‹ Mirages d'exilChapitre 8 sur 29 · A LA COUR DE HUE · texte numérisé non relu

A LA COUR DE HUE

... Le Gouverneur général rend sa visite à l'Empereur d'Annam.

Nous allons, entre une dou])le haie de hampes multicolores, au bout desquelles flottent les oriflammes annamites.

A droite, à g-auche, partout, c'est la même perspective de porte-pavillons, immobiles sous leur roug'e costume, où s'enlacent étroitement les chimères héraldiques.

Loin, après le fleuve où dorment les jonciues et les sampans, le cavalier de la Citadelle se profile avec son g-rand pavois claquant au vent.

Les fifres sifflent, et, dans l'air où passent les grisants parfums des « joostiks », on sent un frémissement où les vibrations des g"ones

résonnent comme celles des cloches ou des bourdons...

Toujours et semblablement parés de fleurs, les autels aux ancêtres et aux g-énies se succèdent, comme se succéderaient des temples précédant un maître-autel majestueux ; il semble, au fur et à mesure que Ton approche de son enceinte crénelée, que le mystère en devienne à la fois plus étrange et plus angoissant...

Brusquement, au détour de la roule suivie au-dessus des fossés où, sur les lotus morts, tombe la mélancolie du matin, la porte d'entrée se dresse, farouche, en Torgueil de ses miradors étages...

Immédiatement après avoir franchi son portique au plein cintre plaqué de bronze vert-degrisé, c'est le merveilleux enchantement des chemins sablonneux, où des arbres géants tordent leurs branches séculaires.

Les gongs vibrent ; les pavillons s'agitent comme pris, eux aussi, par la fièvre qui nous brûle et par l'émotion qui nous étrangle, en face de la dernière enceinte où veillent, encore en batterie, les canons des premières conquêtes...

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Le voile se déchire ; ton! le passé des légendes, dont nos imag-inations évoquent les souvenirs, se dresse et se précise...

Devant nous, tassés sur leurs colonnes, où s^enroulent des dragons hérissés, les différents palais se succèdent avec leurs vastes cours où les grands mandarins sont réunis ; et, à les voir, de loin, aller et venir, ils font l'effet d'une écharpe mirifjf|ne, déroulant sous le clair soleil la splendeur de ses ors et de ses broderies...

Emotion infinie, où l'admiration de ces coutumes millénaires intimement s^allie à la fierté d'appartenir à la nation qui sut les respecter...

... Les gardes d'honneur s'immobilisent au pied de leurs pavillons flottant avec un bruit léger de soie froissée ; les brûle-parfums déroulent les lourdes spirales de leur odorante fumée ; sous nos pas, les dalles de g-ranit ont des résonnances de g-ong- doucement battu...

Nous allons..., et, tout d'un coup, c'est l'Extrême-Orient qui se dévoile dans l'impressionnante majesté de son protocole rituel.

Silencieux, notre cortège avance entre les

mandarins, dont les premiers rangs s'arrêtent au bas de la salle du Trône ; à ce moment, nos regards ne voient plus que l'or rouge des colonnades intérieures, et nos esprits sont à ce point bouleversés, que l'émotion nous fige sur les dernières marches de rescalier sacré...

Devant nous, la salle du Trône s'étend, d'autant plus immense qu'on ne distingue, dans la pénombre de ses fonds mystérieux, que de discrets scintillements de dorures et que d'imprécises silhouettes immobiles...

Tandis que nous avançons éblouis un peu par le grand jour quitté, des deux côtés de la salle les silhouettes s'animent; leur front en rigoureuse ligne se rapproche de nous, lentement, selon la sainte loi des usages consacrés ; à ce moment un rayon tombe du haut des charpentes de teck où je remarque, sculptés en plein bois, de grands vols de chauves-souris rituelles ; et je vois, je vois des êtres de légende en costume dont j'ai autrefois évoqué la splendeur après des lectures de contes merveilleux... Pourtant, je ne rêve pas : ce sont bien des princes du sang, des ministres « Colonnes d'Empire »

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qui sont là ; et c'est bien un Trône, le Trône d'Annam, qui se dresse, org-ueilleux, avec ses cliimères tordues au-dessus de gradins où l'or fauve des incrustations rutile...

En vérité, j'ai peur que cette vision disparaisse ; j'ai peur d'être le jouet de mon imagination enfiévrée; mais non; une autre apparition se dessine devant moi ; l'ombre de cette salle est si rouge que je vois mal, très mal... ah! maintenant, elle se précise... et j'aperçois, tout droit, sur ce trône dont je n'avais distingué que les chimères et les gradins, dans l'attitude des idoles asiatiques, drapé dans la soie jaune du costume impérial, la tiare en tête, Duy-Than, qui attend, hiératique et figé...

Cela me déconcerte tellement que j'ai besoin, pour y croire, de m'assurer que le Gouverneur et sa suite sont là, bien vivants; oui, je les retrouve tous, et je remarque, en même temps, que leurs yeux, comme les miens, se sont embrumés sous le coup brutal de leur émotion mal contenue...

Maintenant, de toutes nos forces nous regardons vers le piédestal isolé dans l'immensité de

cette salle où la Cour se prosterne en des lays prolongés, et voici que le représentant de la France s'approche des gradins, en face du trône auguste, au milieu du cercle solennel des mandarins.

Étranae téte-à-tête, sur lequel pèse un silence dont l'indéfinissable absoluité nous écrase; un silence, dont nos pensées profitent pour se rassembler devant le spectacle émouvant de notre civilisation frémissante d'idées nouvelles, allant vers cette civilisation asiatique, mystérieuse, ainsi que ses chimères héraldiques...

Nos regards ne peuvent se détacher du fond de soie, où grimacent les dragons enlacés et sur lequel, très haut, se profile la fine silhouette de l'Enfant Roi...

Il écoute la parole qui lui vient au nom de la Patrie lointaine, dont les trois couleurs écussonnent, sur la Citadelle, le jaune drapeau du Protectorat.

II écoute, et ses yeux s'ouvrent tout grands, au fur et à mesure que montent vers lui les phrases célébrant, en même temps que Tantique civilisation d'Annam, l'espoir de la voir

l'enchamemem du l'A y* d'an>am 5i

coiTimuiiicr avec la nôtre, pour atteindre, sans louciier à ses traditions et sans violer ses rites, à un même idéal d'humanité et de progrès...

II écoute, et l'on sent (pi'aucun des mots ne lui échappe de ce discours, dont il connaît la langue ; de ce discours, dont il souligne souvent, avec un joli mouvement de télé, les périodes de foi ardente, les périodes qui résonnent étrangement au milieu de cette cour aux costumes séculaires, mais dont le souffle réveille dans les cœurs, en même temps que l'amour de la France Protectrice, celui de la patrie annamite dont elles évoquent la gloire et la splendeur...

Tandis que ces images s'affirment dans des phrases à la fois graves et vibrantes, une même pensée nous unit ; une même pensée qui se reporte vers tous ceux, inconnus ou glorieux, qui surent faire une épopée de bataille pour nous laisser, aujourd'hui, celle de la conquête de Tàme d'un pays dont ce petit Roi incarne le charme pénétrant et mélancolique...

Encore, le silence toml)e sur nous; les j>a-

rôles de foi patriotique ne résonnent plus ; un instant, rien ne paraît vivre autour de l'idole, toujours immobile dans la splendeur de son costume traditionnel..., puis, la voix de l'Enfant arrive jusqu'à nous, claire et pure, ave€ l'accent très doux de ses intonations modulées...

Et, tandis qu'il parle, il nous semble qu'une auréole l'entoure ; une auréole où vibre tout le fier passé de l'Annam de l'épopée, et où, dans le cadre de son évocation mystérieuse, il nous paraît tout d'un coup devenir... grand... grand... infiniment g-rand.

LA PORTE D'OR LA VISriE AUX RELNES MÈRES

... Xous venons de Iranchir la Porte d'Or.

Les lourds vantaux, décorés de chimères burinées dans la pleine dorure de leur fond, se sont refermés, arrêtant, en face de leur obstacle, les rumeurs et les bruits de la Cité.

Un instant, nous restons sur place, étonnés par le silence et éblouis par la réverbération.

Du reste, c'est l'heure où, sous l'ardente lumière du soleil tropical, les êtres et les choses se recueillent; c'est l'heure où, dans la nature, plus rien ne vit, que le tremblement des rayons autour des pas-odes.

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Les oiseaux se sont lus ; de ^^rands papillons nous frôlent de leurs ailes ocellées de })oints fauves ; sur leurs colonnes de laque rouge, les palais dorment sous la chaleur torride ; loin, un gong- resonne, mélancoliquenienl...

J'hésite à m'enirager dans la grande allée qui s'ouvre devant nous; dans la g-rande allée qui, toute droite, entre une double haie de franj^ipaniers fleuris, va vers des porti(iues aux grêles colonnes de bronze patiné.

Je voudrais rester seul et regarder les salles que supportent des charpentes compliquées; les chimères au corps ondulant sur le faîte des toitures ; les stèles où flamboie l'or des caractères sacrés ; et les lacs, les g'rands lacs tranquilles, au milieu desquels des lotus et des nénuphars achèvent de mourir.

Nous nous arrêtons pour détailler la porte où la gloire des légendes est célébrée par les dessins sur des appliques rutilantes; la porte qui servit d'arc de triomphe aux Français, vainqueurs de l'Annam révolté...

L'épisode revient à ma mémoire. Tout, d'ailleurs, le redit depuis le cavalier de la Citadelle,

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