomplissent mystérieusement ; nous avons seulement la sensation d'un calme et puissant réveil de la Vie...

Ce qui se passe en moi ? je ne sais pas ; je regarde, et mes yeux ne quittent pas la bande de lumière opalescente qui tremble dans l'obscurité de la nuit...

Elle s'est élargie cette bande et, du ciel dont nous distinguons les étoiles pâlies, elle est descendue sur les faîtes des arbres dont les branches se découpent en dentelle noire sur le fond laiteux de sa clarté.

Et, durant chaque seconde qui s'écoule, chaque fois un peu plus réel, le miracle de l'aube s'accomplit au-dessus de la forêt.

En haut, dans le ciel, se succèdent des bandes mauves, orangées; et à les regarder se mêler, se fondre pour devenir cette radieuse teinte qui pare le ciel au soleil levant, je ne sais plus si j'éprouve de l'enthousiasme ou de l'angoisse...

Je n'ai d'ailleurs pas le temps de savoir : toute rouge, une flamme incendie les herbes, les lianes, les troncs ; d'un coup, l'ombre s'enfuit; il n'y a plus que les pa([uels de brumes accrochés aux pointes des brousses qui ne soient pas éclatants ; tout élincelle, la rosée, les feuilles..., tout...

Des clartés orangées, des clartés violettes, des clartés dorées tremblent en une indescriptible apothéose, et, brusquement, le soleil parait, énorme, sans rayons, serré dans le noir réseau des hautes branches tendues vers lui.

Nous nous arrêtons; marcher n'est plus possible à cette minute...

Immense, jamais entendu, un appel clamant l'allégresse de vivre vient des cent mille voix des animaux, des insectes ; dans Tair, émané des corolles épanouies, monte, comme un encens, le parfum de la foret fleurie, et nous, les civilisés, restons sur le sentier, écrasés par cet hynme sauvag-e et comme effrayés de nous sentir si petits en face de cette g-randiose manifestation des premiers âges de la Nature.

Borilcaney 0 heures du soir.

... Quel site délicieux que ce coin de Borikane...

Nous sommes arrivés au crépuscule; partout, des femmes et des enfants tendaient vers nous en des vases d'argent, les offrandes rituelles... En avant, très en avant de la double haie qu'ils formaient, en g-rand costume d'apparat, la veste écussonnée des décorations de Luang-Prabang-, entouré de ses femmes et de ses filles, le Tiau- Muong- de Borikane nous attendait...

Au moment où nous avons sauté de nos montures, un invisible orchestre de « kliénes » et de (( rhaneks » nous a salués ; nous avons défilé, suivis par un important cortège de « poussaos » en « sin (i) » mordorés, dans une allée de mang-uiers d'où retombaient en lourdes draperies les feuillages rouge et or des lianes flétries...

(i) Sorte de pag-ne.

! La délicieuse mélancolie de celte musique très douce, de ces feuilles mortes, de ce paysage très automnal !

Dans une case préparée pour nous recevoir, le Tiau-Muong nous a présenté ses filles et l'une d'elles, l'aînée, une délicieuse Lakmé voilée de g-azes lamées d'argent, s'est, selon les rites, agenouillée pour le traditionnel Basic. . Près d'elle, chantant d'une voix tremblante, un très vieux bonze a dit les Litanies de la Bienvenue...

Près de moi, un interprète traduisait et j'écoutais ravi l'exquise poésie improvisée par ce (( barbare » :

« ... Oh! bonjour, bonjour, et sois mille fois heureux, toi, grand chef, et que ceux de ta famille voient se lever longtemps les lunes radieuses qu'aucun nuage n'embrume...

(( ... Oh! bonjour, bonjour, sois le bienvenu, grand chef, et que les esprits qui nous sont favorables soient tes gardiens pendant que tu vas dormir sous ce toit hospitalier.

« ... Oh! bonjour, bonjour!... A tout ce qui vole, grand chef, je dirai de venir te caresser de l'aile qui donne le zéphir ; à tout ce qui sent

bon, je dirai de l'entourer des parfums qui donnent l'oubli et le rêve... »

11 me semble que je suis en pleine féerie ; devant moi, cent êtres accroupis tiennent des cierges allumés et des bouquets de fleurs odorantes ; l'air est tout frémissant de lumières et de parfums... A ce moment, derrière les « That » découpés en silhouettes noires sur le ciel opalescent, des sonnailles tintent... et je vois déboucher de l'allée des manguiers où le vent du soir agite la lourde draperie des lianes mortes une caravane de petits chevaux empanachés comme des mules de Castille... Tout cela arrive avec un trot saccadé et emplit l'air d'un frissonnement de clochettes : ce sont les « mafous [i) )> de notre escorte.

Je les regarde passer, et le contraste est saisissant dans cette tombée de nuit, entre l'immobilité hiératique de tous ces Laotiens et cette animation fiévreuse, jetée dans le campement par tous les chevaux qui sautent, qui gambadent et qui renâclent...

(i) Conducteurs de mules.

A coté de moi, la voix tremblante du vieux psalmodie le basie...

« ... Oh! bonjour, bonjour, grand chef; pour te protéger je dirai aux génies d'éloigner de toi le tigre qui rôde et le pirate fumeur d'opium qui guette, à l'embuscade... »

Le pirate?

Je sursaute étonné; à cette minute, écoutant à peine le basie, mon attention et mon regard étaient attirés par la figure du chef mafou ; figure dont l'expression faisait naître dans mon imagination l'idée de « pirate » ! Etrange relation qui par moments existe entre les faits et les pensées î

... J'essaye de ne plus regarder ce visage trop efféminé et, machinalement, mes yeux reviennent vers lui... Est-ce la cérémonie qui me trouble au point de prêter du mystère à tout ce que j'observe? mais non, mes yeux voient bien...; j'ai l'esprit lucide, très lucide... Fine et délicate, cette figure est une figure d'enfant que le turban encadre d'une sombre moire de soie; et, pourtant, il se mêle à toute cette grâce juvénile quelque chose de félin, de vicieux, d'indiciblement cruel...

A cause de lui, j'évoque les héros de Boissière, ces mandarins, fins lettrés, qui savourent l'opium dans un cadre où l'on supplicie, pendant qu'on chante des vers et des sentences du Livre de la Volupté.

Borikanej minuit.

... Je ne peux pas dormir; il m'est impossible, après avoir assisté au « boum », de rester dans ma sala trop petite ; j'ai besoin d'air, de grand air; j'ai besoin de ne rien sentir autour de moi qui limite trop étroitement mon liorizon et je parcours les rues du village où traînent quelques accents de « khénes » qui s'éloignent...

Le boum î

Nous avons vu une des plus gracieuses cérémonies du Laos enchanteur! Ah! comme je comprends ces « Raffin-Susu » chantés par

Ajalberl; comme je comprends qu'ils ne veuillent plus s'en aller vers la France aux hivers incléments, ceux qui vivent dans l'éternel été de ce pays des Parfums et de la Gaîté.

Le boum !

Une réunion, au clair de lune, déjeunes gens et de jeunes filles; les uns et les autres arrivent parés de fleurs ; les hommes les portent en cocarde collées contre l'oreille; les femmes en couronne autour de leur chignon déversé... Elles viennent, ondulant des hanches, les seins nus, s'accroupissent en face de vases d'argent où sont disposées des chiques de bétel, et, attendent, hiératiques. Les « poubaos » (i) arrivent fiers, le buste bombé ; ils prennent place devant la a poussao » (2) qu'ils veulent épouser; et là, tandis que les kliénes frissonnent, tentent de la conquérir en chantant des refrains que toutes écoutent souriantes et pâmées...

Lorsque les strophes sont terminées, lorsque surtout l'amoureux essoufflé ne peut plus arti-

(i) Hommes.

(2) Femme.

LE PAYS INCOxNNU 229

culer une parole, la jeune fille psalmodie, d'une voix dolente, une réponse improvisée sur le thème adopté par le séducteur qui la relève ; ils vont alors par les sentiers, pas à pas, doucement, lui, soufflant dans son khêne, elle, chantant sa joie de vivre et son ivresse d'aimer. . .

A cette heure, tous les couples ont disparu ; je n'entends plus que les derniers accents des musiques ({ui ag"onisent, j'erre du côté des That, dressés comme de blancs fantômes; loin, des chiens hurlent à la lune; j'erre, ne sachant où aller.

Brusquement, un bruit me fait sursauter : une jeune fille passe..., une jeune fille, dont je reconnais les traits : Lakmé..., la fille du Tiau- Muong' ; elle va vite et disparaît dans la case familiale, laissant derrière elle ce pénétrant et lourd parfum qui rend si attirantes les femmes laotiennes.

Stupide, je reste un long- moment à reg-arder la nuit, puis, je repars vers le campement.

De petites flammes tremblent au ras du sol ; une odeur que j'ai déjà respirée en des endroits

dont je ne peux préciser le souvenir, mais qui m'ont laissé je ne sais quelle impression de crainte ou de dégoût, vient vers moi...

Je m'approche...

Etendus sur le côté, béats, des mafous fument de Topium!

L'opium !

Oui, je reconnais maintenant son odeur trop prenante; je sens monter les lourdes spirales de sa fumée qui endort..., de sa fumée qui me faisait peur..., hier..., mais aujourd'hui..., ce soir, elle n'est plus u l'ennemie »... Je la respire : il me semble qu'elle fait partie de ce i^ays au même titre que les khénes et les fleurs.

Je regarde, et, brutalement, la lune fait surgir de l'ombre le visage du chef mafou ; plus que jamais son expression est d'une cruauté qui fait mal; je a vois » cet homme suppliciant froidement; mais voici qu'il remue; ses gestes sont souples, élégants, mesurés, et je ne l'entends pas, quand il triture sur le fourneau de grès la goutte noire qui s'allonge comme une larme très épaisse...

... Je pressens c|iie j'aurai long-temps la liaiilise de cette tête de clief ma fou et celle du visage très fin de l'autre, Lakmé du Laos mélodieux, la fille du Tiau-Muong- de Borikane...

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