‹ Mirages d'exilChapitre 5 sur 29 · LES TOMBEAUX DES PREMIERS EMPEREURS D'ANNAM A PHOT CAT · texte numérisé non relu

LES TOMBEAUX DES PREMIERS EMPEREURS D'ANNAM A PHOT CAT

... Pourtant la vision de ces comédiens de Tlian-Hoa a longtemps ensuite tremblé devant mes yeux; long-temps, j'ai revu l'éclatant cortège des actrices, raides sous leurs hauts diadèmes, au milieu des indigènes attentifs qui montraient aux lumières les impeccables formes de leur nudité dorée; et des heures se sont écoulées avant que j'aie pu mettre au point l'impression venue du spectacle très asiatique d'une princesse mimant sur la scène les danses rituelles du Livre de l'Amour...

Elle s'est avancée timidement, les yeux baissés sous les sourcils qu'un hal)ile coup de

pinceau avait relevés au-dessus des tempes fardées... D'abord saluée par le vacarme étourdissant des guitares et des psaltérions, elle n'a donné d'elle que le mouvement souple de ses bras mollement étendus...

Son apparition délicate a été pour moi d'autant plus saisissante que je venais d'évoquer des souvenirs tragiques. Sans transition, c'est vers elle que je suis allé, séduit par la pudeur des regards baissés, par l'impénétrabilité du visage; par les gestes à la fois ardents et contenus qui peignaient une passion timide encore, mais sur le point de devenir exaspérée... Oui, elle n'a donné d'elle que le mouvement souple de ses bras mollement étendus ; puis, le vacarme des guitares, des cuivres et des gongs s'est apaisé; la musique est devenue douce, étrangement douce; les parfums des baguettes de benjoin sont devenus plus lourds et il m'a semblé que les êtres et les choses attendaient comme l'épanouissement de cette fleur humaine, dressée hiératique et mystérieuse ; et, peu à peu, par degrés, la grande fleur s'est ouverte dans la nuit... En cadence les bras ont battu l'air; les

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mains ont été agitées de mouvements rapides; les pieds nerveusement ont battu le plancher sonore de la scène, et la souplesse féline des hanches et du buste a donné aux attitudes la voluptueuse perfection précisée par la Légende et par les Livres...

Alors, en éclair, j'ai compris tout ce qu'il y avait d'irrésistiblement attirant dans ces minces corps de femmes devinés fermes, harmonieux sous l'étoffe soyeuse des costumes annamites, et dans ces yeux faux de maîtresses qui trompent, mais dont la réserve voulue cache la frénésie des étreintes que l'on ne dénoue plus quand on est pris...

Je la reverrai toujours, cette princesse charmante de conte extrême-oriental, et c'est elle que j'évoque encore devant les murs séculaires qui ont gardé jusqu'à ce jour le mystère inviolé du tombeau des premiers empereurs d'Annam...

C'est elle que j'évoque, parce qu'elle reste dans ma mémoire comme une incarnation troublante du pays annamite ; parce qu'elle précise, pour moi : le passé des rites ; le passé des coutumes séculaires; le passé d'une

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civilisation agonisante, dont les traditions disparaîtront, en même temps que ses pagodes et ses palais abandonnés...; parce que demain, peutêtre, verra mourir les derniers chanteurs et les dernières princesses mimant, sous les masques barbus et les robes éclatantes, les chants évocateurs des siècles abolis...

En attendant, comme autrefois, comme toujours, la forteresse des vieilles murailles de Pho- Cat se dresse pour protéger ses tombeaux que rarement des Européens ont visités; rarement, ])eut-étre jamais, si les traditions et les rites ont été respectueusement observés ; aujourd'hui, les idées ont évolué même ici, dans ce pays où rien ne paraît avoir changé depuis des siècles; la civilisation passe et, parce qu'elle passe, on commettra des sacrilèges en son nom; demain, ce sera l'oubli, et ces murailles, lentement, s'effriteront autour des salles sacrées dont les herbes auront disjoint les mosaïques et recouvert les laques; ou bien, ce sera la publicité, et ces portes s'ouvriront devant toutes les curiosités stu]3ides ; devant toutes les caravanes dont la banalité déshonore les palais ou les temples

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du passé, auxquels l'oubli laisse au moins la grandeur des isolements orgueilleux et des agonies farouches.

Heureusement qu'ils sont loin de tout et de tous ces tombeaux perdus dans l'immensité des rizières... Silencieux, nous en franchissons les trois enceintes où des sentinelles vêtues de rouge veillent devant des portés lamées d'airain vert-de-grisé...

... Les branches tordues des arbres se succèdent dans les cours, où gisent des brûle-parfums de bronze, des brûle-parfums aux flancs sculptés de chimères et de dragons, selon les rites ; loin, au fond du sombre couloir des allées où tourbillonnent des feuilles mortes, les salles impériales paraissent, très basses, sur leurs colonnes rouge et or.

Nous allons.

Autour de nous, deux lacs s'étendent; deux lacs mélancoliques, au-dessus desquels, vainement, les buissons effeuillés recherchent leur maigre image réfléchie.

Ce n'est partout que désolation, accablement, tristesse ; tristesse infinie ; tristesse poignante

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venue de toutes les « choses » que l'on sent mortes autour de soi.

Nous arrivons devant la salle immense... la salle aux colonnes laquées, autour desquelles s'enroulent des monstres g-rimaçants. Dans la pénombre de ses fonds mystérieux, de minuscules flammes de cierg-e vacillent aux courants d'air; des autels se succèdent, modestes, cachant derrière le voile jaune de l'Empire la « Tablette sacrée », où les inscriptions en Caractères rappellent ce que fut la vie du prince ou de la princesse défunts...

Nous nous arrêtons tous, accablés par le silence de cathédrale qui règne là ; et je songe à ce mystérieux pays d'Annam dont un vieux lettré vient de me décrire les coutumes rituelles ; plus que toutes, celles qui se rapportent aux tombes de Pho-cat sont étrangement tragiques ; c'est à elles que je pense dans ce décor de solitude poig-nante. Je sais maintenant que, sous les autels, aucun corps n'est raidi dans l'éternelle immobilité de la fin ; je sais qu'ils sont par là, dans le périmètre de l'enceinte fortifiée, dans des fosses dont aucun être vivant n'a pu

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préciser la place, puisque ceux qui les creusèrent ont été sacrifiés...

Le vieux lettré m'a dépeint le spectacle; je l'ai vu... vu, à cause de ses images précises et de son langage coloré... Il s'est déroulé il y a des siècles, ce sont les Livres qui le disent, à l'heure où le crépuscule mourait, comme il meurt ce soir au-dessus des rizières mélancoliques... Dehors, c'étaient des coups de gongs, des processions, des chants et des appels de pleureuses ; dedans, c'était le silence, à peine troublé ])ar le bruit sourd des pioches qui creusaient les trous en présence dos princes du sang...

« Ensuite, me dit le lettré, ce fut le retour grave et lent par les allées noyées d'ombre, où fumaient les Ijrûle-parfums que vous voyez encore debout... puis ce furent, brutalement, les coups de sabre abattus sur la nuque des ouvriers... le sang gicla, là, devant la porte de la troisième enceinte... la porte que vous franchissez ; et on la referma pour toujours, sur le mystère des grandes cours abandonnées... Superstition? Prudence? peu importe; en agis-

sant ainsi, les cadavres dormiront en paix, sans craindre le viol des révoltes qui, dans ce pays, font aux morts l'insulte de jeter leurs cendres et de disperser leurs ossements... »

Maintenant le soir tombe ; l'obscurité envahit les derniers autels où flambent des cierges et des joosticks ; dehors, c'est la nuit déjà profonde, c'est le chant des cigales, c'est la vie ; nous allons vite vers elle, pressés de fuir le silence trop évocaleur des salles, l'atmosphère trop fade des végétations fanées, l'impression d'angoisse trop insupportable qui vient de ces enceintes, où, selon les légendes, se promènent chaque soir, gardiens fidèles des Grands Morts, les fantômes des fossoyeurs décapités...

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