V-/CTOBRE a disperse l'euribre, l'or et le sang
et la rouille, et le cuivre pâle, et devant la terrasse un râteau bruissant
rompt la grande paix automnale.
0 ce bruit familier, rythmique, nonchalant !
0 la fuite de mes pensées, comme, sur ce chemm jonché de sables blancs
toutes ces feuilles dispersées!...
Ici l'étang voilé par des brumes, halo
qu'ont tréimé d obscures fileuses...
Et l'horizon brouillé se confond avec 1 eau
froide, dormante et nébuleuse ;
et les presles frileux, et les roseaux transis,
et les ajoncs à tête blanche penchent sur l'eau dormante et nébuleuse, ainsi
qu'au bord de l'eau mon front se penche.
Sur cette eau, nul râteau raflant les feuilles d'or,
les feuilles de sang et de rouille, feuilles, feuilles nageant dans leur petite mort,
feuilles sur l'eau, frêles dépouilles...
30 Le soleil a prêté quelques glauques reflets
aux végétales pourritures, la rive a des replis ombreux et violets
pour vous, vous, dormeuses futures ;
mais le bruissement continue, incertain, du lent râteau qui vous emporte...
Laissez-moi contempler des feuilles, ce matin, des feuilles mortes sur l'eau morte.
SŒVRS MARINES 53
LiLE rocheuse érnerge — solitaire oasis
parmi les mille vagues qui déferlent,
bruissantes de mousse et d'éphémères perles.
A l'horizon, nulle voile penchant
sa silhouette errante ; mais les ailes qui passent
de mille mouettes voraces,
et la lune cernée des lueurs du couchant.
Trouble attente!...
Car c'est l'heure imprécise dont va naître le chant
que modulent là-bas les Sirènes...
Nef, demeurez captive à ces rives sereines où des pêcheurs ont tendu leurs filets î
Or voici la merveille pareille aux mille notes
des flûtes : c'est un rire frais ; c'est un appel ;
c'est un chant embaumé de varech et de sel,.
un rauque chant étrange qui soulève
les tuniques du soir, du désir et du rêve l
0 ce chant ! — 0 ces lèvres d'humide corail
de la chanteuse indolente et sauvage !
Je la vois... Ses cheveux tombent en mille grappes
sur le haie uni de son front ;
34 son regard luit dans son maigre visage,
ses dents ont la blancheur laiteuse des nuages
et des lunes ; l'écume inquiète des mers,
sans relâche a baisé de blancs flocons amers
les fleurs jumelles de ses seins de vierge.
0 ce chant qui s'élève, qui plane, qui rassemble toutes les Sœurs musiciennes ! — Cheveux d'eimbre,
cheveux d'or fauve, de pâle argent ; cheveux
entremêlant leurs ondes molles ; cheveux qui semblent
des sillages aussi, tandis qu'Elles, glissant
souples, de vague en vague, et poursuivant chacune
sa compagne, et se quittant, et se reprenant,
en des jeux délicats et puérils confondent
leurs féminines chairs avec les molles ondes.
Et chacune, mêlant sa voix aux proches voix
de chacune, et chacune innombrable à la fois
et seule, et sœur des vagues, et sœur des vents nocturnes,
chacune dit la glauque ardeur des eaux,
les yeux phosphorescents qui luisent dans les sables,
les forêts d'algues insaisissables,
les mille méandres, les mille réseaux,
et les secrets jardins où sont écloses,
orangées, violettes, roses,
perle, opale, aventurine, 35
les fleurs d'ombre, les fleurs sous-marines.
0 ce chant ! — 11 trouble la nuit, il la déchire,
pareil aux mille notes des lyres
qui jadis ont connu la nuit des bois sacrés...
Chacune dit les grâces de chacune,
mêlée à la vague opportune,
au rythme de la houle qui monte, qui descend,
flux et reflux bruissant, incessant,
ouvert pour l'éternelle et suprême venue
d'Astarté blonde, ruisselante et nue !
Chacune dit
les miracles de nacre, les tapis
spongieux sur lesquels gisent des coquillages;
les opulents contours des monstres assoupis,
vieux dj la grande vieillesse des âges ;
chacune dit 1 ébauche multiforme
des êtres, la splendeur des abîmes sans fond
veillés par les poulpes camuses,
et les espaces bleus et lumineux où vont,
fleurs transparentes,
les flottantes, les vaines, les blanchâtres méduses...
0 ce chant ! — Chacune dit le lit d'amour
préparé pour ceux-là que ce chant ensorcelle,
doux voyageurs égarés par Elles...
Chacune dit, caresse éternelle,
la tenace caresse de 1 eau,
plaisir dél-ctable et morose,
et des paumes de chair, et deo chairs glissant, roses,
sous l'aile déployée ou l'éventail déclos
de mille nageoires
dans les nuances des immensités noires 1
— Et de mille lueurs, et de mille reflets,
la lune, nef céleste, est lentement montée
vers le mirage des nuées
lentement remuées ;
et jusqu'à l'aube, et tel une fleur d été,
le chant multiple, illimité,
viendra s'épanouir aux lèvres des Sirènes...
Nef, demeurez captive à ces rives sereines où des pêcheurs ont tendu leurs filets !
LE CHAPELET MVSVLMAN 39
V-^HAPELET musulman fait de g^raines diverses qui sentent l'Arabie, et l'Egypte, et la Perse,
tel ces serpents du Nil msidieux et froids glissez, ô chapelet, glissez entre mes doigts.
Graine à grame, évoquez les choses une à une parmi de vains reflets d'aube ou de clair de lune :
évoquez la chcJeur et la sérénité du magique désert où s'attarde l'été ;
évoquez des soirs bleus et des nuits transparentes, et l'éphémère halte à l'abri d'une tente ;
des fleuves limoneux, des fleuves charriant le trône d'Osins, vieux prince d'Orient ;
au seuil d une oasis, évoquez des mirages,
et les villages blancs jonchant le bord des plages ;
évoquez des palmiers bercés à l'unisson,
et des vasques de stuc où nagent des poissons ;
40 des harems paresseux clos sur des prisonnières, et l'humble marabout qu'embaument nos prières ;
l'appel d'un minaret au minaret voisin, et la terrasse étroite oii mûrit le raisin ;
évoquez la fontaine inquiète ou profonde, des roses, des parfums, des mandarines rondes ;
la longue caravane errant à l'horizon,
et la moucharabieh de la blanche maison ;
l'aigre cri des marchands dans la lumière intense ; le café du bazar et la femme qui danse ;
les yeux cernés de khôl des visages voilés,
et les turbans nombreux autour des narghilés ;
et l'obsédant écho d'un tam-tcim qui bourdonne, triste, voluptueux, bizarre, monotone...
Tel ces serpents du Nil insidieux et froids glissez, ô chapelet, glissez entre mes doigts !
AV lARDIN DV HAREM 41
Tunis, Janvier 1914.
Au jardin d'orangers, de jasmins et de roses, persistent les senteurs du long jour languissant ; une brise s'attarde aux corolles écloses...
Orangers de Fathma, le soleil qui descend glisse des javelots à travers vos enceintes et colore vos fruits d'une goutte de sang!...
Effeuillons le jasmin, la rose aux pourpres teintes, mêlons avec nos doigts leurs pétales légers dans un vase arrondi de porcelaine peinte...
Allons cueillir des fleurs parmi les orangers.
Le ramier dort... L'aragne est pendue à sa toile...
L heure fraîchit. — Bien loin des regards étrangers
nos yeux feront pâlir les yeux de mille étoiles !
— Le rossignol, déjà, sur un rythme inégal
prélude aux jeux du soir... Paix! Dépouillons nos voiles...
Il chante — et le jet d'eau s'égoutte, musical.