ANTIFER
deux ou trois de ces clowns de la mer qui cabriolaient à travers le sillage du Steersman.
Au soir, le navire doubla les extrêmes pointes de la Bretagne. Comme il était engagé dans le canal du Four, couvert par les hauteurs d'Ouessant, la mer ne lui fut pas trop mauvaise, bien qu'il eût le vent debout. Les passagers allèrent se coucher entre huit et neuf heures, laissant le steamer dépasser pendant la nuit la pointe Saint-Mathieu, le goulet de Brest, la baie de Douarnenez, le raz de Sein et mettre le cap au sud-ouest à travers llroise.
Le gabaricr rêva qu'il était malade à rendre l'âme. Ce n'était qu'un rêve, heureusement. Le matin venu, quoique le navire roulât d'un bord sur l'autre, tanguant de l'avant à l'arrière, s'enfonçant dans le creux des lames, puis se relevant sur leur crête pour retomber encore, il n'hésita pas à monter sur le pont. Puisque les hasards de sa destinée lui réservaient de clore sa carrière de marinier par un voyage en mer, c'était le moins qu'il voulût en fixer les diverses éventualités dans sa mémoire.
Le voilà donc apparaissant sur les dernières marches de l'escalier du capot, d'où il émergea
MIRIFIQUKS AVENTURES
jusqu'à mi-corps. Et qu'aperçut-il, étendu sur un caillcbotis, pâle, exsangue , s'en allant en glous-glous à la façon d'un tonneau qui se vide?...
Maitre Antifer, en personne, — Antifer Pierre-Servan-Malo , vanné autant que peut l'être une frêle lady par mauvais temps, pendant la traversée du détroit de Boulogne à
Folkestone!
Et quels jurons d'origine terrestre et maritime à la fois ! Et comme il sacra de plus belle entre deux haut-le-corps, quand il contempla la face tranquille et colorée de son ami, lequel ne semblait point ressentir le moindre mal de cœur !
« Oui... mille tonnerres ! s'écria-t-il. Croirait-on cela?... Pour ne pas avoir mis le pied sur un bateau depuis dix ans... moi... maître au cabotage... malade pis qu'un patron de gabare... •
— Mais... je ne le suis pas, osa dire Gildas Trégomain, en esquissant un de ses bons sourires.
— Tu ne l'es pas !... Et pourquoi ne l'es-tu
pus ?• • .
— Je m'en étonne, mon ami.
— Et cependant ta Rance n'a jamais ressemblé à cette mer de l'Iroise par un coup de chien du sud-ouest !...
— Jamais.
■ — Et tu n'as pas même la mine chavirée...
— Je le regrette, répondit Gildas Trégomain, puisque cela parait te contrarier... »
Imaginez donc une meilleure pâte d'homme à la surface de ce monde sublunaire !
Nous avons hâte d'ajouter que le malaise de maître Àntifer ne fut que passager. Avant que le Steersman eût relevé le cap Ortegal, à la pointe nord-ouest de l'Espagne, alors qu'il évoluait encore au milieu de ces parages du golfe de Gascogne si terriblement battus par les houles de l'Atlantique, le Malouin avait reconquis son pied et son estomac de marin.
Il lui était arrivé ce qui arrive à bien d'autres, — même des plus solides navigateurs, lorsqu'ils ont été quelque temps sans prendre la mer.
Sa mortification n'en fut pas moins extrême et son amour-propre directement froissé à la pensée que ce patron de la Charmante- Amélie, ce commandant d'un bachot de rivière, était resté indemne, tandis que lui, avait failli se retourner les entrailles !
La nuit fut très pénible, pendant que le Steersman, avec grosse houle, naviguait par le travers de la Corocrne et du Ferrol. Le c'apitainc Cip eut même un instant le dessein de relâcher, et peut-être s'y fût-il décidé, si maître Anti fer n'avait émis l'avis de tenir bon. Des retards prolongés lui eussent donné quelque inquiétude relativement au paquebot de Suez, qui ne fait qu'une escale mensuelle au golfe Persique. A ces époques d'équinoxe, on peut toujours craindre de tels mauvais temps qu'il soit impossible de les affronter. Donc mieux valait ne point relâcher tant qu'il n'y aurait pas danger évident à continuer sa route.
Le Steersman poursuivit sa navigation à bonne distance des récifs du littoral de l'Espagne. Il laissa sur bâbord la baie de Vigo et les trois pains de sucre qui en signalent l'entrée, puis les pittoresques côtes du Portugal. Le lendemain, à tribord, on releva le groujîe des
Berlingues, que la Providence a fabriqué, tout exprès pour rétablissement des feux qui si-
jm, m ' \ s ^
gnalent la proximité du continent aux navires venant du large. ■■■>.■' Vous imaginez aisément que, durant ces longues heures inoccupées, on causait de la
QU APERÇUT-IL, ETENDU SUR UN GAILLEBOTIS.. . (Page 194.)
grande affaire, de cet extraordinaire voyage et de ses résultats certains. Maître Antifer avait repris son aplomb moral et physique.
Les jambes écartées, le regard défiant l'horizon, il arpentait le pont d'un pied ferme, cherchant) s'il faut tout dire, sur la bonne figure du gabarier,un symptôme de malaise qui s'obstinait à n'y point paraître.
Et alors de lui lancer ces mots :
« Comment trouves-tu l'Océan ?, . .
— C'est beaucoup d'eau, mon ami.
— Oui... un peu plus que dans ta Rance !...
— Sans doute, mais il ne faudrait pas dédaigner une rivière qui a son charme...
— Je ne la dédaigne pas, gabarier... je la méprise...
— Mon oncle, dit Juhel, on ne doit mépriser personne, etune rivière peut avoir sa valeur. ..
— Tout comme un îlot ! » ajouta Gildas Trégomain.
Et sur ce mot, maître Antifer de dresser l'oreille, car c'était le toucher à son endroit sensible.
« Certes, s'écria-t-il, il y a dos îlots qui méritent d'être mis au premier rang... le mien, par exemple ! »
MJ UIFIQUES A VENT L'Ut S
Ce pronom indiquait bien le travail qui s'était opéré dans ce cerveau de Breton — un pronom possessif s'il en fût jamais. Cet îlot du golfe d'Oman lui appartenait en propre par héritage.
« Et à propos de mon îlot, reprit-il, vérifies-tu chaque jour la marche de ton chronomètre. Juhel?...
— Assurément, mon oncle, et j'ai rarement vu un instrument aussi parfait.
— Et ton sextant?...
— Soyez certain qu'il vaut le chronomètre.
— Dieu merci, ils ont coûté assez cher!
— S'ils doivent rapporter cent millions, insinua judicieusement Gildas Trégomain, il n'y avait pas lieu de regarder au prix...
— Comme tu le dis, gabarier! »
Et, de fait, on n'y avait point regardé. Le chronomètre avait été fabriqué dans les ateliers de Bréguet, — avec quelle perfection, il ■est inutile d'y insister. Quant au sextant, il était digne du chronomètre, et, habilement manié, pouvait donner des angles à moins •d'une seconde. Or, pour le maniement, il n'y avait qu'à s'en remettre au jeune capitaine.
Grâce à ces deux appareils, il saurait déterminer avec une précision absolue le gisement de l'îlot.
Mais, si maître Antifer et ses deux compagnons avaient raison d'accorder entière confiance à ces instruments, c'était de la défiance, au contraire, de la très juste défiance, qu'ils éprouvaient pour Ben-Omar, l'exécuteur testamentaire de Kamylk-Pacha. Ils en causaient souvent, et un jour, l'oncle de dire à son neveu :
« Il ne me revient pas du tout, cet Omar, et je me promets de l'observer de près!
. — Qui sait si nous le retrouverons à Suez ?. . . répondit le gabarier d'un ton dubitatif.
— Allons donc ! s'écria maître Antifer. Il nous y attendrait des semaines et des mois, s'il le fallait !... Est-ce que ce coquin-là n'était pas venu à Saint-Malo uniquement pour me voler ma latitude?
— Mon oncle, dit Juliel, vous n'avez pas tort, je crois, de surveiller ce garde-notes d'Égypte. A mon avis, il ne vaut pas cher, et j'avoue que son clerc Nazi m ne me parait pas valoir davantage !
— Je pense comme toi, Juhel, ajouta le ga-
MIKIKIQUES AVENTURES
barier. Ce Nazim n'a pas plus l'air d'un clerc que je n'ai l'air, moi...
— D'un jeune premier de théâtre ! dit Pierre- Servan-Malo, en faisant rouler son caillou entre ses dents. Non, le susdit clerc n'a pas une figure à rédiger des actes... Après tout, en Egypte, il n'est pas étonnant que ces sauteruisseaux aient de ces tournures de beys à éperons et à moustaches!... Le malheur est qu'il ne parle pas le français... On aurait pu le faire jaser..,
- — Le faire jaser, mon oncle ? Si vous n'avez pas tiré grand'chose du patron, vous n'auriez rien tiré de son clerc, vous pouvez m'en croire. Je pense qu'il y aurait plutôt lieu de vous préoccuper de ce Saouk...
— Quel Saouk?...
— Ce fils de Mourad, le cousin de Kamylk- Pacha, de cet homme qui est déshérité à votre profit...
— Qu'il s'avise de se mettre en travers, Juhel, et je saurai le remettre en long! Est-ce que le testament n'est pas formel?... Alors, que nous veut-il, ce descendant de pachas, dont je me charge de couper les queues?...
— Cependant, mon oncle...
2or
■ — Eh! je ne m'inquiète pas plus de lui que du Ben-Omar, et si ce fabricant de contrats ne marche pas correctement...
— Prends garde, mon ami! dit Gildas Trégomain. Tu ne peux pas te débarrasser du notaire... Il a le droit et même le devoir de t'accompagner dans tes recherches... de te suivre sur l'îlot...
— Mon îlot, gabarier!...
— Soit... ton îlot ! . . . Le testament l'indique d'une façon précise, et comme il lui est attribué une commission de un pour cent... soit un million de francs...
— Un million de coups de pieds au derrière! » s'écria le Malouin, dont l'irascibilité croissait à la pensée de cette énorme prime que devait toucher Ben-Omar.
La conversation fut interrompue par des sifflets assourdissants. Le Steersmarij qui s'était rapproché de terre, passait entre la pointe du cap Saint-Vincent et le rocher dressé au large du cap.
Le capitaine Cip n'omettait jamais d'envoyer un salut au couvent juché sur le haut de la falaise, — salut que le prieur s'empressait de lui rendre sous forme de bénédiction
paternelle. Quelques vieux moines apparurent sur le plateau, et le steamer, onctueusement béni, contourna l'extrême pointe pour prendre direction vers le sud-est.
Pendant la nuit, en prolongeant la côte à quelques milles, on aperçut les feux de Cadix, on dépassa la baie de Trafalg*ar. Le matin au petit jour, après avoir relevé dans le sud le phare du cap Spart cl, le Steersman, laissant à égale distance, sur tribord, les superbes collines de Tanger, meublées de jolies villas toutes blanches entre les frondaisons, et, sur bâbord, les coteaux échelonnés derrière Tarifa, donna dans le détroit de Gibraltar.
A partir de cet endroit, le capitaine Cip, servi par le courant de la Méditerranée, fila
vivement, en se rapprochant du littoral marocain. 11 entrevit Ceuta, perchée sur son roc ■comme un Gibraltar espagnol, il mit le cap au sud-est, et vingt-quatre heures après, File •d'Àlboran lui restait par l'arrière.
Délicieuse navigation dont les passagers peuvent ressentir l'inexprimable charme, lorsque le navire qui les transporte passe en vue «de la côte africaine. Rien de plus pittoresque, -de plus varié que ce panorama, avec ses mon-
DE MAITRE ANTIKER.
tagncs d'arrière-plan d'un harmonieux profil, les multiples découpures du rivage, les villes maritimes qui surgissent inopinément au détour des hautes falaises dans leur cadre de verdure, respecté de l'hiver sous ce climat méditerranéen. Le gabarier apprécia- t-il comme il convenait ces beautés naturelles, et balanceraient-elles en son souvenir les points de vue de sa bien aimée Rance entre Dinard et Dinan? Qu'éprouva- t-il en voyant Oran, dominée par le cône où s'accroche son fort, Alger étagée en amphithéâtre sur sa casbah, Stora perdue au milieu de ses roches d'un grandiose aspect, Bougie, Philippeville, lïônc, mi-moderne et mi-antique, blottie au fond de son golfe. En un mot, quel fut l'état d'âme de Gildas Trégomain en présence de ce littoral superbe qui se déroulait devant ses yeux? C'est là un point historique qui n'est pas fixé et qui ne le sera jamais sans doute.
Ce fut à peu près par le travers de La Calle que le Steersman, s'éloignant de la côte tunisienne, prit direction vers le cap Bon. Dans la soirée du 5 mars, les hauteurs de Carthacre se dessinèrent un instant sur un fond de ciel d'un blanc cru, au moment où le soleil se couchait
MIHIKIQUES AVENTURES
au milieu des brumes. Puis, pendant la nuit, le steamer, après avoir doublé le cap Bon, sillonna cette portion orientale de la Méditerranée qui s'étend jusqu'aux Echelles du Levant.
Le temps était assez propice. Des grains par- . fois, mais des embellies qui laissaient au regard de larges horizons. C'est en ces conditions que l'île de Pantcllaria montra son sommet aigu, — un ancien volcan endormi qui pourrait bien se réveiller un jour. Du reste, le sous-sol de cette partie de mer, depuis le cap Bon jusqu'aux parages les plus reculés de l'archipel grec, est volcanique. Des îles y ont apparu, telles Santorin et nombre d'autres, qui formeront peut-être un jour quelque nouvel archipel.
Aussi Juhel eut-il raison de dire à son oncle :
« Il est heureux que Kamylk-Pacha n'ait pas choisi un îlot de ces parages pour y enterrer sa fortune.
— C'est heureux.., très heureux! «répondit maitre Àntifer. ,
Et sa face devint toute pale à la pensée que son îlot aurait pu émerger d'une mer incessamment travaillée par les forces souterraines. Heureusement, le golfe d'Oman est
DE MAITRE ANTIFER. 2o5
garanti contre les éventualités de cette sorte. Il ne connaît pas de telles commotions, et l'îlot
occuperait la place même où ses coordonnées géographiques en indiquaient le gisement.
Après avoir dépassé les îles de Gozzo et de Malte, le Steevsman se rapprocha franchement de la côte égyptienne.
Le capitaine Cip vint reconnaître Alexandrie. Puis, ayant contourné ce réseau des bouches du Nil, sorte d'éventail déployé entre Rosette
et Damiette, il fut signalé à l'ouvert de Port- Saïd dans la matinée du 7 mars.
Le canal de Suez était en construction à cette époque, puisqu'il ne fut inauguré qu'en 1869. Le steamer dut donc s'arrêter à Port- Saïd. Là, les maisons à l'européenne, les chalets à toit pointu, les villas fantaisistes, ont poussé sous le souffle français, le long d'une étroite Lande de sable resserrée entre la mer, le canal et le lac Menzaleh. Le produit des fouilles a servi à combler une partie du marais, à établir un terre-plein, qui sert d'assise à la ville, où rien ne manque : église, hôpital, chantiers. Des constructions pittoresques s'étalent en façade sur la Méditerranée, et le lac est semé d'ilots verdoyants entre lesquels se glissent les barques de pécheurs. Une sorte de demi-rade, de deux cent trente hectares, est protégée par ses deux digues, l'une occidentale, avec phare, sur une longueur de trois mille cinqcents mètres, l'autre, orientale, plus courte de sept cents mètres.
Maître Antifer et ses compagnons se séparèrent du capitaine Cip avec force remerciements sur l'accueil qu'ils avaient reçu à son bord et, le lendemain, ils prirent le chemin
de fer qui fonctionnait alors entre Port-Saïd et Suez.
Il était fâcheux que le canal n'eût pas été achevé cette année-là. La traversée aurait vivement intéressé Juhcl, et Gildas Trégomain aurait pu se croire entre les rives de la Rance, bien que l'aspect des lacs Amers et d'Ismaïla soit moins breton que Dinan et plus oriental que Dinard.
Quant à maître Antifer?... En vérité, est-ce qu'il eût songé à regarder ces merveilles? Non ! pas plus celles qui sont ducs à la nature, que celles qui sont dues au génie de l'homme. Pour lui, dans le monde entier il n'existait qu'un seul point, l'ilot du golfe d'Oman, son ilot . lequel, comme un bouton de métal brillant, hypnotisait tout son être...
Et il ne devait rien voir de Suez, cette ville, qui occupe actuellement une place si importante dans la nomenclature géographique.
Mais ce qu'il aperçut très visiblement au sortir de la gare, ce fut un groupe de deux hommes, dont l'un se dépensait en saluts excessifs, tandis que l'autre ne se départissait pas de la gravité orientale.
C'étaient Ben-Omar et Nazim.
Dans lequel Gildas Trégomain déclare que son ami Antifer pourrait bien finir par devenir fou.
Ainsi l'exécuteur testamentaire, le notaire Ben-Omar et son clerc étaient au rendez-vous assigné. Ils n'auraient eu garde d'y manquer. Depuis quelques jours déjà ils étaient arrivés à Suez, et que l'on juge de leur impatience en attendant le Malouin!
Sur un signe de maître Antifer, ni Juhel ni Gildas Trégomain ne bougèrent. Tous trois affectèrent même de se livrer à une conversation dont rien ne pouvait les distraire.
Ben-Omar s'avança en prenant cette attitude obséquieuse qui lui était habituelle.
On ne parut pas se douter de sa présence.
« Enfin... monsieur... » se hasarda-t-il à
dire, en donnant à sa voix les plus aimables inflexions.
Maître Antifer tourna la tête, le regarda, et, positivement, il avait l'air de ne point le connaître.
« Monsieur... c'est moi... c'est moi... répétait le notaire en s'inclinant.
— • Qui... vous?... »
Etil n'eût pas dit plus clairement : Que diable me veut cet échappé d une boîte à momie?
« Mais... c'est moi... Ben-Omar... le notaire d'Alexandrie... Vous ne me remettez pas ?...
- Est-ce que nous connaissons ce monsieur? » demanda Pierre-Servan-Malo.
Et il interrogeait ses compagnons en clignant de l'œil, tandis que le caillou gonflait alternativement sa joue droite et sa joue gauche.
« Je le crois... répondit Gildas Trégomain, qui prenait en pitié l'embarras du notaire.
C'est monsieur Ben-Omar que nous avons déjà eu le plaisir de rencontrer...
— En effet... en effet... répliqua maître Antifer, comme si ce souvenir fût revenu de loin, de très loin. Je me rappelle... Bon Omar...
Ben-Omar?...
MIRIFIQUES AVENTUUKS
— Moi-même.
— Eh bien... que faites-vous ici ?...
— Comment... ce que j'y fais?... Je vous attends, monsieur Antifer.
— Vous m'attendez?...
— Sans doute... Vous avez donc oublié?...
Rendez-vous donné à Suez?...
— Rendez- vous ?. . . Et pourquoi ? répondit le Malouin, en jouant si bien la surprise que le notaire dut en être dupe.
— Pourquoi?... Mais le testament de Kamylk-Pacha... les millions légués... cet îlot...
— • Vous pourriez dire mon îlot , ce me semble!
— Oui... votre îlot... Je vois que la mémoire vous revient... et comme le testament m'a imposé l'obligation de...
— C'est entendu, monsieur Ben-Omar...
Bonjour... bonjour !... »
Et, sans lui dire au revoir, il fit d'un mouvement d'épaule comprendre à Juhel et au gabarier de le suivre.
Au moment où ils allaient s'éloigner de la gare, le notaire les arrêta.
« Où comptez-vous loger à Suez?... demanda-t-il.
jjk m .u t an antifkr. 211
— Dans un hôtel quelconque , répondit maître Anti fer.
— L'hôtel où je suis descendu avec mon clerc Nazim vous conviendrait-il?...
— Celui-là ou un autre, peu importe ! Pour les quarante-huit heures que nous devons passer ici...
— Quarante huit heures?... répliqua Ben- Omar d'un ton où perçait une évidente inquiétude. Vous n'êtes pas arrivé au terme de votre voyage?...
— Pas le moins du monde, répondit maître Antifer, et il reste encore une traversée...
— Une traversée?... s'écria le notaire, qui pâlissait déjà comme si le pont d'un navire eût oscillé sous ses pieds.
— Une traversée que nous exécuterons, ne vous déplaise, à bord du paquebot Oxus, qui fait le service de Bombay...
— Bombay!
— Et qui doit partir après-demain de Suez.
Je vous invite donc à y prendre passage, puisque votre compagnie nous est imposée...
— Où est donc cet îlot?... demanda le notaire, avec un geste de désespoir.
— Il est où il est, monsieur Ben-Omar. »
Là-dessus, maître Antifer, suivi de Juhel et de Trégomain, se rendit au plus prochain hôtel, où leurs bagages, peu encombrants, furent bientôt transportés.
Un instant plus tard, Ben-Omar avait rejoint Nazi m, et un observateur eût vu clairement que son soi-disant clerc l'accueillait d'une façon peu respectueuse. Ah! sans cet un pour cent qui lui était attribué sur les millions, et aussi n'eût été la crainte que lui inspirait Saouk, avec quelle joie il aurait envoyé promener le légataire, et ce testament de Kamylk- Pacha, et cet ilot inconnu, à la recherche duquel il fallait courir à travers les continents et les mers! -
On eût dit à notre Malouin que Suez était appelée autrefois Soueys par les Arabes, et Cléopatris par les Égyptiens, qu'il se serait empressé de répondre :
« Pour ce que j ? y viens faire, cela m'est parfaitement éeral !»
Visiter quelques mosquées, vieilles constructions sans caractère, deux ou trois places, dont la plus curieuse est celle du marché aux grains, la maison face à la mer où logea le général Bonaparte, c'est à quoi ne songeait
guère cet impatient personnage. Mais Juhel se dit qu'il ne pourrait mieux occuper les quarante-huit heures de relâche qu'en prenant un aperçu de cette ville, peuplée de quinze mille habitants et dont l'enceinte irrégulière est misérablement entretenue.
Il suit de là que Gildas Trégomain et lui employèrent leur temps à courir les rues et les ruelles, à explorer la rade, où cinq cents bâtiments peuvent trouver un bon mouillage par seize et vingt mètres de profondeur, avec abri contre les vents de nord-nord-ouest qui dominent en toute saison.
Suez se livrait à un certain commerce maritime, môme avant que le canal eût été projeté — grâce au railway qui dessert le Caire et Alexandrie. Par sa situation au fond du golfe dont elle porte le nom, — golfe creusé entre le littoral égyptien et l'isthme sur une longueur de cent quatre-vingt-six kilomètres, — celte ville commande la mer Rouge, et, pour être lent, son développement n'en est pas moins assuré dans l'avenir.
Encore une fois, cela laissait maître Àntifer d'une indifférence rare. Tandis que ses deux compagnons déambulaient à travers les rues,
lui ne quittait guère la superbe plage transformée en promenade. Il se sentait surveillé, il est vrai. Tantôt c'était Nazim, tantôt c'était I îen-Omar, qui ne le perdaient pas de vue, sans jamais l'aborder. Il feignait, d'ailleurs, de ne point remarquer cette surveillance. Assis sur un banc, absorbé, méditatif, son œil sondant les horizons de la mer Rouge, il cherchait à les dépasser du regard. Et, parfois, tant son imagination subissait l'obsession d'une idée fixe, il croyait voir l'îlot, — son îlot — émerger là-bas des brumes du sud... par un effet du mirage qui se produit fréquemment aux limites de ces grèves sablonneuses, merveilleux phénomène auquel l'œil se laisse toujours tromper.
Enfin, le 1 I mars, dans la matinée, le paquebot Oxus eut terminé ses préparatifs de départ, et embarqué le charbon nécessaire à la traversée de l'océan Indien avec les relâches réerlementaires.
On ne s'étonnera pas que maître Antifer, Gildas Trégomain et Juhel se fussent rendus à bord dès l'aube, ni que Ben-Omar et Saouk y
eussent pris passage après eux.
Ce grand paquebot, bien que destiné plus
DK MAI 1 Kl'- ANTlFEK.
spécialement aux marchandises, était aussi aménagé pour le transport des voyageurs, la plupart à destination de Bombay, quelques-uns seulement devant débarquer à Aden et à Mas-
cate. . ;V" i.. M ê~[ * . . fi i ;
L'Oxus appareilla vers onze heures du matin et sortit des longues passes de Suez. Il régnait une assez fraîche brise de nord-nordouest, indiquant une tendance à retomber dans l'ouest. Comme ce voyage devait durer une quinzaine de jours, à cause des relâches successives, Juheî avait retenu une cabine à trois cadres, disposée à souhait pour la sieste du jour et le repos de la nuit.
Il va sans dire que Saouk et Ben- Omar occupaient une autre cabine, hors de laquelle le notaire ne ferait sans doute que de rares et courtes apparitions. Maître Antifer, bien décidé à réduire à l'indispensable les rapports • qu'ils devaient avoir tous deux, avait débuté par déclarer à l'infortuné tabellion, avec cette délicatesse d'ours marin qui le caractérisait : « Monsieur Ben-Omar, nous voyageons de conserve, c'est entendu, mais chacun de son côté... J'irai du mien, vous irez du vôtre... Il suffira que vous soyez là pour constater ma
prise de possession, et, la chose terminée, j'espère que nous aurons le plaisir de ne plus nous rencontrer ni dans ce monde ni dans l'autre !»
Tant que YOxus descendit le long du golfe, abrité par les hauteurs de l'isthme, la navigation fut aussi tranquille qu'elle aurait pu l'être à la surface d'un lac. Mais, lorsqu'il donna dans la mer Rouge, ces fraîches brises, qui se développent sur les plaines arabiques, l'accueillirent assez rudement. Il en résulta un violent roulis, dont nombre de passagers se trouvèrent fort mal. Nazim no parut point en être incommodé, — pas plus que maître Antifer et son neveu, pas plus que Gildas Trégomain, qui réhabilitait en sa personne la corporation des marins d'eau douce. Quant au notaire, il faut renoncer à peindre l'affaissement auquel il fut réduit. Il ne parut jamais ni sur le pont du paquebot, ni dans le salon, ni dans le dining-room. On l'entendait gémir au fond cle sa cabine, et on ne l'entrevit même pas cle toute la traversée. Mieux eût valu pour lui opérer ce voyage à l'état de momie. L'excellent gabarier, pris d'une sorte de pitié à l'égard du pauvre homme, lui fit quelques
visites, — et cela ne surprendra pas, (Haut donnée sa bonne nature. Pour maître Antifer, qui ne pardonnait pas à Ben-Omar d'avoir voulu lui voler sa latitude, il haussait les épaules, lorsque Gildas Trégomain essayait de l'apitoyer sur le malheureux passager.
« Eh bien, gabarier, lui disait-il, en dégonflant sa joue droite pour gonfler sa joue gauche, ton Omar est-il vidé?...
— A peu près.
— Mes compliments !
— Mon ami... est-ce que tu ne viendras pas le voir... ne fût-ce qu'une fois?...
— Si, gabarier, si!... J'irai quand il n'en restera plus que la carapace ! »
Allez d o ne f ai r e e n te ndr c r ai s n à u n ho m m ( • qui répond sur ce ton en éclatant de rire !
Toutefois, si le notaire ne fut pas gênant au cours de cette traversée son clerc Nazim ne laissa pas d'exciter à plusieurs reprises chez maître Antifer une irritation presque justifiée. Ce n'est pas que Nazim lui imposât sa présence... non!... D'ailleurs, pourquoi l'cût-il fait, puisque ni l'un ni l'autre n'auraient pu converser, faute de parler la même langue.
Mais le soi-disant clerc était toujours là,
épiant du regard ce que faisait le Malouin, comme s'il remplissait une fonction que son patron lui aurait imposée. Aussi, quel plaisir maître Antifer eût éprouvé à 'l'envoyer pardessus le bord, en admettant que l'Égyptien eût été homme à souffrir un pareil traitement.
La descente de la mer Rouge fut assez pénible, — bien que l'on ne fût pas au milieu des intolérables chaleurs de J'été. A cette époque, on le sait, l'entretien des chaudières ne peut être confié qu'à des chauffeurs arabes. Eux seuls ne cuisent pas là où des œufs cuiraient en quelques minutes.
A la date du J5 mars, YOxus atteignit la partie la plus resserrée du détroit de Bab-el- Mandeb. Après avoir évité à bâbord l'île anglaise de Périm, les trois Français purent saluer le pavillon de la France, que déployait le fort d'Obock au-dessus de la côte africaine. Puis le steamer retrouva du large dans le golfe d'Aden, et mit le cap sur le port de ce nom, où il devait débarquer quelques passagers.
Aden, encore une clef de ce trousseau de la mer Rouge, qui pend à la ceinture de la Grande-Bretagne, cette bonne ménagère toujours à la besogne! Avec l'île de Périm, dont
DIS MAITUE ANTIFJËR. 21 Q
elle a fait un autre Gibraltar, elle tient l'entrée de ce couloir long de six cents lieues, qui dé-
bouche sur les parages de l'océan Indien. Si le port d'Adon est en partie ensablé, du moins . possède-t-il un vaste et commode mouillage à Test, puis, à l'ouest, un bassin où toute une Hotte trouverait abri. Les Anglais sont in-
stalles là depuis 1823. La ville actuelle, qui fut d'ailleurs florissante aux onzième et douzième siècles, était tout indiquée pour devenir l'entrepôt du commerce avec l'extrême Orient.
Aden, qui possède trente mille habitants, en comptait trois de plus — et de nationalité française — dans cette même soirée. La France y fut représentée, pendant vingt- quatre heures, par ces aventureux Malouins, et non des moins considérables de l'ancienne Armorique.
Maître Antifer ne jugea point à propos de quitter le bord. Il passa son temps à pester contre cette relâche, dont l'un des plus graves inconvénients fut de permettre au notaire d'apparaître sur le pont de YOxus. Dans quel état, grand Dieu! 11 eut à peine la force de se traîner jusqu'à la dunette.
« Eh! c'est vous, monsieur Ben-Omar? dit Picrre-Servan-Malo avec un sérieux des plus ironiques. Vrai! je ne vous aurais pas reconnu!... Jamais vous n'irez jusqu'au bout du voyage!... A votre place... je resterais à Aden...
— Je le voudrais... répondit le malheureux, dont la voix était réduite à un souffle. Quelques jours de repos pourraient me rétablir,
et si vous vouliez attendre le prochain paquebot...
— ■ Désolé, monsieur Ben-Omar. J'ai hâte de verser entre vos mains le joli tantième qui doit vous revenir, et je ne puis, à mon grand regret, m'arrêter en route!
— Est-ce loin encore?...
— Plus que loin ! » répondit maître Antifer, en décrivant du geste une courbe d'un diamètre invraisemblable.
Et, là-dessus, Ben-Omar de regagner sa cabine, se traînant comme une langouste, et, peu réconforté, on l'imagine, par cette brève conversation.
Juhel et le gabarier revinrent à bord pour l'heure du diner, et ne crurent point devoir raconter leur visite à Aden. Maître Antifer ne les eût guère écoutés.
Le lendemain, l'après-midi, YOxus reprit la mer, et n'eut pas à se louer de l'Amphitrite indienne, — Gildas Trégomain disait « Amphitruite ». La déesse fut quinteuse, capricieuse, nerveuse, et l'on s'en ressentit à bord. Mieux vaut ne point chercher à savoir ce qui se passait dans la cabine de Ben-Omar. Mais on l'eût remonté sur le pont, enveloppé d'un
drap, on l'eût envoyé au giron de la susdite déesse avec un boulet aux pieds, qu'il n'aurait pas eu la force de protester contre l'inopportunité de cette cérémonie funèbre.
Le mauvais temps ne se calma que le troisième jour, lorsque le vent hala le nord-est, — ce qui donna au paquebot l'abri de la côte d'Hadramaut.
Inutile d'ajouter que, si Saouk supportait les éventualités de 'cette navigation sans en être incommodé, s'il ne 'souffrait pas au physique, il n'en allait pas ainsi de son moral. Être à la merci de ce damné Français, n'avoir pu lui arracher le mystère de l'îlot, se voir contraint à le suivre jusqu'à... jusqu'à l'endroit où il comptait s'arrêter!... Serait-ce à Mascate, à Surate, à Bombay, où YOxus devait faire escale?... N'allait-il pas plutôt s'engager à travers le détroit d'Ormuz, après avoir pris pied à Mascate?... Était-ce donc l'un de ces centaines d'îlots du golfe Persique oùKamylk- Pacha était allé enfouir son trésor ?
Cette ignorance, cette incertitude, entretenaient Saouk dans un état de perpétuelle exaspération. Il aurait voulu arracher ce secret des entrailles mêmes de maître Antifer.
DE MAITRE ANTIFER . >'îS
Que de fois il chercha à surprendre quelques mots échangés entre ses compagnons et lui!
Puisqu'il passait pour ne pas comprendre le français, on ne pouvait se défier de sa présence... Tout cela n'avait abouti à rien. El c'est justement le prétendu clerc qui était tenu, sinon en défiance, du moins en aversion. C'était même de la répulsion que sa personne inspirait. Ce sentiment instinctif, irraisonné, maître Antifer et ses compagnons l'éprouvaient à un degré égal. Ils s'éloignaient à l'ap-
proche de Saouk. Celui-ci ne s'en apercevait que trop.
h'Oxus relâcha une douzaine d'heures à Birbàt, sur la côte arabe, dans la journée du 19 mars. Puis, à partir de ce point, il commença à prolonger la terre d'Oman, afin de remonter vers Mascate. Deux jours encore, il aurait doublé le cap Raz-el-Had. Vingt-quatre heures plus tard, il aurait atteint la capitale de l'imanat. Maitre Antifer serait au terme de son voyage.
Il était temps, d'ailleurs. A mesure que le but s'approchait, le Malouin devenait plus nerveux, plus insociable. Toute sa vie se concentrait vers cet ilot tant désiré, cette mine
d'or et de diamants qui lui appartenait. Il entrevoyait une caverne d'Ali-Baba dont la propriété lui avait été transférée par acte légitime et précisément dans ce pays des Mille et une Nuits, où la fantaisie de Kamylk- Pacha venait de le conduire.
« Savez-vous, dit-il ce jour-là à ses compagnons, que si la fortune de ce brave homme d'Égyptien... »
Il en parlait avec familiarité, comme un neveu eût parlé d'un oncle d'Amérique dont il allait palper l'héritage.
« ... Savez-vous que si cette fortune eût consisté en lingots d'or, j'aurais été fort embarrassé, lorsqu'il se serait agi de l'emporter à Saint-Malo?
— Je vous crois, mon oncle, répondit Juhel.
— Cependant, risqua le gabarier, en remplissant notre valise, nos poches, la coilïe de notre chapeau...
— Voilà bien des idées de marinier ! s'écria maître Antifer. Il se figure qu'un million en or, ça peut tenir dans un gousset !
— J'imaginais, mon ami...
— Mais tu n'as donc jamais vu un million en or?...
— Jamais... pas même en rêve!
— El tu ne sais pas ce que cela pèse?..
— Je ne m'en doute point.
— Eh bien, je le sais, moi, gabarier, car j'ai eu la curiosité de le calculer!
— Dis un peu.
— Un lingot d'or valant un million pèse environ trois cent vingt-deux kilogrammes...
— ■ Pas plus? » riposta naïvement Gildas Trégomain.
Maître Àntifer le regarda de travers. Cependant l'observation avait été formulée de si bonne foi qu'il fut désarmé.
« Et, reprit-il, si un million pèse trois cent vingt-deux kilogrammes, cent millions en pèsent trente-deux mille deux cent cinquantesix!
— Eh ! . . . fît le gabarier, tu m'en diras tant !
— Et sais-tu combien il faudrait d'hommes, chargés à cent kilos chacun, pour transporter ces cent millions?...
— Achève, mon ami.
— Il en faudrait trois cent vingt-trois. Or, comme nous ne sommes que trois, juge un peu de notre embarras, une fois arrivés sur mon îlot ! Heureusement, mon trésor se com-
pose surtout de diamants et de pierres précieuses...
— Le fait est que mon oncle a raison, répondit Juhel.
— Et j'ajouterai, dit Gildas Trégomain, que cet excellent Kamylk-Pacha me paraît avoir arrangé convenablement les choses.
— Oh! ces diamants, s'écria maitre Antifer, ces diamants d'une défaite si facile chez les joailliers de Paris ou de Londres!... Quelle vente, mes amis, quelle vente!... Pas tous, par exemple, non... pas tous!
— Tu n'en vendras qu'une partie?...
— Oui, gabarier, oui! répliqua maître Antifer, dont la face se convulsait, tandis que ses yeux jetaient des éclairs. Oui!... et d'abord, j'en garderai un pour moi,... un diamant d'un million... que je porterai à ma chemise.
— A ta chemise, mon ami! répondit Gildas Trégomain. Mais tu seras éblouissant!... On ne pourra plus te regarder en face. . .
— Et il y en aura un second pour Enogate, ajouta maître Antifer. Voilà un petit caillou qui la rendra jolie...
— Pas plus qu'elle ne l'est, mon oncle!
s'empressa de répondre Juhel.
— Si, mon neveu... si... Et il y aura un troisième diamant pour ma sœur!
— Ah ! la bonne Nanon ! s'écria Gilclas Trégomain. Elle sera aussi parée que la Vierge qui regarde la rue Porcon de la Barbinais ! Ah çà! tu veux donc qu'on vienne la redemander en mariage?... »
Maître Antifcr haussa les épaules, disant :
« Et il y aura un quatrième diamant pour
toi, Juhel, une belle pierre que tu porteras en
épinglette...
— Merci, mon oncle.
— Et un cinquième pour toi, patron !
— Moi?... Si encore c'eût été pour mettre à la figure de proue de la Char mante- Amélie...
— Non... gabarier... à ton doigt... en bague... en chevalière...
— ■ Un diamant... à mes grosses pattes rougeaudes... ça m'ira comme des chaussettes à un Franciscain, répliqua le gabarier en montrant une énorme main, plus faite pour haler une aussière que pour étaler des bagues.
— N'importe, gabarier! Et il n'est pas impossible que tu trouves une femme qui veuille...
— A qui le dis-tu, mon ami!... Tl y a préci-
sèment une belle et forte veuve, épicière à Saint-Servan...
— Épicière. . . épicière ! . . . s'écria maître Antifer... Vois-tu d'ici la figure que ton épicière ferait dans notre famille, lorsque Énogate aura épousé son prince, et Juhel sa princesse ! »
La conversation en resta là, et le jeune capitaine ne put s'empêcher de soupirer à la pensée que son oncle caressait encore ces rêves absurdes... Comment le ramènerait-on à des idées plus saines, si la malchance, — oui ! la malchance — voulait qu'il devînt possesseur des millions de l'îlot ?
« Positivement... il perdra la raison, pour peu que ça continue ! dit Gildas Trégomain à Juhel, dès qu'ils furent seuls.
— C'est à craindre ! » répondit Juhel , en regardant son oncle qui se parlait à lui-même.
Deux jours après, le 22 mars, l'Oxus arrivait au port de Mascate, et trois matelots extrayaient Ben-Omar des profondeurs de sa cabine. Dans quel état! Ce n'était plus qu'un squelette..* ou plutôt une momie, puisque la peau tenait encore à l'ossature de l'infortuné notaire!-
Dans lequel Saouk se décide à sacrifier une moitié du trésor de Kamylk-Pacha, afin de s'assurer l'autre moitié.
Et lorsque Gilclas Trégomain pria Juhel de lui indiquer sur la carte Ce son atlas le point précis où se trouvait Mascate, il ne put en croire Ses yeux. L' ex-patron de la Ch ar m&nte-Amé lie, le marinier de la Rance, transporté en cet endroit... si loin... si loin... jusque dans les mers du continent asiatique !
« Ainsi, Juhel, nous sommes au bout de l'Arabie?... demanda- 1- il en ajustant son pince-nez.
— Oui, monsieur Trégomain, à l'extrémité sud-est.
■ — Et ce golfe-là, qui finit en entonnoir?...
— C'est le golfe d'Oman.
2 3o MIRIFIQUES AVENTURES
■ — Et cet autre golfe qui a l'air d'un gigot de présalé?...
— C'est le golfe Persique.
— Et le détroit qui les réunit?...
— C'est le détroit d'Ormuz.
■ — Et l'ilot de notre ami?...
— 11 doit être quelque part dans le golfe d'Oman...
— S'il y est! » répliqua le gabaricr, après s'être assuré que maître Àntifcr ne pouvait l'entendre.
L'imanat de Mascate, compris entre les cinquante-troisième et cinquante-septième méridiens, et entre les vingt-deuxième et vingtseptième parallèles, se développe sur une longueur de cinq cent quarante kilomètres et une largeur de deux cent quatre-vingts. Il convient d'y ajouter une première zone de la côte persane de Laristan à Moghistan, une seconde zone sur le littoral d'Ormuz et de Kistrim; de plus, en Afrique, toute la partie qui s'étend depuis l'Equateur jusqu'au cap Delgado, avec Zanzibar, Juba, Molinde, Sofala.
Tout compte fait, c'est un Etat de cinq cent mille kilomètres carrés — presque la surface de la France, — avec dix millions d'habitants,
DE MAITRE ÀNTIFER. 23 I
des Arabes, des Persans, des Hindous, des Juifs, et bon nombre de nègres. L'iman est donc un souverain qui mérite certaine considération.
En remontant le golfe d'Oman, après avoir pris direction sur Mascate. VOxus avait longe un littoral désole, stérile, bordé de hautes falaises perpendiculaires, — on eût dit des ruines de constructions féodales. Un peu en arrière, s'arrondissaient quelques collines de cinq cents mètres d'élévation, premières assises de la chaîne de Grëbel-Achdar, qui se profilent à trois mille pieds d'altitude. Rien d'étonnant à ce que ce pays soit aride, puisqu'il n'est arrosé d'aucun cours d'eau d'une réelle importance. Cependant les environs de la capitale suffisent à nourrir une population de soixante mille habitants. Dans tous les cas, ce ne sont pas les fruits qui manquent, raisins, mangues, pêches, figues, grenades, melons d'eau, citrons aigres et doux, et surtout les dattes dont il y a à profusion. Le dattier est par excellence l'arbre de ces terroirs arabes. C'est d'après lui qu'on estime la valeur des propriétés, et Ton dit un bien de trois ou quatre mille dattiers, comme on dit en France un domaine de deux ou trois cents
hectares. Quant à l'imanat, il est d'autant plus commerçant que l'iman est non seulement le chef de l'État et le grand-prêtre de la religion, mais aussi le premier négociant du pays. Son royaume ne compte pas moins de deux mille navires jaugeant trente-sept mille tonnes. Sa marine militaire possède une centaine de bâtiments pourvus de plusieurs centaines de canons. Son armée est de vingt-cinq mille hommes. Quant à ses revenus, ils s'élèvent à près de vingt-trois millions de francs. En outre, propriétaire de cinq vaisseaux, il peut réquisitionner les navires de ses sujets, et les employer aux besoins de ses affaires, — ce qui lui permet de donner à celles-ci une superbe ex-
(Ht
tension.
Du reste, l'iman est maître absolu dans l'imanat , lequel, d'abord conquis par Àlbuquerque en 1507, a secoué la domination portugaise.
Ayant retrouve son indépendance depuis un siècle, il est très soutenu par les Anglais, qui espèrent sans doute, après le Gibraltar d'Es-
pagne, le Gibraltar d'Aden, le Gibraltar dePérim. créer le Gibraltar du golfe Persique. Ces tenaces Saxons finiront par « gibraltariser » tous les détroits du globe.
Est-ce que maître Antifer et ses compagnons avaient « pioché » leur Mascate au point de vue politique, industriel et commercial, avant de quitter la France?
Pas le moins du monde.
Est-ce que le pays pouvait les intéresser?
En aucune façon, puisque leur attention était uniquement concentrée sur un des il ois du golfe.
Mais l'occasion n'allait-elle pas s'offrir à eux d'étudier dans une certaine mesure l'état actuel de ce royaume ?
Oui, puisqu'ils comptaient se mettre en rapport avec l'agent représentant la France en ce coin de l'Arabie.
Il y a donc un de nos agents à Mascate?
Il y en a un depuis le traité de 1841, traité qui fut signé entre l'iman et le gouvernement français.
Et à quoi sert-il cet agent?
Précisément à renseigner ses nationaux, lorsque leurs affaires les amènent jusqu'au littoral de l'océan Indien.
Pierre-Servan-Malo crut donc opportun de rendre visite à cet agent. En effet, la police du pays, très bien organisée et par conséquent
très soupçonneuse, aurait pu suspecter l'arrivée de trois étrangers à Mascate, si ceux-ci n'eussent donné un prétexte valable à leur voyage. Seulement, il allait de soi qu'ils se garderaient bien d'indiquer le véritable.
UOxus devait continuer vers Bombay après quarante-huit heures de relâche. Aussi maître Antifer , le gabarier et Juhel débarquèrent-ils immédiatement. Ils ne se préoccupèrent en aucune façon, d'ailleurs, de Ben- Omar et de Nazim. A ceux-ci de se tenir au courant de leurs pas et démarches, de se joindre à eux , lorsqu'ils commenceraient les recherches dans le golfe.
Maître Antifer en tête, Juhel au milieu, Gildas T ré go main à l'arrière- garde, précédés d'un guide, se dirigèrent vers un hôtel anglais, à travers les places et les rues de la Babylonc moderne. Les bagages suivaient. Quel soin on
prit du sextant et du chronomètre achetés à Saint-Malo — du chronomètre surtout! Un Saint-Sacrement, sous un dais, n'eût pas été porté avec plus de respect, — on pourrait dire de ferveur, — par maitre Antifer qui avait voulu s'en charger. Songez donc ! l'instrument qui permettrait de déterminer la
longitude du fameux îlot. Avec quelle ponctualité on l'avait remonté chaque jour! Que de précautions pour lui épargner des secousses qui auraient pu influer sur sa marche. Un mari n'aurait pas montré plus de sollicitude pour sa femme que notre Malouin en avait pour cet instrument , destiné à conserver l'heure de Paris: - \" ' . .
Ce qui causait le plus vif étonnement au gabarier débarqué à Mascate , c'était de s'y voir, comme le doge de Gênes au milieu de la cour de Louis XIV.
Ap r è s avo i r ch o i s i 1 eu r s ch a mbr e s , n o s voyageur s se rendirent aux bureaux de l'agent, lequel fut assez surpris à la vue des trois Françaisj qui apparurent sur le seuil de sa porte.
C'était un Provençal , d'une cinquantaine d'années, nommé Joseph Pard. Il faisait le commerce des cotons blancs et manufacturés, des châles de l'Inde, des soieries de Chine, des étoffes brodées d'or et d'argent, articles fort recherchés des riches Orientaux.
Des Français chez un Français, alors que celui-ci est natif de la Provence, la connaissance est vite faite, et les rapports sont rapidement établis.
Maître Antifer et ses compagnons avaient en premier lieu décliné leurs noms et qualités.
Après échange de poignées de main et offre de rafraîchissements, l'agent demanda à ses visiteurs quel était l'objet de leur voyage.
« J'ai rarement l'occasion de recevoir des compatriotes, dit-il. C'est donc un plaisir pour moi de vous accueillir, Messieurs, et je me mets entièrement à votre disposition.
— Nous vous en saurons gré, répondit maître Antifer, car vous pouvez nous être très utile en nous donnant des renseignements sur le pays.
— S'agit -il d'un simple voyage d'agrément?... (j|î
— Oui et non... monsieur Bard. Nous sommes marins tous les trois, mon neveu, capitaine ali long cours, Gildas Trégomain, un ancien commandant de la Charmante- Ame-
lie... »
Et, cette fois, à l'extrême satisfaction de son ami, déclaré « commandant », maître Antifer parlait de la gabare comme s'il se lût agi d une frégate ou d'un vaisseau de guerre.
« Et, moi, capitaine au cabotage, ajouta- t-il. Nous avons été chargés par une importante
maison de Saint-Malo de fonder un comptoir soit à Mascate, soit dans l'un des ports du golfe d'Oman ou du golfe Persique.
Monsieur, répondit Josepli Bard, très disposé à intervenir dans une affaire dont il devait tirer certains bénéfices, je ne puis qu'approuver vos projets et vous offrir mes services pour les conduire à bonne fin.
— En ce cas, dit alors Juhel, nous vous demanderons si c'est à Mascate même qu'il conviendrait de créer un comptoir de commerce ou dans une autre ville du littoral?...
— A Mascate , de préférence , répondit l'agent. Ce port voit son importance s'accroître chaque jour par ses relations avec la Perse, l'Inde, Maurice, la Réunion, Zanzibar et la côte d'Afrique.
— ■ Et quels sont les articles d'exportation? demanda Gildas Trégomain.
— Dattes, raisins secs, soufre, poissons, copal, gomme d'Arabie, écailles, cornes de rhinocéros, huile, cocos, riz, millet, café et confitures.
— • Confitures?... répéta le gabarier, qui laissa sensuellement apparaître le bout de sa la n mie entre ses lèvres.
— Oui, monsieur, répondit Joseph Bard, d ces confitures qu'on appelle « hulwah » dans le pays, et qui sont composées de miel, de sucre, de gluten et d'amandes.
— Nous y goûterons, mes amis...
— Tant que tu voudras, poursuivit maître Antifer, mais revenons à la question. Ce n'est pas pour manger des confitures (pie nous sommes venus à Mascate. Monsieur Iîard a bien voulu nous citer les principaux articles de coin-
— - Auxquels il convient d'ajouter la pêche des perles dans le golfe Persique, répondit ragent, pêche dont la valeur s'élève annuellement à huit millions de francs... »
On aurait pu voir la bouche de maître Antifer dessiner une sorte de moue dédaigneuse. Des perles pour huit millions de francs, la belle affaire aux yeux d'un homme qui possédait pour cent millions de pierres précieuses !
« Il est vrai, reprit Joseph Bard, le commerce de perles est entre les mains de marchands hindous, qui ne laisseraient pas s'établir une concurrence.
— Même hors de Mascate? dit Juhcl.
— Même hors de Mascate, où les comme r-
çanls. y: dois l'avouer, no verraient point d'un bon œil s'installer les étrangers... »
Juhel profita de cette réponse pour amener la conversation- sur un autre terrain.
En effet, la capitale de l'imanat est exactement située par 50° 20' de longitude est et 23° 38' de latitude nord. Il en résultait que, d'après les coordonnées de l'îlot, c'était au delà qu'il fallait en chercher le gisement. L'essentiel était donc de quitter Mascate sous prétexte de découvrir un lieu favorable à la fondation d'un prétendu comptoir malouin. Aussi Juhel, après avoir observé qu'avant de se fixer à Mascate," il serait sage de visiter les autres villes de l'imanat, demanda-t-il quelles étaient celles qui se trouvaient sur le littoral.
« Il y a Oman, répondit Joseph Bard.
— Au nord de Mascate?...
— Non, dans le sud-est.
— Et dans le nord...
— La ville la plus considérable est Rostak.
— Sur le golfe?...
— Non, à l'intérieur.
— Et sur le littoral?...
— C'est Sohar.
— A quelle distance d'ici f. .
MIRfFIQUES AVENTURES
— A deux cents kilomètres environ. »
Un clignement d'yeux de Juhel fit comprendre à son oncle l'importance de cette, réponse.
« Et Sohar... est-ce une ville commerçante?...
— Très commerçante. L'iman y réside quelquefois, lorsque telle est la fantaisie de Sa Haut es se...
— Sa Hautesse ! » fit Gildas Trégomain.
Et, visiblement, cette qualification sonna
d'une agréable façon aux oreilles du gabarier. Peut-être doit-elle être réservée uniquement au Grand-Turc; mais Joseph Bard crut de bon goût de l'appliquer à l'iman.
« Sa Hautesse est à Mascatc, ajouta-t-il, et, lorsque vous aurez fait choix d'une ville pour votre comptoir, messieurs, il conviendra de solliciter une autorisation...
— Que Sa Hautesse ne nous refusera pas,
je l'espère? répliqua le Malouin.
— Au contraire, répondit l'agent, et elle s'empressera de vous l'accorder moyennant finances. »
Le geste de maître Antifer indiqua qu'il était prêt à pâyer royalement.
« Comment se rend-un à Sohar? demanda Juhel.
— ■ En caravane.
— En caravane!... s'écria le gabarier un peu inquiet.
— Eh! fit observer Joseph Bard, nous n'avons encore ni railways, ni tramways dans l'imanat, pas même^ de diligences. La route se fait en charrette ou à dos de mulet, à moins qu'on ne préfère aller à pied...
— Ces caravanes ne partent sans doute qu'à des intervalles éloignés? demanda Juhel.
— Pardonnez-moi j monsieur, répondit l'agent. Le commerce est très actif entre Mascate et Sohar, et demain, précisément...
. — Demain?... répliqua maitre Antifer. C'est parfait, et demain nous nous encaravanerons. » ^'V.- Laperspective de s' « encaravaner », comme disait spn ami, était-elle pour réjouir Gildas Trégomain? 11 eût été permis de n'en rien croire à la grimace qui modifia sa bonne ligure. Mais il n'était pas venu à Mascate pour faire résistance, et il dut se résigner à voyager dans ces conditions un peu pénibles. ' ,
Cependant il crut devoir demander à pré-
scnter une observation relative au trajet entre Mascate et Sohar.
« Va, gabarier, répondit maître Antifer.
— Eh bien, dit Gildas Trégomain, nous sommes tous trois des marins, n'est-ce pas?...
— Tous trois, répliqua son ami, non sans cligner de l'œil à l'adresse de l'ex-patron de la Char mante- Amélie.
— Je ne vois pas, dès lors, poursuivit le gabarier, pourquoi nous n'irions pas par mer à Sohar. Deux cents kilomètres... avec une solide embarcation...
■ — Pourquoi non? dit maître Antifer. Gildas a raison. Ce serait du temps de gagné... .
— Sans doute, répondit Joseph Bard, et je serai le premier à vous conseiller d'aller par mer, si cela n'offrait certains dancers...
— Lesquels?,., demanda Juhel.
— '■ Le golfe d'Oman n'est pas très sur, messieurs. Peut-être à bord d'un navire de commerce, pourvu d'un nombreux équipage, n'y aurait-il rien à craindre...
— Craindre?... s'écria maître Antifer. Craindre des coups de vent... des bourrasques?...
— Non... des pirates, qui ne sont pas rares aux approches du détroit d'Ormuz...
— Diable! » fit le Malouin.
Et il faut lui rendre cette justice, c'est qu'il ne songeait à s'effrayer des pirates que pour le retour, lorsqu'il serait en possession de son trésor.
Bref, sur cette observation de l'agent, nos voyageurs, bien résolus à ne point choisir la voie de mer pour revenir, jugèrent qu'il était inutile de la prendre pour aller. On partirait vec une caravane, on reviendrait avec une autre, puisque cette combinaison offrait toute sécurité, Gildas Trégomain dut dès lors accepter de cheminer par terre; mais, in petto, il éprouvait quelque inquiétude sur la façon dont il serait véhiculé.
L'entretien se borna là. Les trois Français furent très satisfaits de l'agent de France. A leur retour, ils viendraient lui faire visite, ils le tiendraient au courant de leurs démarches, ils n'agiraient que d'après ses avis. Ce roublard d'Antifer laissa même entendre que la fondation d'un comptoir pouvait produire d'importantes commissions desquelles profiterait la caisse de l'agence.
Avant de se séparer, Joseph Bard renouvela la recommandation de se présenter devant Sa
* Hautësse, s'of'frant d'ailleurs à obtenir une audience pour ces étrangers de distinction.
Les susdits étrangers de distinction reprirent ensuite le chemin de l'hôtel.
Pendant ce temps, dans une chambre du même hôtel, Ben-Omar et Nazim conféraient entre eux. Cette conférence, on le croira volontiers, était agrémentée des multiples bourrades et rudes propos de Saouk.
Le soi-disant clerc et le notaire étaient arrivés à Mascatc. Bien. Mais ils ignoraient encore si Mascate était le terme du voyage.
Maître Antifer ne devait-il pas aller au delà? C'était à cet imbécile d'Omar de le savoir, puisqu'il en avait le droit, et, à ce sujet, il n'était pas plus avancé que le faux Nazim.
« Voilà ce que c'est que d'avoir été bêtement malade pendant la traversée! répétait Nazim. Est-ce que tu n'aurais pas mieux fait d'être bien portant ? »
C'était aussi l'avis du notaire... comme pareillement de causer avec ce coquin de Français, de pénétrer ses secrets, d'apprendre où était déposé le trésor?...
« Que Votre Excellence se calme, répondit Ben- Omar. Aujourd'hui même, je verrai mon-
sieur Antifer... et j'apprendrai... Pourvu qu'il ne s'agisse pas de se rembarquer!... »
Du reste, de connaître l'endroit où le légataire de Kamylk- Pacha dirigerait les recherches qui devaient le mettre en possession du legs, cela ne pouvait être mis en question. Puisque le testament lui imposait la présence de T exécuteur testamentaire, lequel n'était autre que Ben-Omar, maître Antifer ne refuserait pas de lui répondre catégoriquement. Mais, lorsque l'îlot serait atteint, lorsqu'il aurait livré les trois précieux barils, comment Saouk parviendrait-il à en dépouiller son possesseur?
A cette demande que lui avait plus d'une fois posée le notaire, il n'avait jamais répondu, par la raison qu'il n'aurait su comment répondre. Ce qui n'était que trop certain, c'est qu'il ne répugnerait à aucun moyen pour s'emparer d'une fortune qu'il considérait • comme sienne, et dont Kamylk-Pacha l'avait frustré au profit d'un étranger. Et c'est bien ce qui effrayait Ben-Omar, simple tabellion doux et conciliant, auquel déplaisaient les coups de force, sachant que Son Excellence se souciait de la vie d'un homme comme d'une vieille figue sèche. Dans tous les cas,
MfRIFlQUKS AVENTURES
l'osscnti cl était d'abord de suivre les trois Malouins pas à pas, de ne point les perdre de vue au cours de leurs investigations, d'assister à l'exhumation du trésor,., et, lorsque ce dernier serait entre leurs mains, d'agir suivant les circonstances.
Cela dûment arrêté, après avoir proféré des menaces terribles contre Ben- Omar, après avoir répété qu'il le rendait responsable de ce qui arriverait, Son Excellence sortit, en lui recommandant de guetter le retour de maître Antifer à l'hôtel.
Ce retour ne s'effectua que dans la soirée, assez tard. Gildas Trégomain et Juhei s'étaient donné le plaisir de flâner à travers les rues de Mascate, tandis que maître Antifer — en imagination — se promenait à quelques centaines de kilomètres de là, dans l'est de Sohar, du côté de son ilot. Inutile de l'interroger sur l'impression que lui produisait la capitale de Timanat, si les rues en étaient animées, si les boutiques paraissaient achalandées, si cette population d'Arabes, d'Indiens, de Persans, présentait quelque type original. Il n'avait rien voulu regarder, tandis que Juhel et le gabarier prenaient intérêt à tout ce qu'ils
voyaient de cette ville restée si orientale.
Aussi s' étaient- ils arrêtés devant les magasins où s'entassaient les marchandises de toutes sortes, des turbans, des ceintures, des manteaux de laine, des toiles écrues de coton, de ces jarres qu'on appelle « mertaban », et dont le coloriage resplendit sous leur email. A la vue de ces belles choses, Juhel songeait au plaisir que sa chère Énogate aurait à les posséder. Quel souvenir ce serait pour elle de ce voyage survenu si mal à propos ! Et ces bijoux, curieusement travaillés, ces riens d'une valeur artistique, ne serait-elle pas plus heureuse en les recevant de son fiancé, oui !... plus heureuse qu'en se parant des diamants de son oncle?
C'était aussi l'idée de Gildas Trégomain.
et il disait à son jeune ami :
« Nous achèterons ce collier pour la petite, et tu le lui donneras au retour.
: — Au retour ! répondit Juhel en soupirant.
— Et aussi cette bague qui est si jolie...
que dis-je, une bague... dix bagues... une à chacun de ses doigts...
— ■ A quoi pense-t-elle, ma pauvre Énogate?
murmurait Juhel.
MIK1KIQUKS AVENTURES
— A toi, mon garçon, bien sûr, à toi et toujours !
— Et nous sommes séparés par des centaines et des centaines de lieues...
• — Ali ! interrompit le gabarier, ne pas oublier de lui choisir un pot de ces fameuses confitures que M. Joseph Bard nous a van-
t G fi * ■ •
— Mais, reprit Juhcl, il serait peut-être à propos d'y goûter avant d'en faire emplette...
— Non, mon garçon, non ! répliqua Gildas Trégomain. J'entends qu'Énogate y goûte la première...
— Et si elle les trouve mauvaises?...
— Elle les trouvera délicieuses, puisque c'est toi qui les aura rapportées de si loin ! »
Comme l'excellent marinier connaissait bien le cœur des jeunes filles, quoiqu'aucune d'elles — ni de Saint-Malo ni de Saint-Scr* van ni de Dinard — n'eût jamais eu l'idée de devenir madame Trégomain !
Enfin, tous deux ne regrettèrent pas leur promenade à travers cette capitale de l'imanat, dont plus d'une grande cité européenne pourrait envier la bonne tenue et la propreté — à l'exception de sa ville natale que Pierre-
Servan-Malo considérait comme l'une des premières du monde.
Ce que Juhcl put remarquer, du reste, c'est que la police y était sévèrement exercée par de nombreux agents qui ne laissaient pas d'être très soupçonneux.
Aussi, ces agents ne manquaient-ils pas d'observer les allées et venues de ces étrangers, débarqués à Mascate, et n'ayant rien dit de ce qui les amenait. Seulement, au contraire des polices tracassières de certains Etats européens, qui exigent des présentations de passeports, imposent des interrogatoires intempestifs, celle-ci se bornerait probablement à suivre les trois Malouins aussi loin qu'il leur plairait d'aller, s'abstenant de questions indiscrètes. En effet, c'est bien ce qui devait se
produire, et, maintenant qu'ils avaient posé le pied sur le territoire de l'imanat, ils ne le quitteraient pas sans que i'iman eût été mis au courant de leurs projets.
Heureusement maître Àntifer ne le soupçonnait pas, car il eût éprouvé de justes craintes pour le dénouement de son aventure.
Cent millions à retirer d'un îlot du golfe d'Oman, Sa Hautesse, très soucieuse de ses
intérêts, ne le permettrait point. En Europe, si l'État prélève une demi-part d'un trésor trouvé, en Asie, le souverain, qui est l'État, n'hésite pas à prendre la part tout entière.
Par exemple, une question assez imprudente, ce fut celle que Ben-Omar crut devoir adresser à maître Antifer, lorsque celui-ci fut rentré à l'hôtel. Ayant entre-bâillé la porte de la chambre : — discrètement, — il dit de sa voix insinuante :
<( Pourrai-ie savoir?. . .
— Quoi ?
— Savoir, monsieur Antifer, quelle direction nous allons suivre ?...
— Première rue à droite, seconde à gauche, et ensuite toujours tout droit... »
Puis, là-dessus, maître Antifer repoussa brusquement sa porte.
Dans lequel le gabarier Trégomaîn navigue assez heureusement sur un « vaisseau du
désert ».
Le lendemain, 23 mars, dès l'aube, une caravane quittait la capitale de limanat, et suivait la route à proximité du littoral.
Une véritable caravane, et telle que le gabarier n'en avait jamais vu défiler à travers les landes d llle-et- Vilaine. Il fit cet aveu à Juhel, lequel ne s'en étonna point. Cette caravane comptait une centaine d'Arabes et d'Hindous, plus des bêtes de somme en nombre à peu près égal. Avec cette force numérique, les périls du voyage étaient conjurés. Il n'y aurait pas à s'inquiéter d'un coup de main des pirates de terre, moins dangereux, d'ailleurs, que les pirates de mer.
MIRIFIQUKS AVENTL'RICS
Parmi les indigènes, on remarquait deux ou trois de ces financiers ou négociants, dont l'agent français avait parlé. Ils voyageaient sans apparat, uniquement préoccupés des affaires qui les appelaient à Sohar.
Quant à l'élément étranger, il était représenté par les trois Français, maître Antifer, Juhel, Gildas Trégomain, et les deux Égyptiens, Nazim et Ben-Omar.
Ces derniers n'avaient eu garde de manquer le départ de la caravane. Ayant appris, puisque maître Antifer ne s'en cachait pas, que celui-ci devait partir le lendemain, ils s'étaient préparés en conséquence. Il -va de soi que le Malouin ne s'était aucunement inquiété de Ben-Omar et de son clerc. A eux de le suivre comme ils l'entendraient, et sans qu'il eût à en prendre souci. Son intention bien arrêtée était de ne pas avoir l'air de les connaître. Lorsqu'il les aperçut au milieu de la caravane, il ne les honora même pas d'un salut, et, sous son regard menaçant, le gabarier n'osa tourner la tête de leur côté.
Les bêtes qui servaient au transport des voyageurs et des marchandises étaient de trois sortes : chameaux, mulets, ânes. On aurait
en vain songé à utiliser un véhicule quelconque, fût-ce une charrette rudimentaire.
Comment le véhicule eût-il pu rouler sur un sol cahoteux, dépourvu de routes frayées, marécageux parfois, comme le sont ces prairies humides auxquelles on donne le nom de « mauves ». Tout le monde était monté selon sa convenance.
Deux mulets de moyenne taille, vigoureux et ardents, portaient l'oncle et le neveu. Les loueurs de Mascate, des juifs très entendus en affaires, leur avaient fourni ces montures habituées au train des caravanes, — à un bon prix, cela va sans dire. Maître Antifcr devait-il regarder à quelques centaines de pistoles de plus ou de moins ? Non, évidemment.
Toutefois, pour n'importe quelle somme, on ne put trouver un mulet dont la solidité fût en rapport avec le poids de Gildas Trégomain. Sous cette masse humaine, pendant un trajet de cinquante lieues, aucun représentant de la race mulassière n'eût été en état de résister. De là, nécessité de se pourvoir d'un animal plus robuste pour le service de Tex-patron de la Charmante- Amélie.
« Sais-tu que tu es embarrassant, gabaricr?
lui avait dit poliment maître Antifer, après avoir renvoyé les mulets qui furent successivement essayés.
— Que veux-tu, mon ami?... Il ne fallait pas m'obliger à t'accompagner ! . . . Laisse-moi à Mascate où je t'attendrai...
— Jamais !
— Je ne peux pourtant pas me faire transporter en plusieurs morceaux...
— Monsieur Trégomain, avait demandé Juhel, auriez- vous de la répugnance à employer un chameau?
— Aucune, mon garçon, si le chameau n'en éprouvait pas à me servir de monture.
— ■ C'est une idée, s'était écrié maître Antifer. Il sera très bien sur un de ces chameaux...
— Si justement appelés « vaisseaux du désert ! » avait ajouté Juhel.
— Va pour le vaisseau du désert! » s'était contenté de répondre l'accommodant gaba-
rier.-* j. : - ■ î$&ï 'ig$0$J*W%: - Et voilà comment, ce jour-là, sur un colossal échantillon de ces ruminants, entre les deux bosses du robuste animal, était achevalé Gildas Trégomain. Cela ne lui déplaisait pas.
Même, à sa place, peut-être un autre en eût-il été très fier. S'il éprouva ce sentiment bien légitime, il n'en montra rien, et ne songea qu'à gouverner au mieux son vaisseau, à épargner des embardées inutiles, à le tenir en bonne direction. Sans doute, lorsque la cara- 'vane prenait une allure plus rapide, le train de la bête ne laissait pas d'être rude. Mais les assises charnues du gabarier étaient suffisantes pour amortir ces coups de tangage.
A l'arrière de la caravane, où il restait de préférence, Saouk montait un mulet un peu vif, en cavalier rompu à ce genre d'exercice. Près de lui, ou du moins mettant toute son attention à ne point être distancé, Ben-Omar chevauchait un petit âne, ses pieds rasant presque la terre, — ce qui devait exempter de gravité les chutes éventuelles. Enfourcher un mulet?... Jamais le notaire n'avait pu s'y
décider. 11 serait tombé de trop haut. D'ailleurs, ces mulets arabes sont fringants, impétueux, capricieux, et il faut une main énergique pour les maîtriser.
La caravane marchait de manière à franchir une étape d'une dizaine de lieues par journée, coupée d'une halte de deux heures au moment
de la méridienne. En quatre jours, elle aurait atteint Sohar, s'il ne se produisait aucun retard.
Quatre jours, voilà qui devait paraître d'une interminable longueur à maître Antifer, toujours éperonné par l'obsession de son îlot. Et pourtant il touchait au terme de son aventureux voyage... Quelques traites encore, et il serait au but... Pourquoi donc se sentait-il plus nerveux, plus inquiet, à mesure qu'il approchait de l'instant décisif? Ses compagnons n'arrivaient pas à tirer une parole de lui. Ils en étaient réduits à causer entre eux.
Et, du haut de son ruminant, se balançant d'une bosse à l'autre, voici que le gabarier fît cette réflexion :
« Juhel, de toi à moi, est-ce que tu crois au trésor de Kamylk-Pacha?
— Hum! répondit Juhel, cela m'a la mine d'être par trop fantasmagorique !
— Juhel... s'il n'y avait pas d'îlot?...
— Et, en admettant qu'il -y eût un ilot, monsieur Trégomain, s'il n'y avait pas de trésor ?... Mon oncle serait obligé d'imiter ce fameux capitaine marseillais, parti pour Bourbon, et qui, faute d'avoir trouvé Bourbon, était revenu à Marseille!
Voilà qui lui serait un coup terrible, Juhel, et je ne sais si son cerveau y résisterait ! » .
On croira volontiers que le gabarier et son jeune ami se gardaient de discuter ces hypothèses en présence de maître Antifer. A quoi bon? Rien n'aurait pu ébranler les convictions de cet entêté. Douter que les diamants et autres pierres d'une valeur énorme fussent à l'endroit où Kamylk-Pacha les avait enfouis sur cet îlot dont il connaissait la situation exacte, cela ne fût jamais entré dans sa pensée. Non, et il s'inquiétait uniquement de certaines difficultés d'exécution pour mener à bonne fin sa campagne.
En effet, le voyage d'aller était relativement facile. Il s'accomplirait sans encombres, c'était ])robable. Une fois à Sohar, on verrait à se procurer une embarcation, on irait à la découverte de l'îlot, on déterrerait les trois barils... 11 n'y avait rien là qui fût de nature à tracasser un esprit aussi résolu que celui de notre Malouin. Se transporter de sa personne, accompagné du gabarier et de Julie! , au milieu d'une caravane, quoi de plus facile? Il était supposable également que la translation
du trésor depuis l'ilot jusqu'à Sohar ne rencontrerait aucun obstacle. Mais, pour revenir à Mascate, ces barils emplis d'or et de pierres précieuses, il faudrait les charger sur des chameaux de bât, à l'instar de ces marchandises dont le transit s'opère le long du littoral... Et comment les embarquerait-on sans éveiller l'attention des agents de douane... sans se voir contraint à quelque énorme paiement de droits?... Qui sait même si l'iman ne serait pas tenté de les accaparer, de se déclarer propriétaire absolu d'un trésor découvert sur ses territoires ? Car maître Antifer avait beau dire « mon îlot », l'îlot ne lui appartenait pas... Kamylk-Pacha n'avait pu le lui léguer, et, incontestablement , cet îlot faisait partie de l'imanat de Mascate !
C'étaient là, sans parler des difficultés de transport au retour, du réembarquement à bord du prochain paquebot pour Suez, plusieurs raisons capitales de se sentir très perplexe. Aussi quelle idée absurde et intempestive le riche Égyptien avait-il eue de confier ses richesses à un îlot du golfe d'Oman?...
N'en existait-il pas d'autres par centaines, par milliers, disséminés à la surface des mers,
tût- ce au milieu des innombrables groupes du Pacifique, qui échappent à toute surveillance, dont la propriété n'est revendiquée par personne, où l'héritier aurait pu si aisément recueillir son héritage sans éveiller aucun soupçon?... '
Bref, les choses étaient telles. Impossible d'y rien changer. L'ilot occupait un point du golfe d'Oman depuis la formation géologique de notre sphéroïde, il y resterait jusqu'à la fin du monde. Quel malheur qu'on ne pût lui donner la remorque pour le conduire en vue de Saint-Malo !... Voilà qui eût de beaucoup simplifié la besogne.
On admettra donc que maître Antifer fût en proie aux plus vifs soucis, lesquels se traduisaient par des paroxysmes de rage intérieure. Ah! le déplorable compagnon de voyage, au total, toujours marmonnant, ne répondant point aux questions, chevauchant à l'écart, gratifiant son mulet de quelque coup de matraque parfois peu mérité... Et, franchement, si le trop patient animal eût envoyé son cavalier à quatre pas d'un vigoureux mouvement de reins, il n'y aurait pas eu lieu de lui en vouloir. - -
MIÏtIKrQUES AVENTURES
Ce trouble de son oncle, Juhcl le devinait sans oser intervenir. Gildas Trégomain, du haut de sa monture à double bosse, comprenait ce qui se passait dans le cerveau de son ami. Tous deux avaient dû renoncer à combattre un pareil ébranlement moral, et ils se regardaient, hochant la tête d'une façon significative .
Cette journée de début n'occasionna pas d'extrêmes fatigues. Cependant la température était déjà élevée sous cette latitude. Le climat de l'Arabie méridionale est excessif à la limite de ce tropique du Cancer, et très contraire au tempérament des Européens. Un vent brûlant, à travers un ciel dévoré de feux, souffle le plus généralement du côté des montagnes.
La brise de mer est impuissante à le refouler. L'écran des hauteurs de Gebel se dresse vers l'ouest, et il semble que cette chaîne réverbère les rayons du soleil comme le ferait un immense récepteur. En outre, lorsque la saison torride bat son plein, les nuits sont étouffantes et le sommeil impossible.
Malgré cela, si les trois Français n'eurent pas trop à souffrir des deux premières étapes, c'est que la caravane chemina sur les plaines
boisées, voisines du littoral. Les environs de Mascate n'offrent point l'aridité du désert. La végétation s'y développe avec une certaine exubérance. Il y a des champs cultivés en millet lorsque le sol est sec, en riz lorsque les marigots ramifient leurs veines liquides à sa surface. Puis l'ombrage ne manque pas sous les forêts de banians, entre ces mimosas qui produisent la gomme arabique, dont l'exportation a lieu sur une grande échelle, — l'une des principales richesses du pays.
Le soir, le campement fut établi au bord d'une petite rivière, alimentée par les sources des montagnes de l'ouest, qui promène ses eaux lentes vers le golfe. On débrida les bêtes, on les laissa paître à leur convenance, sans même \> rendre le soin de les entraver, tant elles sont habituées à ces haltes régulières. Pour ne parler que des personnages de cette histoire, l'oncle et le neveu abandonnèrent leurs mulets sur la pâture commune, — ce que Saouk fit également dès l'arrivée de la caravane. Le chameau du gabarier s'agenouilla comme un fidèle du Koran à l'heure de la prière du soir, et Gildas Trégomain, se désaffourchant, honora d'une bonne caresse le mufle
de ranimai. Quant à l'âne de Ben-Omar, il s'arrêta brusquement, et, comme son cavalier ne descendait pas assez vite, il l'envoya rouler à terre par une inopinée saccade de son arrièretrain. Le notaire tomba étendu de tout son long sur le sol, tourné vers la Mecque, dans l'attitude d'un musulman en prière. 11 est probable, toutefois, qu'il songea plutôt à maudire sa bourrique qu'à célébrer Allah et son prophète. '
Nuit exempte d'incidents, qui s'écoula dans ce campement situé à une quarantaine de kilomètres de Mascate, et lieu habituel de la halte des caravanes. *
Le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, départ et reprise de la route dans la direction de Sohar.
Le pays est plus découvert. Jusqu'à l'horizon s'étendent de vastes plaines sur lesquelles le sable commence à remplacer l'herbe. Une apparence de Sahara avec tous ses inconvénients, rareté de l'eau, défaut d'ombre, fatigues du cheminement. Pour des Arabes, accoutumés à ces marches en caravane, ce voyage n'avait rien que d'ordinaire, et ils accomplissent ces longs trajets en plein cœur de l'été
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sous de plus accablantes températures. Mais comment des Européens supporteraient -ils cette épreuve?
Hâtons-nous de dire qu'ils s'en tirèrent sans dommage, — même legabarier, dont la masse, quelques semaines plus tard, eût fondu sous les feux de ce soleil tropical. Bercé par l'allure régulière et le pas élastique de son chameau, il somnolait béatement entre les deux bosses. Solidement accoté, il avait si bien l'air d'être partie intégrante de l'animal qu'une chute n'était point à craindre. D'ailleurs, il n'avait pas tardé à reconnaître que son obligeante monture connaissait mieux que lui les difficultés de la route, et il ne cherchait plus à la diriger. La Charmante- Amélie ne marchait pas avec plus de sécurité, lorsqu'un attelage la remorquait le long du chemin de halage de la Rance.
Quant à Juhel, jeune et vigoureux, tandis qu'il parcourait ces territoires de l'imanat entre Mascate et Sohar, son esprit le reportait au milieu de sa chère ville bretonne, dans la rue des Hautes-Salles, devant cette maison où l'attendait Énogate... Pour ce qui est de la fameuse princesse que son oncle voulait lui
MIRIFIQUES AVENTURAS
faire épouser, il ne s'en inquiétait guère !
Jamais il n'aurait d'autre femme que sa jolie cousine ! Est-ce qu'il existait au monde une duchesse qui eût à lui être comparée, fût-elle de sang royal?... Non, et les millions de Kamylk-Pacha n'y changeraient rien, en admettant que cette aventure ne fût pas un rêve des Mille et une Nuits parfaitement irréalisable. Il va sans dire que Juhel avait écrit à sa fiancée dès l'arrivée à Mascate. Mais quand cette lettre lui parviendrait-elle?...
Maitre Àntifer parut encore plus soucieux ce jour-là que le jour précédent, et le lendemain, sans doute, il y aurait nouvelle aggravalion. C'était toujours le transport des trois barils qui lui causait les plus vives alarmes, très justifiées, disons-le.
Et à quelles appréhensions ne se fût-il pas abandonné, s'il avait su que, dans la caravane même, il était l'objet d'une surveillance particulière? Oui... il y avait là un indigène, âgé d une quarantaine d'années, de physionomie très fine, qui, n'ayant jamais éveillé ses soupçons, s'était attaché à sa personne.
En effet, l'escale bi-mensuelle du paquebot de Suez à Mascate ne s'opérait pas sans que la
bfci MAl I Uli ANTlKh.lt .
police de l'iman y prit un intérêt spécial. En outre do la taxe imposée à tout étranger, qui veut fouler du pied le sol de l'imanat, le souverain éprouve une curiosité très orientale à l'égard des Européens qui lui rendent visite. Savoir l'objet de leur présence dans le pays, si leur intention est d'y séjourner, rien que de naturel... Aussi, lorsque les trois Malouins débarquèrent sur le quai, et après qu'ils se furent logés à l'hôtel anglais, le chef de la police n'hésita-t-il pas à les entourer d'une sage protection.
Or, comme nous l'avons fait observer, la police de Mascate, admirablement organisée en ce qui concerne la sécurité des rues, ne l'est pas moins lorsqu'elle surveille les voyageurs, qu'ils viennent par terre ou par mer. Elle se
garde bien d'exiger d'eux des papiers en règle, dont les coquins sont toujours pourvus, de les soumettre à des interrogatoires auxquels ils sont préparés à répondre. Mais elle ne les perd pas de vue, elle les épie, elle les « file » avec une discrétion, une réserve, un tact qui font honneur à l'intelligence des Orientaux.
Il suit de là que maître Antifer était sous l'œil d'un agent, charge de le suivre jusqu'où
il lui conviendrait d'aller. Sans le demander jamais, ce policier finirait par apprendre à quel dessein ces Européens étaient dans l'ima nat. Si même ils se trouvaient embarrassés au milieu d une population dont ils ne connaissaient pas la langue, il s'empresserait de leur offrir ses services avec une complaisance sans bornes. Puis, grâce à cette information, l'iman ne les laisserait repartir que s'il n'avait aucun
intérêt à les garder pour une cause quelconque. • - ; : *k\ <>; v.''-?.; [ X- ' $ !§•■" ■ $ •* '
On le reconnaîtra , cette surveillance pouvait singulièrement entraver la grande opération de maître Antifer. Déterrer un trésor d'une valeur invraisemblable, le ramener à Mascate, l'embarquer sur le paquebot à destination de Suez, c'était déjà difïieilc. Mais, lorsque Sa Hautesse saurait à quoi s'en tenir, cela dépasserait forcément les limites du possible.
Par bonheur, — on ne saurait trop le répéter, Pierre-Servan-Malo ignorait ce surcroît de complications futures. Le fardeau des soucis présents suffisait à l'accabler. 11 ignorait, il ne se doutait guère qu'il voyageait sous le regard inquisiteur d'un agent de l'imanat. Ni ses deux compagnons ni lui n'avaient remarqué dans le
DE MAITRK ANTIKKtt
personnel de la caravane cet Arabe si réservé, si discret, lequel les épiait sans entrer en communication avec eux.
Toutefois, si cette manœuvre avait échappé à leur attention, peut-être n'en était-il pas de même de Saouk. Le soi-disant clerc de Ben- Omar, parlant l'arabe, avait pu entretenir quelques-uns des négociants qui se rendaient à Sohar. Or, ces personnages, auxquels l'agent de police n'était point inconnu, n'avaient pas fait mystère de sa qualité. Le soupçon, dès lors, était venu à Saouk que cet agent était attaché à la personne de maître Antifer, et cela ne manqua pas de lui causer certaines inquiétudes. En effet, s'il ne voulait pas que l'héritage de Kamylk-Pacha tombât entre les mains d'un Français, il ne voulait pas davantage qu'il tombât entre les mains de Fiman. Remarquons, d'ailleurs, que le policier ne suspectait en aucune façon les deux Egyptiens, ne pouvant imaginer qu'ils marchaient au même but que les trois Européens. Des voyageurs de leur nationalité, il en venait souvent à Mascate.
On ne se défiait donc point de ceux-ci, — - ce qui prouve que la police n'est pas parfaite — même dans l'imanat de Sa Hautesse.
Après une journée fatigante, coupée par la halte de midi, la caravane établit son campement un peu avant le coucher du soleil.
Il y avait là, près d'une sorte de lagon à demi-desséché, une des curiosités naturelles de la région. C'était un arbre, sous lequel la caravane tout entière pouvait s'abriter, et dont l'abri eût été fort apprécié en plein midi pour passer les heures de la méridienne. Les rayons du soleil n'auraient pu percer le dôme de ces frondaisons immenses, étendues comme un vélum à une quinzaine de pieds audessus du sol.
« Un arbre tel que je n'en ai jamais vu!...
s'écria Juhel, lorsque son mulet s'arrêta de luimême sous les premières ramures.
— Et tel que je n'en reverrai probablement jamais! répondit le gabarier, en se redressant entre les bosses du chameau qui venait de s'agenouiller.
— Qu'en dites-vous, mon oncle? » demanda Juhel.
L'oncle n'en dit rien, par la raison qu'il n'avait rien vu de ce qui excitait la surprise de son ami et de son neveu.
« Il me semble bien, dit Oildas Trégomain.
que nous avons à Saint-Pol de Léon, dans un coin de notre Bretagne, une vigne phénoménale qui a quelque célébrité...
— Juste, monsieur Trégomain, mais elle ne saurait être comparée à cet arbre! »
Non ! et si extraordinaire que soit la vigne de Saint-Pol de Léon, elle eût produit l'effet d'un simple arbrisseau auprès de ce géant végétal.
C'était un banian, — un figuier, si l'on veut, — - d'une grosseur de tronc invraisemblable, cent pieds de circonférence au moins à le bien mesurer. De ce tronc, comme d'une tour, sortait une énorme fourche à décuple ramification, dont les branches s'enchevêtraient, se croisaient, se développaient, en couvrant de leur ombre la surface d'un demi-hectare.
Immense parasol contre les rayons solaires, immense parapluie contre les averses, impé-
nétrable aux feux comme aux eaux du ciel.
Si le gabarier en avait eu le temps, — - car il en aurait eu la patience, — il se serait donné la satisfaction de compter les branches de ce banian. Combien y en avait-il?...
Cela ne laissait pas de piquer sa curiosité.
Or, précisément, elle fut satisfaite. Voici dans quelles circonstances.
Comme il examinait les basses branches du banian, se tournant, se retournant, la main tendue, les doigts redresses, il entendit ces mots prononcés derrière lui :
« Ten thousand. »
C'étaient deux mots anglais, que soulignait un fort accent oriental, et qu'il ne comprit pas, étant dans l'absolue ignorance de cette langue.
Mais Juhel savait l'anglais, et, après quelques mots à l'indigène qui venait de donner ce renseignement :
« Il paraît qu'il y a là dix mille branches ! dit-il en s'adressant au gabarier.
— Dix mille ?...
— C'est du moins ce que cet Arabe vient
de dire. »
L'Arabe n'était autre que l'agent, mis aux trousses des étrangers pendant leur séjour dans rimanat. Trouvant l'occasion bonne d'entrer en rapport avec eux, il en avait profité. Quelques demandes et autant de réponses furent encore échangées en langue anglosaxonne entre Juhel et cet Arabe, lequel, s'etant présenté comme interprète attaché à la légation britannique de Mascate, se mit obligeamment à la disposition des trois Européens.
Jukel remercia l'indigène, et lit part à son oncle de cette circonstance, très heureuse à son avis pour les démarches qui suivraient leur arrivée à Sohar.
« Bien... bien!...Jse contenta de répondre maître Antifer. Arrange-toi pour le mieux avec cet homme, et dis-lui qu'on le paiera généreusement...
- — A la condition qu'on trouve de quoi le payer! » murmura l'incrédule Trégomain.
- Toutefois, si Juhel crut devoir se féliciter de cette rencontre, il est probable que Saouk s'en montra moins satisfait. De voir le policier en rapport avec les Malouins, c'était bien pour lui inspirer un surcroît d'inquiétudes, et il se promit de surveiller de très près les menées de cet indigène. Et encore, si Ben-Omar avait pu apprendre où l'on allait... si le voyage touchait à son terme... s'il devait se prolonger?... L'îlot gisait-il dans les parages du golfe d'Oman, dans le détroit d'Ormuz, dans le golfe Persique?... Faudrait-il le chercher le long des côtes de l'Arabie ou près du littoral de la Perse, jusqu'à la limite où le royaume du Shah confine aux États du Sultan?...
Comment alors se feraient les opérations
et quelle durée exigeraient-elles?... Est-ce que maître Antifer comptait s'embarquer [de nouveau à Sohar?... Puisqu'il ne l'avait pas fait à Mascate, cela ne semblait-il pas indiquer que les coordonnées plaçaient l'ilot au delà du détroit d'Ormuz?... A moins que, par caravane, le voyage dût se continuer vers Chardja, vers El Kalif, peut-être jusqu'à Korenc, au fond du golfe Persique?...
Cruelles incertitudes, (rouillantes hypothèses, qui ne cessaient de surexciter le tempérament de Saouk, et dont le pauvre diable de notaire subissait les contre-coups.
« Est-ce ma faute, répétait-il, si monsieur Antifer s'entète à me traiter comme un étranger!... » • <
Comme un étranger? Non! pis que cela, comme un intrus, dont la présence lui était imposée par le testateur! Ah! sans le un pour cent!... Mais ce un pour cent valait bien quelques épreuves!... Seulement, quand se termineraient-elles?...
Le lendemain, la caravane traversa des plaines sans fin, une sorte de désert dépourvu d'oasis. Les fatigues furent extrêmes pendant cette journée et les deux qui suivirent — fa-
DE MAITRE ANTTFF.R. 2j3
tigues dues surtout à la chaleur. Le gabarier put croire qu'il allait se dissoudre comme un de ces blocs de glace des mers boréales qui dérivent vers les basses latitudes. Très certainement, il perdit un dixième de son poids spécifique, à l'évidente satisfaction du porteur à deux bosses qu'il écrasait sous sa masse.
Aucun incident n'est à signaler pendant ces dernières étapes. Ce qu'il faut noter, c'est que l'Arabe, — il se nommait Sélik, — fit plus ample connaissance avec Juhel, grâce à leur commune pratique de la langue anglaise. Mais, que l'on se rassure, le jeune capitaine se tint toujours dans une prudente réserve et ne livra rien des secrets de son oncle. La recherche d'une ville du littoral, favorable à l'établissement d'un comptoir, c'està-dire la fable déjà imaginée pour l'agent français de Mascate, fut également servie au soidisant interprète.
Celui-ci y ajouta-t-il foi? Juhel dut le croire. Il est vrai, le finaud ne jouait ce jeu que pour en apprendre davantage.
Bref, dans l'après-midi du 27 mars, après quatre jours et demi de cheminement, la caravane franchit l'enceinte de Sohar.
II était heureux que nos trois Européens fussent venus à Sohar, non pour leur agrément, mais pour leurs affaires. La ville ne
mérite pas d'être signalée à l'attention des touristes, et la visite ne vaut pas le voyage : des rues assez propres, cependant, des places trop ensoleillées, un cours d'eau qui suffît à peine aux besoins de quelques milliers d'habitants, lorsque h; s gosiers sont desséchés par les ardeurs de la canicule, des maisons disséminées un peu au hasard et qui ne prennent jour que sur une cour intérieure à la mode orientale, une bâtisse plus considérable, sans
DE MAITRE ANTIFF.R
aucun style, dépourvue de ces délicatesses de la sculpture arabe, mais dont l'iman veut bien se contenter, lorsqu'il s'accorde deux ou trois semaines de villégiatura dans le nord de son royaume.
Quoi qu'il en soit de son peu d'importance, Soliar n'en existe pas moins sur le littoral du golfe d'Oman, et la meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est que sa position a été déterminée géographiquement avec toute la précision désirable. .
La ville est située en longitude est par 54° 29', et en latitude nord par 24° 37.
Donc, en raison du gisement indiqué par la lettre de Kamylk-Pacha, il fallait chercher l'îlot à vingt-huit minutes d'arc dans Test de Sohar, et à vingt-deux dans le nord. C'était une distance comprise entre quarante et cinquante kilomètres du littoral.
Les hôtels ne sont pas nombreux à Sohar.
On n'y trouve même qu'une sorte de caravansérail, dans lequel quelques chambres ou plutôt quelques cellules, disposées circulairement, sont meublées d'une seule couchette.
C'est là que l'interprète Sélik, si serviable, conduisit maître Antifer,. son neveu et son ami.
MlRlb'lQUKS AVENTURES
« Quelle J)onne fortune, répétait Gilclas Trégomain, d'avoir rencontré ce complaisant Arabe ! Il est regrettable qu'il ne parle pas le français ou tout au moins le bas-breton ! »
Toutefois, Juhel et Sélik se comprenaient suffisamment pour ce qu'ils avaient à se dire,
Il va de soi que, ce jour-là, très fatigués de leur voyage, Juhel et le gabarierne voulurent pas s'occuper d'autre chose que d'un bon repas qui serait suivi de douze heures de sommeil. Mais il ne fut pas facile d'amener Pierre- Servan-Malo à ce projet si raisonnable. De plus en plus aiguillonné par ses désirs dans le voisinage de son îlot, il n'entendait pas temporiser... Il voulait fréter une embarcation hic et nunc!... Se reposer, quand il n'avait qu'une enjambée à faire, — une enjambée d'une douzaine de lieues, il est vrai, — pour mettre le pied sur ce coin du globe où Kamylk-Pacha avait enterré ses affriolants barils !
Bref, il y eut une scène mouvementée, laquelle prouva à quel degré d'impatience, de nervosité, d'éréthisme devrait-on dire, en était arrivé l'oncle de Juhel. Enfin celui-ci parvint à l'apaiser... Il convenait de prendre certaines précautions... Tant de hâte pour-
rait paraître suspecte à la police de Sohar... Le trésor ne s'envolerait pas d'ici vingtquatre heures...
« Pourvu qu'il y soit ! se disait Gildas Trégomain. Mon pauvre ami en deviendrait fou, s'il n'y était pas... ou s'il n'y était plus! »
Et les craintes du brave gabaricr semblaient devoir se justifier dans une certaine mesure. . Remarquons d'ailleurs que si maître Antifer, déçu dans ses espérances, risquait d'échouer à la folie, cette même déception menaçait de produire sur Saouk un effet qui, pour ne pas être identique, n'en aurait pas moins de terribles conséquences. Le faux Nazim se laisserait entraîner à des excès de violence tels que Ben-Omar ne s'en tirerait pas sans dommage. La fièvre de l'impatience le galopait tout comme le Malouin, et l'on peut affirmer que, cette nuit-là, il y eut au moins deux voyageurs qui ne dormirent pas dans leur cellule du caravansérail. Ne marchaient-ils pas ensemble au même but par deux chemins différents? Si l'un n'attendait que le jour pour noliser une embarcation, l'autre ne songeait qu'à enrôler une vingtaine du coquins résolus, qu'il s'attacherait par
l'appât d'une forte prime, afin de tenter l'enlèvement du trésor pendant le retour à Sohar.
L'aube revint, annonçant, par l'épanouissement des premiers rayons solaires, cette mémorable journée du 28 mars.
Profiter des offres de Sélik était tout indiqué. A Juhel, bien entendu, revenait la tâche de s'aboucher avec cet obligeant Arabe pour conduire l'opération à bon terme. Celui-ci, de plus en plus soupçonneux, avait passé la nuit dans la cour du caravansérail.
Juhel n'était pas sans éprouver quelque embarras à propos du service qu'il voulait demander à Sélik. En effet, voilà trois étrangers, trois Européens, arrivés de la veille à Sohar, qui se hâtaient de chercher une embarcation... Il s'agissait d une promenade, — car pouvait-on donner une autre prétexte? — une promenade à travers le golfe d'Oman..une promenade qui durerait à tout le moins quarante-huit heures?... Est-ce que ce projet ne semblerait pas singulier, et même plus que singulier? Il est vrai, peut-être Juhel s'inquiétait-il à tort de ce que l'interprète pourrait trouver de bizarre dans sa proposition.
Quoi qu'il en soit, il fallait aboutir, et, dès qu'il eut rencontré Sélik, Juhel le pria de lui procurer une embarcation capable de tenir la mer pendant une couple de jours.
« Votre intention est-elle de traverser le golfe, demanda Sélik, et de débarquer sur la
côte persane ? »
L'idée vint à Juhel d'éluder cette question par une réponse assez naturelle, qui devait écarter tout soupçon, même de la part des autorités de Sohar.
« Non... ce n'est qu'une exploration géographique, répliqua-t-il. Elle a pour objet de déterminer la situation des principaux îlots du golfe... Est-ce qu'il ne s'en trouve pas au large de Sohar?...
— Il y en a un certain nombre, répondit Sélik, mais aucun de quelque importance.
— N'importe, dit Juhel, avant de nous établir sur la côte , nous désirons visiter le golfe.
— Comme il vous plaira. »
Sélik se garda d'insister, bien que la réponse du jeune capitaine pût lui paraître suspecte. En effet, le policier étant au courant des projets annoncés à l'agent français, c'est-
à-dire la fondation d'un comptoir dans une des villes littorales de l'imanat, il devait penser que cette fondation ne s'accordait guère avec une exploration des parages du golfe d'Oman.
Il en résulta donc que le Malouin et ses deux compagnons, plus sérieusement soupçonnés, allaient être l'objet d'une surveillance encore plus sévère.
Complication fâcheuse, qui devait rendre très problématique le succès de l'opération.
Que le trésor fût découvert sur l'ilot, nu cloute que la police de Sa Hautesse fût aussi tôt informée. Et Ca Hautesse, aussi peu scrudulcuse que toute-puissante, ferait disparaître le légataire de Kamylk-Pacha afin d'éviter toute réclamation ultérieure.
Sélik se chargea de trouver l'embarcation nécessaire à T exploration du golfe, et promit qu'elle serait montée par un équipage sur le dévouement duquel on pourrait compter.
Quant aux vivres, on en prendrait pour trois ou quatre jours. Avec ces temps incertains de l'équinoxe, il convenait de parer à des retards, sinon probables, du moins possibles.
Juhel remercia l'interprète et l'assura que ses services seraient largement récompensés.
Sélik se montra très sensible à cette promesse. Puis, il ajouta :
« Peut-être vaudrait-il mieux que je vous accompagne pendant cette excursion? Dans l'ignorance où vous êtes de la langue arabe, vous pourriez être gênés vis-à-vis du patron de l'embarcation et de ses hommes...
— Vous avez raison, répondit Juhel. Restez à notre service tout le temps que nous séjournerons à Sonar, et, je vous le répète, vous n'aurez point perdu vos peines. »
On se sépara. Juhel vint rejoindre son oncle, qui se promenait sur la grève en compagnie de l'ami Trégomain. Il lui fit part de ses démarches. Le gabarior fut enchanté d'avoir en qualité de guide et d'interprète ce jeune Arabe, auquel il trouvait, non sans raison, une physionomie des plus intelligentes.
Pierre- Se rvan-Malo approuva d'un simple signe de tête. Puis, après avoir remplacé le caillou usé par le frottement de ses mâchoires, il dit :
« Et cette embarcation ?...
— Notre interprète s'occupe de nous la procurer, mon oncle, et de la pourvoir de vivres.
— Il me sefnble qu'en une heure ou deux
MIRTFIQUES AVËNTURKS
un des bateaux du port peut être paré... que diable! Il ne s'agit pas de faire le tour du monde... f
Non, mon ami, répondit le gabarier, mais il faut donner aux gens le temps de trouver!... Ne sois pas si impatient, je t'en supplie...
— Et s'il me plaît de l'être!... riposta maître Antifcr, qui dardait la flamme de son regard sur Gildas Trégomain.
— Alors sois-lc ! » répondit le gabarier en s'inclinant par déférence.
Cependant la journée s'avançait, et Juhel n'avait plus aucune nouvelle de Sélik. On devinera sans peine à quel degré dut monter l'irritation de maître Antifcr. Il parlait déjà d'envoyer au fond du golfe cet Arabe qui s'était tout bonnement moqué àxs son neveu. En vain Juhel essaya-t-il de le défendre, il fut très mal accueilli. Quant à Gildas Trégomain,* il reçut l'ordre de se taire, lorsqu'il voulut insister sur l'intelligence de Sélik.
« Un" gueux, s'écria maître Antifer, un fripon, votre interprète, un malandrin qui ne m'inspire aucune confiance, et qui n'a qu'une , nous voler notre araent.
Je ne lui ai rien donné, mon oncle.
— Eli! c'est le tort que tu as eu!.,. Si tu lui avais remis un bel acompte...
— Puisque vous dîtes qu'il veut nous voler?...
— N'importe !... »
De s'engager au milieu de ces idées contradictoires, G il d as Trcgomain et Juhel ne l'essayèrent même pas. Ce qui importait, c'était de contenir le Malouin, de l'empêcher de faire quelque sottise ou du moins quelque imprudence, de lui conseiller une attitude qui ne donnât pas prise aux soupçons. Y réussiraient-ils, avec un homme qui ne voulait rien écouter?... Est-ce qu'il n'y avait pas des barques de pêche amarrées dans le port ?. . . Est-ce qu'il ne suffi s ail pas d'en prendre une... de s* entendre avec l'équipage. . . de s'embarquer. d'appareiller... de mettre le cap au nordest ?...
« Mais comment comprendre ces gens-là, répétait Juhel, puisque nous ne savons pas un mot d'arabe?...
— Et qu'ils ne savent pas un mot de français! ajouta le gabaricr en insistant.
— Pourquoi ne le savent-ils pas ? riposta maître Antifcr, au comble de la fureur.
— Ils ont tort... absolument tort, répondit Gildas Txégomain, désireux d'apaiser son ami par cette concession.
■ — Tout cela, c'est ta faute, Juhcl!
— Non, mon oncle ! J'ai fait pour le mieux, et notre interprète ne peut tarder à nous rejoindre... Après tout, s'il ne vous inspire pas confiance, utilisez Ben-Omar et son clerc, qui parlent l'arabe... Les voilà sur le quai...
— Eux?... jamais!... C'est bien assez... c'est déjà trop de les avoir à sa remorque !
— Ben- Omar a l'air de vouloir nous accoster, fit observer Gildas Trégomain.
— Eh bien, qu'il le fasse, gabarier, et je lui promets une bordée à le couler bas ! »
En effet, Saouk et le notaire manœuvraient dans les eaux du Malouin. Lorsque celui-ci avait quitté le caravansérail, ils s'étaient empressés de le suivre. Leur devoir n'était-il pas de ne point le perdre de vue, leur droit, d'assister au dénouement de cette entreprise financière, qui menaçait de tourner au drame?
Aussi Saouk pressait-il Ben-Omar d'interpeller le terrible Pierre-Servan-Malo. Mais, à voir l'état de fureur de celui-ci, le notaire se souci oit pou d'affronter ses violences. Saouk
in-. Ma i i It & AMI FiUt .
l'eût volontiers assommé sur place, ce craintif tabellion, et peut-être regretta-t-il d'avoir feint d'ignorer la langue française, puisque cela lui interdisait d'intervenir directement dans sa cause.
De son côté, Juhel comprenait bien que l'attitude prise par son oncle vis-à-vis de Ben- Omar ne pouvait qu'empirer les eboses. Une dernière fois, il tenta de le lui faire comprendre. L'occasion lui paraissait favorable, le notaire n'étant venu là que pour communiquer avec lui.
« Voyons, mon oncle, dit Juhel, il faut que vous m'écoutiez, dussiez-vous vous mettre dix fois en colère ! Raisonnons une bonne fois, puisque nous sommes des êtres raisonnables. . .
— Reste à savoir, Juhel, si ce que tu entends par raisonner n'est pas déraisonner!... Enfin, que veux-tu?...
— Vous demander si, au moment de toucher au but, vous vous obstinerez à vouloir tourner le dos à Ben-Omar?
— Je m'y obstinerai mordicus! Ce coquin a essaye de me voler mon secret, quand son devoir était de me livrer le sien... C'est un gueux... un Caraïbe...
— Je sais cela, mon oncle, et je ne cherch point à l'innocenter. Mais, oui ou non, sa présence vous est-elle imposée par une clause du testament de Kamylk-Pacha?...
— Est-il tenu d'être là, sur l'îlot, quan vous déterrerez les trois barils?...
— Et n'a-t-il pas le droit d'en évaluer la valeur, par le fait même qu'il lui est attribué une commission de tant pour cent ?...
— Oui.
■ — Eh bien, pour qu'il puisse être présent à l'opération, ne faut-il pas qu'il sache où et quand vous devez y procéder?...
— Oui. 'ë- -.
— Et, si par votre faute, ou même par toute autre circonstance, il n'avait pu vous assister en qualité d'exécuteur testamentaire, la succession ne pourrait-elle vous être contestée, et n'y aurait-il pas matière à un procès que vous perdriez très certainement?.
— Oui.
— Enfin, mon oncle, êtes- vous obligé de subir la compagnie de Ben-Omar pendant votre excursion dans le golfe ?. ..
Dii MAITRE ANTIKER. 26/
— Ouï. * k
— Consentez-vous donc à lui dire qu'il se tienne prêt à s'embarquer avec nous'?...
— Non! » répondit maître Antifcr.
Et ce « non » fut lancé d'une voix si formidable qu'il arriva comme une balle en pleine poitrine du notaire.
« Voyons, reprit Gildas Trégomain, tu ne veux pas entendre raison, et tu as tort. Pourquoi s'obstiner contre vent et marée?... Rien de plus sensé que d'écouter Juhel, rien de plus raisonnable que de suivre son conseil! Certes, ce Ben-Omar ne me revient pas plus qu'à toi!... Mais puisqu'il faut en tâter, faisons contre fortune bon cœur, » etc.
Il était rare que Gildas Trégomain se permît un si long monologue, et encore plus rare que son ami le lui laissât achever. Aussi avec quelles crispations de mains, quel roulement de mâchoires, quelles grimaces convulsives, il accueillit le gabarier pendant que celui-ci dévidait son chapelet! Peut-être même, très satisfait de son éloquence, l'excellent homme s'imagina-t-il avoir convaincu cet irréductible Breton, lorsque sa dernière période eût pris
« Tu as achevé, gabarier?... lui demanda maître Àntifer.
■ — Oui, répondit Gildas Trégomain, en lançant un regard de triomphe à Juhel.
— Et toi, aussi. Juhel?...
— Oui, mon oncle.
— Eh bien, allez tous les deux au diable!...
Conférez avec ce garde-notes, si vous le voulez!... Quant à moi, je ne lui adresserai la parole que pour le traiter de misérable et d'escroc!... Là-dessus, bonjour ou bonsoir, à votre choix !»
Et Pierre- S crvan-Malo lança un tel juron où s'entrechoquaient les divers tonnerres en usage dans la marine, que son caillou fila hors de sa bouche, comme le pois hors d'une sarbacane. Puis, sans prendre le temps de recharger sa bouche à feu, il donna un coup de barre et d i s p ar u t ven t a r r i è r c .
Néanmoins, Juhel avait obtenu en partie ce qu'il désirait. Son oncle, comprenant qu'il y était obligé, ne lui défendait plus de mettre le notaire au courant de leurs projets. Et, comme celui-ci, poussé par Saouk, s'approchait moins craintivement depuis le départ du Malouin, cela n'exig'ea que quelques mots.
UE MAITRE AN l'i F EU .
« Monsieur, dit Ben-Omar, en se courbant pour racheter par l'humilité de son attitude l'audace de sa démarche, monsieur, vous me pardonnerez si je me permets...
— Droit au fait! dit Juhel. Que voulezvous ?. . . f ^
— Savoir si nous sommes au terme de ce voyage?
— A peu près..
. — Où est l'ilot que nous cherchons ?...
— A une douzaine de lieues au large de
Sohar.
— Quoi, s'écria Ben-Omar, il faudra reprendre la mer?...
— Apparemment.
— Et cela ne paraît pas vous réussir ! » dit le gabarier, pris de pitié pour le pauvre homme, qui fut sur le point de choir, comme si le cœur lui manquait déjà.
Saouk le regardait, affectant la plus complet e i 11 d i f f é renée — Y i n di ff é r enc e cl e qu cl qu un qui ne comprend pas un mot de la langue dont on se sert devant lui.
« Allons. . . du courage, dit Gildas Trégomain. Deux ou trois jours de navigation, cela passe vite... Je crois que vous finiriez par avoir le