THAN-HOA
... Certes, au temps où de longues flâneries succédaient à la fièvre des manœuvres, à l'emballement des randonnées équestres, je n'avais jamais soupçonné que l'on pût, en s'expatriant, enregistrer de telles impressions.
En quelques mois, je me trouve transporté de la France, dont l'évocation s'imprécise déjà devant mes yeux éblouis, dans le légendaire Tonkin des pagodes silencieuses et des citadelles aux miradors étages. En vérité, je me demande si je ne suis pas entraîné par un rêve, qui, au réveil, me laissera douloureusement déçu, dans une chambre de soldat de petite garnison française...
Pourtant, devant moi, dominant de sa masse le vaste damier des rizières, une vraie citadelle, une citadelle aux angles cabrés ainsi que d'orgueilleuses proues, se dresse, silhouettée en arêtes vives, sur le ciel clair du crépuscule agonisant...
La citadelle de Tan-Hoa !
Depuis Hanoï, dans mes oreilles bourdonne le ronflement des pétards annamites ; mes yeux voient toujours, flottant au bout de leurs hampes de bambou, des pavillons barbares, des pavillons aux bords découpés en dents de scie, à la pleine étoffe écussonnée de chimères affrontées ou de caractères héraldiques ; des pavillons rouges, verts, multicolores, noirs surtout, noirs comme le furent ceux des révoltés de Pépoque héroïque, et mes narines retrouvent encore, dans Pair tiède, l'odeur des joostiks (i) qu'elles ont respirée.
Tout cela n'est pas un rêve, et j'ai pourtant besoin de me souvenir...
Je détaille des faits, je précise des dates ; tant de
(i) Bâtonnets parfumés.
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choses ont passé depuis quelques mois, que tout se bouscule dans ma mémoire étonnée ; et voici que, nés de la réalisation d'un projet soigneusement élaboré, reviennent, vigoureux et vibrants, les enthousiames que je croyais perdus. Ils reviennent, ardents comme autrefois, parce qu'on part loin des capitales ; loin des rues encombrées de pousses ; loin de la vie facile, loin du monde, vers les espaces illimités; vers les forêts traîtresses ; vers les sentiers à peine explorés des brousses, vers les coins où l'on sera seul en face de l'indigène, de la nature et du ciel bleu...
On s'en va sans escorte, les cuisses collées aux quartiers des selles, en hommes, et non en touristes, inquiets du bien-être pour les jours proches où l'on couchera, mouillés encore par l'eau du dernier gué passé, à l'ombre d'un arbre ou sous un toit depaillotte abandonnée...
En vérité, je sens que la joie me donne du vertige ; c'est si imprévu de voyager ainsi, sans souci du confort et sans regarder derrière soi, tout droit, à travers l'Annam, le Laos et le Tranninh... toujours tout droit...
Annam, pays des rencontres épiques ; pays
OÙ l'on doit tant .vibrer au pied des collines fortifiées que les pavillons multicolores d'aujourd'hui couronnèrent au temps des Rivière et des Bobiilot ; pays des pèlerinages sacrés aux tombes des soldats endormis dans ta campagne ensoleillée...
Laos ! Laos mystérieux caché derrière ta forêt tropicale et défendu partes rapides vertigineux : Laos des khènes, qui font comme un bruit léger de vent dans les feuilles ; Laos des pag-odes en ruines où les Bouddhas accroupis poursuivent le rêve sans fin de leur extase radieuse...
Tranninh ! patrie des Khas et des Méos ; contrée des steppes infinies et des pinèdes frémissantes ; terre des jarres préhistoriques que saluèrent les émigrants mongols et les conquérants siamois...
Annam, Laos, Tranninh ! terres d'exil, dont nos imaginations évoquèrent tant de fois les paysages à la fois hostiles et attirants, quelles splendeurs dévoilerez-vous demain à nos yeux qui s'ouvrent tout grands vers vos triomphantes beautés ?
Aujourd'hui, je regarde,..
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Mes fonctions d'aide de camp du Gouverneur Général me permettent de voir partout et au premier rang-...
Je regarde, et, devant moi, tout près, la figure hâve, les épaules voûtées, passent quelques soldats qui reviennent du Haut; ils s'arrêtent pour me saluer ; je m'approche d'eux, poussé par je ne sais quelle force ; il me semble qu'ils vont détruire mes illusions, ils sont si pâles, si amaigris... Qu'importe, je vais vers leur groupe...
Ils arrivent du Service géographique; je les interroge et ils me répondent tranquillement...
— C'est dur... nous avons failli crever; mais, vous savez, il nous tarde de repartir; on est en convalescence maintenant; après, on remontera... Ah! ce qu'il est beau, ce pays... et puis, on vit « comme des frères » les lieutenants et nous... alors, dame, on s'ennuie sans nos officiers et sans la brousse... !
Oui, sans la brousse !
Je la revois tout entière, à cause d'eux, cette brousse mangeuse d'hommes; cette brousse où nous avons erré sous le coup de massue du
soleil accablant et où nous avons déliré, sous l'assaut des fièvres qui détraquent; je la revois toute nue cette marâtre qui brise, mais c[ue nous aimons ardemment, de toute la force de nos enthousiasmes qu'elle exaspère, de toute la vigueur de nos jeunesses qu'elle étiole, i)arce que... parce qu'elle est « la brousse » et parce qu'elle tue...
Peut-être que demain, sur nous cinq qui partons vers le pays du Haut, dont ces soldats reviennent, elle désignera celui... Allons, pourquoi vais-je penser à demain? C'est aujourd'hui la fête de la lumière et de la couleur; pourquoi vais-je évoquer des choses tristes et pourquoi, par-dessus toutes ces lumières et pardessus toute cette foule ne vois-je que des hommes à faces hâves, dont les yeux me fixent étrangement... Est-ce l'obsession de ces convalescents qui me poursuit? Je ne sais plus ce qu'il m'arrive dans le cadre de cette résidence illuminée où revêtus de leurs étoles brodées, la tablette d'ivoire à la main, les mandarins et les lettrés s'écartent pour laisser passer des niimes et des ballerines en costumes étincelants... Je
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ne sais pas ce qu'il m'arrive, et je m'obstine vainement à reg-arder les toutes gracieuses qui dansent, des fleurs de lotus à la main : ce sont (( les Autres » que je vois partout avec leurs faces émaciées et leurs yeux caves...
Je devine qu'ils se pressent autour de moi dans ce soir tropical si propice aux évocations, et bientôt je ne distingue plus les lanternes aux dragons enlacés qui projettent sur les arbres en ombres agrandies les silhouettes des comédiennes aux robes de clinquant; je ne distingue plus rien de la résidence, rien de la foule... ; je ne vois qu'une masse énorme qui écrase tout; je la reconnais... ; c'est celle de la forteresse, dans les fossés de laquelle tant des nôtres sont allongés.
J'ai compris, et je suis fier que dans ce premier « mirage d'exil » revive le poignant souvenir des Aînés héroïques.