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LA ROUTE DE NAM-THIE

... La route dn pays inconnu : La route du Tranninli.

Nous allons dans la jungle surchauffée après être descendus dans une forêt de bambous royaux sous lesquels tremblait un demi-jour tellement vert qu'il nous faisait de véritables figures de cadavres.

Crénelées comme des remparts moyenâgeux, les montagnes de Tha-Tom se profilent; bientôt, recommence le fouillis de la forêt avec ses lims, ses bougainvilliers et ses vases d'orchidées madrépores dont les fines chevelures ont des odeurs cai)iteuses et troublantes. Nous n'entendons rien en dehors du bruit des cascades du Nam- Thie : les échos appartiennent au grondement

continu de celte masse qui bondit dans le vide...

Tandis que nous traversons une clairière de pommiers en fleurs, loin, se couche un soleil de chez nous; un soleil auréolé de lumière blonde; j'attends l'appel des clochers, comme autrefois, dans la campagne du pays natal; ce soleil me redit tant la Gascogne des angélus et des couchants mélancoliques que j'écoute, mais rien ne vient en dehors de la basse sonore des chutes d'eau, et je ne vois devant moi que les monts du Tranninh dressés comme une barrière orgueilleuse défendant le mystère des plaines de (( Jarres » et des étendues « Khas » inexplorées...

... J'ai écrit « pays inconnu » sur ce carnet de notes; en vérité, je n'ai pas la prétention d'affirmer qu'au nord-ouest de l' Indo-Chine s'étend un espace portant sur les cartes la mention « Terres vierges » ; je n'ai nullement voulu présenter des régions nouvelles à l'ardeur curieuse des explorateurs ; j'ai seulement tenu, en dehors de tout parti pris, à souligner l'ignorance totale dans laquelle les métropolitains et aussi les coloniaux tiennent le Tranninh qui est peut-être le « pays d'avenir » de l'Indo- Chine...

En venant ici, je savais ce que tout le monde connaît de son histoire; je savais que son royaume, autrefois indépendant, était compris

entre ceux d'Annam, de Luang-Prabang-, et que, lassé de lutter contre les pillards hos et les envahisseurs siamois, il avait demandé, en 1893, le protectorat définitif de la France.

Aux voyageurs d'ici qui l'ont parcouru j'avais demandé quelques renseignements et tous m'ont dit :

— Le Tranninh ? Ah ! oui... Le Tranninh..., chmat de France..., mais c'est loin...

Ou bien :

— Le Tranninh, quel « bluff», mon ami, quel bluff!

En arrivant à Xien-Ouang, je ne possédais donc que ces trois vagues connaissances historiques en même temps que ce très léger bagage d'impressions recueillies auprès de gens qui avaient « vu » ; j'ai donc, regardé sans être influencé par des lectures, des conférences ou des conversations et en me dégageant de toute préoccupation artistique.

Je me représentais, je ne sais pourquoi d'ailleurs, le Tranninh un peu comme ces régions pyrénéennes limitées par les chaînes dentelées des Sierras au pied desquelles s'étendent des

j)rairies très vertes et des vergers en pleine production; dans ce cadre, je plaçais, le récit des invasions siamoises étant resté dans ma mémoire, des pagodes éventrées et des Tliats démolis.

On m'avait dit aussi a climat de France » et, à cause de ce climat je me figurais des pâturages, des arbres fruitiers, des fermes en exploitation; j'ai dû abandonner mes illusions et me contenter d'une réalité plus banale...

D'abord, je n'ai vu sur l'horizon rien qui puisse, même de loin, rappeler les monts pyrénéens ; les seuls accidents de terrain étaient ceux des mamelonnements très doux se succédant comme des vagues à travers des plaines infinies ; et, surtout, je n'ai distingué dans cette immensité aucun toit de maison, aucune cheminée de ferme, aucun troupeau d'élevage... On a pourtant certifié devant moi que le climat rappelait ici celui de la France. Est-ce donc que ce climat fait partie des légendes exotiques, au même titre que celte « Vie large des colonies » dont les orgies hantent les rêves des « coloniaux en chambre »? Je crovais à cause de sa bonté

voir une région en pleine production, et je ne trouve que des terrains inutilisés; je croyais rencontrer des colons et je ne trouve que des Méos éleveurs de pavots.

On dirait qu'on fuit ce pays comme on fuit les bleds sud-algériens dont le soleil dessèche les oasis; et pourtant non, depuis une semaine que nous le parcourons, je me rends compte de la douceur d'une température qui donne aux pommiers sauvag-es des floraisons vigoureuses; aux jardins de Xien-Ouang- des légumes du pays natal ; aux quelques vergers d'essais des fruits aussi délicats que ceux de l'Europe tempérée.

Depuis que, sans i)erdre une heure, nous traversons des plaines qui dans mon esprit rappellent les pampas mexicaines, avec, hélas, en moins les troupeaux de buffles et de bœufs, je me demande ])Ourquoi nous n'avons rien tiré d'elles, puisque nous sommes sûrs de leur fertilité; surtout, pourquoi nous n'avons pas exploité des pâturages où l'eau coule à profusion, où l'herbe est saine et où les épizooties n'ont jamais sévi.

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Dans la sala « Oiitrey » (i) où j'écris ces notes ({ui n'ont ni la prétenlion de plaider, ni celle de transformer, je demeure ébloui par les ressources et la fécondité de son sol couvert d'humus.

Et ces raisons devraient suffire à i)rovoquer renthousiasme de ceux qui créent, de ceux qui produisent, de ceux qui, dédaignant les réclames, vont faire une œuvre durable dans un pays neuf...

On me dira :

— Nous ne l'avons pas vu ce Tranninli! il faut pour aller vers lui remonter le Son-Ka; franchir les sinistres rapides du Kenta-Ka ; faire des étapes à cheval, sous la claque abrutissante du soleil dans les forets clairières, traverser le pays Méo que l'on dit insoumis, et puis enfin... arriver pour se trouver en face du désert... du « bluff »...

Il ressort de la réponse que ce qui manque est la voie de communication.

(i) Sala — case d'arrêt — qui porte le nom de M. Outrey, résident supérieur au Cambodge, un des pionniers du Laos et du Tranninh.

C'est vrai, il faut des routes pour débloquer ce coin de France perdu loin de l'Annam fiévreux et de la Cochinchine traîtresse...

Celles qui existent ne suffisent pas, et surtout ne sont pas assez commodes pour drainer vers les côtes les formidables richesses de ce pays inexploité. Le Mékong, voie d'accès jusqu'à Tliatone, doit être retenu au point de vue seulement des attraits du tourisme ; restent les routes de Xien-Ouang à Vinh, de Xien-Ouang à Thado, qui auront sur celles du sud l'avantage de n'avoir pas à emprunter le cours dangereux du Mékong et de Aietfre rapidement le Tranninli en communication avec les ports de l'Annam et du Tonkin.

Il faut évidemment porter de ce côté un effort dont on devrait aujourd'hui récolter les bénéfices; il faut surtout agir en dehors des partis pris qui taxent de « bluff » la richesse d'une région qui n'attend que des colons, des colons de bonne volonté dont les capitaux métropolitains ou coloniaux i)ermettront les initiatives heureuses €t productrices... Si la réalisation de ce programme entraîne de nouvelles dépenses

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pour l'Indo-Chine on peut les demander au pays; il ne se passe pas de jour, disait Ulysse Pila, où (( des pays d'Europe et de l'Amérique ne viennent emprunter chez nous pour les besoins de leur agriculture et de leurs voies de communication... » et nous nous désintéresserions de la mise en valeur de notre domaine colonial ?

... Ici, au Tranninh, la Métropole retrouverait en peu d'années par une plus-value de son domaine indo-chinois la valeur de son sacrifice.

Et ceci n'est pas une phrase vaine ; il suffit de voir, je n'ai aucan désir de décrire; mon seul but est dans les notes d'aujourd'hui de regarder brutalement, comme on regarde les données d'une équation à résoudre.

Partout, en Indo.-Chine, la culture de la pomme de terre avorte : ici, elle atteint son plein épanouissement; de tous les côtés, la châtaigne, la cannelle, le benjoin se développent ; le caoutchouc, cette « mine d'or » de l'Extrême- Orient, vit mieux qu'à Singapoore ; malheureusement l'indigène, attiré par l'appât de quelques bénéfices, l'exploite dans des conditions déplo-

rablcs; le pin résineux étend ses forêts sans limites, et des pâturages attendent qu'on parque au milieu d'eux les buffles, les chevaux et les bœufs qui font la prospérité des contrées sud-américaines...

Pour le moment, aucune affaire n'est en cours ; les mines de charbon, de fer, d'argent et de plomb ne sont pas encore l'objet d'une exploitation suivie; seuls, les Méos font avec les Chinois un actif commerce d'opium, d'opium plus célèbre et plus apprécié que celui même de Bénarès...

... Ainsi l'équation est nettement posée, sa résolution est simple, et lorsque la valeur des réseaux routiers sera établie, nous aurons créé, en exploitant au Tranninli les ressources d'une nature riche et féconde, le véritable grenier de rindo-Chine productrice de demain...

A Georffes Lecomfe.

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