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QUATRIÈME PARTIE

LES (iLOlilEUSES

Langson.

... Bâclé, Dong'-Dang', Langson, des noms qui résonnent comme des coups de gong ; des noms qui, lorsqu'on les prononce tout haut, font qu'on entend autour de soi comme des frémissements d'ailes.

... Bâclé, Dong-Dang, Langson, Ky-Lua...

Je les ai traversés ces villages par un matin gris de la saison d'hiver tonkinoise; mélancolique, la pluie tombait sur des palmiers immobiles, sur des pagodes misérables et sur des tombes frileusement rassemblées autour d'un mausolée dont l'inscription rappelle que des enfants de France dorment là...

Je les ai refaites lentement, comme on fait

un pèlerinage, ces étapes que les aînés ont jalonnées de leurs corps ensanglantés; jusqu'à la fin, je ne sais quelle fièvre ardente m'a soutenu, et surtout m'a donné la force de rappeler le Passé dans ce pays, où chaque tranchée dit l'acharnement d'une défense, et chaque muraille l'héroïque folie d'un assaut.

Il venait du sol humide une pénétrante et tiède odeur de pourriture... de cendre... de poudre; mais oui, je n'ai pas rêvé; je me suis souvenu de ces bouffées très acres que l'on respire lorsque des canons g-rondent près de vous ; odeur de poudre, odeur de sang-, odeur obsédante de ce pays des luttes sans merci...

Longtemps j'ai marché, et, brusquement, je n'ai plus remarqué la beauté de la route bordant le Song-Ky-Kung- ; je n'ai plus senti l'étrang-e parfum de la terre mouillée; de cette terre qu'à perte de vue mamelonnent les tombeaux des nôtres : le passé s'imposait à nos imaginations hantées par les souvenirs...

Il a surgi de partout du Song-Ky-Kung- ; de Lang-son, de Ky-Lua, de Dong-Dang- ; de là-bas, du très lointain où la Porte de Chine dessine

dans les nuages le profil de son plein cintre crénelé, et il a fait que nous nous sommes arrêtés au bord du Song-Ky-Kung : la dernière station du calvaire des aines...

La dernière station? peu importe après tout de commencer i)ar où les autres finirent ; la leçon qui se dégage des défaites exalte les enthousiasmes autrement que le rappel des victoires ; c'est dans l'évocation des journées de deuil que se fortifie la volonté de ne pas oublier?

Comment pourrait-on oublier après la magistrale évocation de ces heures de lutte, faite à la résidence devant des administrateurs, des officiers et des troupiers? Toute ma vie, j'entendrai l'hommage émouvant rendu par le Gouverneur Général à ceux que les balles fauchèrent

Ah ! peu m'importe qu'on m'accuse de flatterie parce que j'aurai écrit cette pag-e ; je me consolerai en pensant à ceux qui, comme moi, ont écouté, religieusement écouté.

Je les vois encore tous, ceux-là ; non, pas des puissants, mais des petits, des humbles, des

sans grades, venus en dehors de tout protocole, parce qu'ils savaient qu'on allait parler des Grands Morts dans cette enceinte où tant d'héroïsmes ont vibré...

Je les vois ; je me souviens de leur cou tendu, de leurs sourcils froncés, de leurs mâchoires contractées lorsque les périodes de patriotisme ardent secouaient leurs enthousiasmes et leurs générosités ; je les ai devinés prêts à crier; à hurler ; à pousser des vivats énormes parce qu'on exaltait la Patrie toujours plus grande ; et je me souviens aussi que, brusquement, ces enthousiasmes et ces générosités trop contenues se sont fondues en des larmes, des larmes de regret sans doute, qui ont roulé, longtemps roulé sur leurs pauvres joues sans couleurs, d'errants anémiés par la vie monotone des coins d'exil où l'on ne se bat plus...

Et cette impression poignante me poursuit maintenant parce que le Song-Ky-Kung est là coulant entre ses rives sablonneuses; parce que, sur ses rives, se termina le dernier drame de la Retraite dont l'énergie des petits et des humbles, des petits et des humbles semblables à ceux qui

ont pleuré là-haut, réussit à sauver la dignité pour la Légende et pour l'Histoire...

Le Song-Ky-Kung !

La tragédie des pièces jetées dans Fabime s'est déroulée dans cet espace où de maigres touffes ont poussé, et, où de-ci de-là, au pied des roches éparses des tombes font le gros dos ; tombes anonymes sans fleurs et sans couronnes que le seul souvenir de l'Épopée tragique embellit et glorifie...

Pas un nom... rien...; et puis qu'importe le nom? Ai-je besoin de savoir, pour me tenir droit au milieu de ce champ où ils dorment à côté des canons qui crevèrent les murs de Dong- Dang et les miradors de Bang-Bo ?

Ce terrain donne le vertige... il est grand... trop grand, et il y a des traces de piétinements, de foulées; des traces de roues... oui... de roues ; allons, je suis impressionné par ce que me dit le vieux retraité qui m'accompagne, et qui fut du désastre...

— Voyez-vous, les pièces étaient au parc ici... elles ont été jetées là... ; venez voir...

Il réfléchit une seconde et murmure : « Ce fut une sale corvée... »

Oui, une bien sale corvée !

Je suis le cliemin qu'elles ont parcouru ; il me semble que des sillons parallèles sont restés g-ravés sur le dos plat des roches; il y a des éraillures, des arrachements dans les calcaires comme si « quelqu'un », quelqu'un que l'on aurait traîné au sacrifice s'était accroché à leurs blocs dans un effort de résistance désespérée; et puis, il y a... le vide... ; le trou que rien n'a comblé, et dont l'eau garde jalousement le mystère.

Je ne peux maîtriser un sursaut de recul, le même qui, sans doute, cabra les bronzes glorieux en face de l'abîme louche ; puis, d'un mouvement machinal, je me retourne comme si j'espérais voir derrière moi Les fantômes de ceux qui, artilleurs et marsouins, s'étaient un peu partout fait hacher pour les défendre et les conserver...

Pauvres vieux, aux rages bridées par le tragique garde-à-vous des honneurs rendus à celles qu'on « assassinait » !

En vérité, nous ne ])Ouvons rester là plus longtemps: l'Epopée nous saisit à la i^org-e; je vois... et pourquoi ne pourra is-je l'écrire encore ce que je vois? Pourquoi me serait-il interdit de dire, si ce n'est pour les vivants, du moins pour les (( Autres », les éternellement endormis, (pie je vois deux larmes rouler sur les joues du Gouverneur Général, tandis qu'il s'arrête en face de la morne étendue de leurs tombes innombrables...

D'ailleurs, autour de moi, les yeux sont humides ; nous sentons tous ([ue, par-dessus ce champ tragique, nos ]^ensées se rejoig-nent et vont vers la France pour qui sont tombés sans ])ruit les camarades crevés là de faticue, de fièvre ou de dégoût ; cette minute ne peut se prolonger... il faut partir..., une dernière fois nous reg'ardons cette plaine trop g-rande, cette plaine qui donne le vertige, et sans nous retourner, nous allons vers d'autres souvenirs...

KY-LUA

... Si je me souviens des Grottes de Ky-Lua, des £;Tottes où rug-irent pour nous saluer des trompes chinoises? Oui, pour rappeler le frisson que ces appels firent passer en nous...

A quoi bon redire ce que tant d'écrivains ont dit, des fêtes annamites célébrées, dans des cadres semblables de cavernes, où tremblent les fauves lueurs des torches et des brandons enflammés? A quoi bon décrire les gestes souples, l'accent guttural de leurs acteurs, et la merveilleuse richesse de leurs robes brodées d'or et de pierreries? Rien n'a valu pour moi, dans cette journée, l'évocation des combats, des

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luttes, des corps à corps où les gorges hurlaient les hourras des assauts, tandis qu'en écho répondaient les aboiements des trompes excitant à la tuerie. Non, rien; ce que j'écris est brutal, c'est vrai ; mais trop de fantômes de soldats errent dans ces plaines pour que je songe à applaudir des comédiens...

Heureusement que cette représentation est finie et que nous allons visiter le champ de bataille ; cela me va d'être avec les Aînés et de savoir où et comment ils sont tombés.

Ky-Lua !

Le 28 mars i885, des Chinois étaient accroupis, dans ces tranchées encore ouvertes comme des fosses, et d'autres se dressaient sur ces mamelons où flottent ce soir, comme au jour du combat, des oriflammes dont l'étoffe en se déployant fait onduler des chimères...

Partout, reliant des vallées, existent encore, traits d'union formidables entre des pics inaccessibles, les murailles derrière lesquelles ils attendirent les nôtres... les marsouins aux yeux de fièvre qui défilaient sur la grand'route que nous suivons.

Entre la route et les glacis de ces fortifications et de ces tranchées, il y a les rizières, les mêmes rizières qu'autrefois et à travers lesquelles chargèrent les Errants... Ah ! ce que durent être ces charges au plein soleil, dans la boue où les hommes se débattaient contre l'cnlizement final et où ceux qui tombaient disparaissaient vite sous le linceul de vase puante des fonds mouvants !

Évocation sinistre !

Quel Homère chantera cette retraite qui, de la Porte de Chine à Bang-Bo, alors que nos soldats luttaient « un contre mille », dressa contre les Célestes la barrière de 920 (i) poitrines de coloniaux? On se battait corps à corps, les yeux dans les yeux, parmi le froissement des baïonnettes et des lames de coupe-coupe ; on reculait le drapeau en avant, les blessés au centre, avec, à l'arrière-garde, épique, grandi par son isolement farouche, de Négrier faisant le coup de feu comme un troupier ; et 35o (2) cadavres

(i) Historique.

(2) Historique.

s'étalèrent, sans tête, mutilés, la poitrine vers le ciel...

Le 28, ce fut le dernier effort ; ce fut le coup de bride des énergies secouant les corps que la fièvre ou la dysenterie faisaient grelotter ; ce fut la page glorieuse, hélas ! éclaboussée de trop de ce sang généreux qui rend aujourd'hui les rizières si fécondes; les poitrines des nôtres enfoncèrent les redoutes ; les canons rageurs, les canons c{ue la mort guettait au Song-Ky-Kung, crevèrent les murailles, bousculèrent les tranchées et, jusqu'à la I^orle de Chine, les obus accélérèrent la fuite des Chinois, tellement affolés qu'ils ne songeaient plus à ramasser leurs morts ! Sacrilège significatif!

Mallieureusement, à travers ces mitrailles bondit la nouvelle de la blessure de Négrier.

... Il a été blessé là, sur ce monticule; nous sommes tout près de Tarbre où on le transporta, de l'arbre dont le tronc énorme porte encore la trace des balles qui le criblèrent...

A ce moment, personne ne connaissait l'issue de la bataille et Herbinger, aucjuel le commandement était remis, sans se rendre

compte de la débandade des Chinois, ordonna la Retraite...

Alors un chef pirate, un chef neutre qui s'était réfugié dans les i^rottes où nous avons tantôt écouté des acteurs et regardé des mimes, vit cette chose incroyable, cette chose unique dans les annales des combats : des vainqueurs et des vaincus se tournant le dos et fuyant sans reg^arder derrière soi...

Ils sont passés par ici ; ils ont suivi la route que nous suivons ; ils ont traversé ces rizières les marsouins, les big-ors, les légionnaires, stupéfaits qu'on leur commandât d'aller vite pour une reculade...

Je ne veux me souvenir que de ceux-là et des chefs qui clamèrent leur indig'nation... ; les autres... les Herbing-er...

Allons, les « petits », les « sans grades » nous en consolent.

Il me semble que je les vois et, ce soir, l'illusion est complète ; dans le cadre de cette plaine de Ky-Lua aux murailles crevées de meurtrières, aux tranchées encore prêtes à défendre, des légionnaires vont et viennent ; leurs képis roug^es

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font l'efTet de coquelicots dans l'herbe verte des rizières dont ils traversent les digues, et quand ils passent devant moi, involontairement je me tiens droit, très droit, comme si je saluais en eux les Aînés valeureux dont ils seront demain les héritiers héroïques...

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