‹ MiragesChapitre 3 sur 30 · LE VOYAGE AV BORD DE LEAV · texte numérisé non relu

LE VOYAGE AV BORD DE LEAV

LJn tiède soir... Un ciel sans nue et sans repli. De dociles roseaux qu'un souffle à peine frôle... Des brumes qu'une fée attache à son épaule... Une sérénité de silence et d'oubli...

Une onde paresseuse et les langueurs d'un saule.

Je suis des yeux cette eau dont le ruban glacé

semble, à travers les prés, une couleuvre lente ;

cette fluidité magique, transparente,

où l'heure en déclinant a pour moi nuancé

de vains reflets d'argent, d'azur et d'amarante...

Et mon rêve, guidé par le fil du courant

s éloigne... et puis s'éloigne encore... Je suppose

par-delà l'horizon teinté d'un peu de rose

les chemins fabuleux, les beaux chemins que prend

toute source limpide en ses deux rives close.

Je suppose à loisir l'étrangeté des ciels, les nocturnes soleils nimbés de sortilège, et les mornes sapins enveloppés de neige qui se mirent, figés et comme artificiels, dans la virginité des ondes de Norvège...

J'imagine l'Ecosse humide aux gazons frais...

La Hollande : un moulm sur des eaux pudibondes..

Une nixe du Rhin coiffant ses nattes blondes

avec le peigne pris aux gnomes des forêts

quand passe un voyageur sur la vague profonde...

Je découvre les flots sauvages, les torrents qui murmurent au fond des gorges de Bohême... Et la verte " Donau " plus cumple qu un poème... Et ces pâles ruisseaux où va boire en pleurant, dans les légendes d'or, la princesse qu'on aime...

Voici les doux, les purs, les délicats matins s'attardant aux bassins d Espagne et d Italie... Les fontaines de Rome et leur mélancolie... Les lourds soleils couchants sous des roses éteints que reflètent les yeux pleurants de Castalie...

Et l'Archipel m'accueille oii les eaux n'ont chanté que pour des chevriers, des dieux et des poètes; et la plage où, cheveux noués de bandelettes, une nymphe en riant baignait vos nudités, pieds ruisselants d'Athène au front de violettes !

Je vais plus loin... plus loin... Il me souvient encor et du Gange opulent, et des fleuves de Chine,

1 2 et des jaunes rameurs ployant leur maigre échine, et des soirs d'Assouan, et des nuits de Louqsor... Car mes yeux font le tour du monde : j'imagine!..

Mais ne suis-je captive au bord d'un filet d eau, un mince filet d'eau dans un jardin de France? ... Des roseaux balancés avec indifférence... Une ombre qui s'allonge ainsi qu'un lent rideau... Un saule échevelé qui frémit en silence...

Toute lueur évoque un paradis perdu,

la brume qui s'étend trace de blancs sillages,

et j'ai, lasse d'errer de voyage en voyage,

à ces songes lomtains peu à peu confondu

ces brouillards cotonneux et ces penchants feuillages.

DIALOGVE SVR L'EAV 13

Vw^ETTE sérénité mauve et calme du soir ! Et vois : de chimère en chimère, sur ce fluide et merveilleux miroir, de reflet en reflet nous glissons, éphémères...

nous glissons — et n'est-ce point assez?

Nous glissons, et les hauts peupliers balancés,

balancés vainement par les brises moroses,

dans l'ensommeillement des choses,

dans la sérénité mauve et calme du soir,

au bord de ce fluide et merveilleux miroir

frissonnent ainsi que des femmes...

— Oui, j'entends la cadence des rames ;

j'entends, j'entends bruire en vain les peupliers

par les brises tièdes plies ;

je vois, sur l'onde merveilleuse et sage

et dont s'éclairent un peu nos visages,

le visage fragile, inquiet et dansant,

le clair visage des étoiles

dans un filet ombreux de roseaux bruissants !

— Chère, je voudrais à travers brume et voiles cueillir pour toi, sur l'eau, parmi ces mille étoiles.

celle de ton secret désir!

Au creux de ta main, blanche coupe molle,

elle serait l'ardente luciole

toute dansante de plaisir!

Mais vois : de chimère en chimère,

de reflet en reflet nous glissons, éphémères...

L'étoile se dissipe et leurre mon espoir,

et l'on dirait d'une chose irréelle,

et je ne sens que la fraîcheur mortelle

de ce fluide, et pur et merveilleux miroir,

dans la sérénité mauve et calme du soir.

RIRES SVR L'EAV '5

U N ourlet vague au bord des eaux, une ombre au seuil ombreux d'un saule... Et te voilà, sournoise et drôle, faunesse, parmi les roseaux.

Ta silhouette grêle émerge...

Tu parais et tu disparais, et ton rire aigu, jeune et frais, viole le silence vierge.

Tu parais... Faunesse, où vas-tu, sentant l'automne et les genièvres?

Deux cornes comme en ont les chèvres s'effilent sur ton front têtu ;

découvrant tes épaules maigres, au soleil sèchent tes cheveux ; tu mords, d'un coup de dent nerveux, des châtaignes et des fruits aigres ;

du sang des raisins noirs et bleus je VOIS les marques sur ta bouche...

Il me plaît que tu sois farouche, faunesse ivre au corps anguleux.

1 6 Dans la pénombre des ramures

j'entends encor ce rire aigu...

Tes fragiles seins ambigus ont le hâle des prunes mûres ;

tes gestes brefs sont ingénus, tu bondis dans les hautes herbes, tu ris, tu ris... Les vents acerbes soufflent le long de tes reins nus ;

tu ris — que ta lèvre est C2imuse ! — tu ris de t'en aller de biais, d'avoir un ongle tors aux pieds, des yeux glauques chargés de ruse ;

tu ris, tu ris sans t'arrêter d'être méchante, vive et brune, et de danser au clair de lune avec art et simplicité...

Ah ! Faunesse enfant déjà femme qui ne connais ni foi ni loi, ne ris plus — je retrouve en toi l'envers sauvage de mon âme!

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