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LA ROUTE DE VIMI A HUE LA PORTE D'A XX A M

... Xous sommes en pleine saison d'hivernage. Sans cesser, depuis des jours, la pluie tombe sur les brousses entre lesquelles serpente la route mandarine; et, dans les rizières où les « ma » (i) montrent leurs frêles pinceaux pointant au-dessus des étendues stagnantes, les buffles tendent leur dos couvert de vase à la bienfaisante douche des averses.

II pleut, et dans ce pays de la lumière où rien ne semble vivre en dehors de la chaude caresse du soleil, les choses et les gens prennent un inoubliable aspect de résignation et de misère.

(i) Jeunes pousses de riz.

Jamais, comme aujourd'hui, je n'ai remarqué la saleté des villag-es que nous traversons, des villages pourtant si coquets par les jours clairs des saisons sèches; et jamais je n'ai mieux compris la sévère mélancolie de cette vieille terre des Légendes et des Rites.

Comment exprimer par des phrases précises cette tristesse indéfinissable qui vient des brousses recueillies, de la lumière terne et des indigènes en haillons?...

Je sens que toutes les impressions accumulées depuis mon départ se réunissent pour n'en faire qu'une, décourageante un peu... Elles ne sont rien, prises en soi, ces impressions de voyage... Qu'en reste-t-il, au fond, si je les énumère? Une fumée très odorante de joosticks brûlant aux pieds d'un Bouddha éventré...; un coucher de soleil derrière une pagode en ruines ; une promenade dans un cimetière, la nuit... ; rien, rien, en vérité ; mais vite par les soirs gris de l'hiver, cela se transforme, cela devient : toutes les fumées montées des brûle-parfums autour des pagodes vénérées; tous les couchers de soleil aux lentes agonies; toutes les plaines au milieu

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desquelles les tombes dressent leurs stèles de granit; cela devient, comme à cette heure, « l'expression » même de ce pays d'exil...

Pays d'Exil ? Pourtant, dans ma mémoire des rapprochements se font ; et, insensiblement, je songe à des jours semblables à celui-ci, passés en France, à écouter le monotone et triste refrain de la pluie chantant aux pentes des toitures.

Comme c'est loin ce souvenir ! pour en fuir la nostalgie évocatrice, je veux voir des panoramas que je n'ai jamais admirés; je veux voir des temples, des collines, des rocs ; n'importe quoi...

Je cherche vainement, car la brume dense couvre tout ; il n'y a rien dans cette étendue ; pas une colonne de pagode ; pas un berger de buffles, et, les indigènes qui passent, ployant sous le poids de leurs charges en balance, me paraissent d'une humanité si lointaine, si misérable, que ma tête se détourne ; il n'y a rien, rien... pourtant si : un souvenir tragique; le drame qu'il rappelle s'est déroulé près de nous, dans la jungle aux lourds épis retombants. Un

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soir, au crépuscule, un lieutenant fut surpris par (( le Tigre ». « Le Tig-re » !...

C'est la première fois que j'entends parler du sinistre seig'neur, et je suis loin de me douter qu'à compter d'aujourd'hui l'aventure que l'on raconte m'obsédera au point de me faire sursauter au moindre craquement des herbes desséchées, lorsque je cheminerai, le soir, dans les étroites pistes des campagnes ou des forêts...

Donc, un lieutenant fut surpris là ; personne n'a jamais pu dire ce qui s'était passé ; on sait seulement qu'il fut attaqué à la nuit tombante et que, le lendemain, au point du jour, des Annamites le trouvèrent mort, les mains nerveusement crispées sur la gorge du tig"re qu'il avait étranglé.

Nous passons et, de nouveau, je me résigne à subir le monotone clapotement des gouttes sur les feuilles des bananiers et des bambous ; mais voici qu'un brusque silence s'abat sur les rizières ; la pluie cesse ; les gouttes ne tombent plus que par intervalles, ici... là... ])uis c'est le calme.

Il semble que, du côté des monts, la nuée de-

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vienne moins dense ; un coin de ciel bleu paraît ; une clarté tremble ; puis, un rayon, un vrai rayon fuse, puissant comme un faisceau de projecteur... et la nature se transforme...

Un frisson de vie secoue les feuilles, les branches, tout ; les innombrables tombeaux qui peuplent les rizières ou les champs prennent eux-mêmes un air de fête, et leurs herbes folles se redressent, heureuses de n'être plus courbées par le brutal déluge des rafales...

Nous sommes maintenant au pied d'une montagne à pic.

Un instant, au-dessus de nous, la route se perd dans d'inextricables fourrés de ronces et de lianes ; puis, elle reprend son ascension pénible, vers une porte qui doit être gigantesque et dont le plein cintre encadre un large coin de ciel opalescent...

La Porte d'Annam!...

J'ai tant rêvé pendant la route à l'évocation du pays natal, aux histoires de tigres, que r Indo-Chine n'était plus dans mon esprit qu'une « chose » très lointaine; et, sans transition, je me souviens que nous avons franchi les limites

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du Tonkin depuis longtemps, longtemps, et que nous sommes tout près de Hué, la capitale aux citadelles endormies sur les bords verdoyants de sa (( Rivière parfumée »...

Fiévreusement, nous suivons un sentier qui monte vers la porte monumentale dressée sur ses assises ainsi que sur un trône.

Il faut se cramponner aux herbes, s'arc-bouter aux rochers pour éviter de rouler à travers les ronces et les cactus...

Enfin, un chemin plus praticable nous accueille ; un chemin aux marches disjointes, mais larges comme des paliers, par où passa jadis la vieille route d'Annam.

La vieille porte, la vieille route!

Tout est vieux dans ce pays de la tradition ; de quelque côté que l'on regarde, c'est la forteresse séculaire ou le temple préhistorique; au milieu de la nature immuable, rien ne paraît avoir changé de ce (jue les hommes construisirent ici pour se défendre ou pour prier.

Voici la porte, la porte précédée d'une stèle de granit, où les sentences parallèles sont encadrées d'une sculpture minutieuse rappelant

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les combats des Phénix de la Fable ; au-dessus, une voûte au plein cintre tapissé de mousses chevelues enjambe l'extravagante flore c[ui pousse autour de ses piliers massifs...

Je regarde les murs, où des inscriptions disent des dates et traduisent des souvenirs...

Au hasard, je lis :

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