L ENCHANTEMENT DU PAYS D ANNAM I I
ting-ag-e, je regarde droit devant moi, tout droit, l'esprit hanté par tout ce passé ([ui tremble et qui frémit.
Le silence est à ce point impressionnant ([ue les oreilles se tendent, inquiètes de le sentir si profond, et que l'esprit, pour en fuir l'accablement, évoque les heures où, par des nuits semblables, les jonc{ues des pirates partaient au son des tam-tams et des trompes marines.
Mes yeux s'habituent à l'ombre fine qu'un mince croissant dissipe à peine, et mes reg-ards aperroivent, très haut, en plein granit, au liane des monts, des trous béants comme des gueules g-rand ouvertes; des trous énormes, qui furent les inaccessibles repaires où leurs bandes en déroute se réfugiaient après des luttes désastreuses ou des guet-apens ratés.
Tout cela vit, presque palpable dans cette nuit évocatrice où passent, lentement, comme autrefois passaient les jonques guerrières, des sampans aux voiles déployées pareilles à de grandes ailes...
Toujours impressionnant, le silence règne, et, dans le calme profond de ces montagnes et de
cette mer, en face de rimmobilité de cette nature, je n'éprouve plus que le désir de songer à ce qui fut...
Je regarde de toute la force de mes yeux qui cberclient dans l'ombre la silbouette des (( aînés )) des temps liéroïques ; je reg-arde, et, brusquement, au-dessus de la mer, lisse commue un miroir, parait une avant-g-arde de rocbes noires que leur isolement grandit; en face de leurs rang"s serres et menaçants, je songe à de litanesques sentinelles veillant sur le mystère des cirques et des grottes qui dorment dans la nuit...
2 janvier.
Le jour est déjà levé lorsque le petit navire s'arrête au milieu de la rade d'Hong-ay.
Autour de lui, avec leurs feux encore allumés à l'extrémité des verg-ues ou des mâts, des jon-
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ques et des sampans dorment, mollement bercés par la marée qui monte. En dehors de quelques bruits de forge du côté de la ville salie par sa poussière de charbon, rien ne rompt le lourd silence appesanti ; loin, sur l'horizon violet des matins tropicaux, Along- déroule l'impressionnant panorama de ses montag-nes crénelées.
Vainement mes yeux recherchent le spectacle, trag"ique un peu, des roches accusant dans l'ombre la netteté de leurs farouches contours, et, déroutés, ils ne voient plus qu'un paysage de rêve autour duquel vibre la délicate féerie de la lumière et de la vie...
En hâte et pour mieux en éprouver l'étrange impression, je quhte la rade et son activité maintenant trop fébrile ; peu m'importent, les hommes et leur travail, Hong-ay et ses riches mines de charbon, ses mines célèbres où tant d'énerg-iques volontés ont dirig"é l'admirable effort des indig-ènes laborieux ; je cède au désir de savourer l'ég-oïste volupté de la solitude et du recueillement.
Lentes, les roues à aube reprennent à l'arrière
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leur interminable chanson; de nouveau, les passes succèdent aux passes et les rades aux rades, en un merveilleux décor de cirques où les aiguilles et les blocs se dressent semblables à des ruines d'architectures colossales...
Sous le soleil qui la dore, sous le manteau de fousères, de cicas et de bruyères qui la revêt, chaque roche prend sa physionomie propre; chacune a frappé l'esprit contemplatif des indigènes, et chacune a conservé le nom qui la précise à rimag-ination et au souvenir :
Les Marionnettes;
L'Arche ;
La Fraise ;
Le Chandelier; toutes se succèdent, ainsi que des balises g^igantesques jalonnant les routes vers les grottes ouvertes au flanc des rocs moussus, et la féerie de ce spectacle continue à chaque minute plus empoignante et plus folle, de la « Grotte des Merveilles » à la « Grotte des Surprises )>, dans le clair-obscur éternel où dort la prodigieuse flore de leurs stalactites oiîivales.
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Puis les passes s'élargissent sur la pleine mer où g-îl l'épave du SiiUij, qui mourut là...
Le passé ressuscite, comme il ressuscite tous les soirs autour des cirques et des rocs, immobiles et muets témoins des épopées évanouies ou des désastres oubliés.
Épave du Sully y tragique avec son mât de g-uerre, son mât tordu, dressé au-dessus de l'eau comme le bras d'un enlisé ; cavernes des pirates, jonques aux g-randes voiles déchiquetées, sampans aux longues rames balancées en cadence, tout se transforme et s'anime... L'heure appartient aux évocations, et la plus émouvante d'entre elles surgit de « Tilot du Cimetière », où les marins de Courbet sont enterrés... Leurs croix se pressent, toutes blanches, dans l'ombre qui entoure leur g-roupe étroitement rassemblé...; brutalement on songe à tous ceux qui sont partis ; à tous ceux dont les parents anxieux attendirent le retour au foyer désolé ; à tous ceux dont nous avions rêvé, dans les petits garnis métropolitains; et, tandis que le i^ateau file, nos corps se tiennent droits connue à la parade, en face de ce coin de France où
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des aillés dorment, loin des églises du pays où l'on vient prier et se souvenir.
Minuit. En face du Sully.
... Je n'ai pas voulu partir sans repasser par
Toute la journée j'ai vécu au milieu des lég-endes, depuis la grotte du Mouflon jusqu'à cette exquise grotte de la Congaï, dont l'herbe folle recouvre la pauvre tombe abandonnée, et, ce soir, après avoir erré dans Tile de la Cat-Ba où vit toujours le souvenir des pirates De-Hong et Tieu-Duc, j'ai besoin de me recueillir.
J'ai besoin de me retrouver près de ce qui fut ici un peu de la Patrie lointaine ; c'est pour cela que je reviens devant l'épave du Sully, comme on revient en face des tombeaux où sont ensevelis ceux que nous avons aimés...
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Enveloppées de blancheurs lunaires, des roches veillent au-dessus de la fosse où gît l'épave du cuirassé misérable ; il me semble, tandis que je les regarde, que leurs org-ueilleuses silhouettes se redressent; en vérité, je crois que le « Bouddha » renverse sa tête et que je saisis sur sa figure colossale un large rire épanoui ; mais non, je suis le jouet d'une illusion : ce sont les rayons de la lune qui transforment l'expression sévère de sa face de granit... ; oui, ce sont les rayons de la lune ; pourtant, un vieil Annamite m'a dit que le a: naufrage du navire était dû à l'influence des Génies d'Along » ; il m'a confié cela très bas, après avoir salué de trois lays ces monolithes naguère immobiles qui maintenant me troublent par leurs aspects changeants.
Je ne veux penser qu'à un efl^et d'optique, et je sens qu'une force mystérieuse agit dans cette nuit très évocatrice ; je la devine partout autour de moi, du côté des rocs habités par les Esprits hostiles, du côté du mât qui s'élève comme une croix toute noire au-dessus de la mer phosphorescente ; et, à cause d'elle, tremble devant moi le mirasfe affolant du sinistre...
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J'entends... non, je n'enlends rien; c'est un oiseau de nuit qui passe ; je veux pourtant soulig-ner l'épouvante de ce qui fut, ici; je veux; et voici que je vois encore s'animer les rochers ; ai-je la fièvre? Je perçois, nettement cette fois, comme une bourdonnante rumeur à mes oreilles ; cette rumeur vient de toutes les grottes, de toutes les cavernes, de tous les fourrés, et elle se transforme bientôt en un immense rire qu'on essayerait vainement d'étouffer.
Je dis un « rire » et l'attitude injurieuse de ces pierres le confirme ; elles a vivent » maintenant ; le Bouddha, lui, ne se contient plus et son bras mutilé désigne l'épave tragique qui sert à cette heure de jouet aux Esprits malfaisants.
Il la désigne ou la menace, et je song-e à tout ce que je sais des Génies de ce pays qui ont renversé des jonques, incendié des sampans, tué les marins du Courbet, crevé le Sully, pour défendre, sentinelles intraitables, les passes encore vierg-es d'Along, la grande baie mystérieuse...