O MIRIFIQUES AVENTURES
pied marin. . . avec un peu d'habitude ! . Quand on s'appelle Omar... » •.' f.
Le notaire secoua la tête, après avoir épongé son front qui ruisselait de sueur froide.
Puis, d'une voix lamentable :
« Et où comptez-vous embarquer, monsieur?... dit-il, en «'adressant à Juliel.
■ — Ici môme.
— Quand?... Sj
— Dès que notre embarcation sera parée.
- — Et elle le sera?...
— Ce soir peut-être, ou très certainement demain matin. Donc, tenez-vous prêt à partir avec votre clerc Nazim, s'il vous est indispensable.
— Je le serai... je le serai... répondit Ben- Omar. . > ."*-/ '• c
— Et qu'Allah vous vienne en aide !... »
ajouta le gabaricr, qui avait pu donner libre cours à sa bonté naturelle en l'absence de -
maître Àntifer.
Ben-Omar et Saouk n'avaient plus rien à apprendre, si ce n'est le gisement du fameux îlot. Mais, comme le jeune capitaine ne l'eût pas donné, ils se retirèrent.
Lorsque Juhel avait dit que l'embarcation
Dlï MAITRE ANTIFER.
serait en état le soir ou le lendemain au plus tard, ne s'était-il pas trop avancé ? C'est ce que lui fit observer Gildas Trégomain. En effet, il était trois heures de l'après-midi, et l'interprète ne reparaissait pas. Cela ne laissait pas de les inquiéter tous les deux. S'ils devaient renoncer à ses services, quel embarras pour s'entendre avec des pêcheurs de Sohar en n'employant que la langue des gestes! Des conditions d'affrètement, de la nature des recherches qui allaient être entreprises, de la direction à suivre à travers le golfe, comment pourraient-ils se tirer? A la rigueur, il est vrai, Ben- Omar et Nazim savaient l'arabe,., mais de s'adresser à eux...
Heureusement Sélik ne manqua pas à sa promesse, il se fût bien gardé d'y manquer. Vers cinq heures de l'après-midi, lorsque le gabarier et Juhel se disposaient à regagner le caravansérail, l'interprète les rejoignit sur t* esta ca de du port.
« Enfin! » s'écria Juhel.
Sélik s'excusa du retard. Ce n'était pas sans peine qu'il avait pu trouver une embarcation, et encore ne l'avait-il nolisée qu'à un prix assez élevé.
202 MIRÏFIQL'ES AVENTURES
« Peu importe ! répondit Juhel. Pourronsnous prendre la mer dès ce soir?...
— Non, répliqua Sélik. L'équipage ne sera au complet que trop tard.
— Ainsi nous partirons?...
— Dès la pointe du jour.
— C'est convenu.
— J'irai vous chercher au caravansérail, ajouta Sélik, et nous embarquerons à la marée descendante.
— Et si la brise tient, ajouta Gildas Trégomain, nous ferons bonne route! »
Bonne route, en effet, puisque le vent soufflait de l'ouest, et que c'était dans Test que maître Àntifer devait rechercher son îlot.
Dli MAITRE ANTIFER
Dans lequel Juhel prend hauteur pour le compte
de son oncle, et par le plus beau temps du monde.
Le lendemain, avant même que le soleil eût doré de ses premiers rayons la surface du golfe, Sélik frappait à la porte des chambres du caravansérail. Maître Antifer, qui n'avait pas dormi une heure, fut sur pied à l'instant. Juhel l'eut rejoint presque aussitôt.
« L'embarcation est prête, annonça Sélik.
— Nous vous suivons, répondit Juhel.
— Et le gabarier? s'écria maitre Antifer.
Vous verrez qu'il dort comme un marsouin entre deux eaux ! Je vais le secouer d'importance !»
Et il se rendit à la logette dudit marsouin, qui ronflait à poings fermés. Mais, manié par
un bras vigoureux, celui-ci ne tarda pas à les ouvrir, — les yeux aussi.
Entre temps, Juhel, ainsi que cela était convenu, allait prévenir le notaire et Nazim. Ils étaient prêts à partir, Nazim ayant quelque peine à maîtriser son impatience, Ben- Omar, déjà pâle, la marche mal assurée.
Lorsque Sélik vit arriver les deux Égyptiens, il ne put retenir un mouvement de surprise qui n'échappa point au jeune capitaine. Cet étonnement n'était-il pas justifié? Comment, ces personnages de nationalité différente se connaissaient, devaient s'embarquer ensemble, procéder de concert à une exploration du golfe ? Cela était bien pour provoquer des soupçons chez le policier.
« Ces deux étrangers ont l'intention de venir avec vous? demanda-t-il à Juhel.
— Oui, répondit celui-ci, non sans quelque embarras... Ce sont des compagnons de voyage... Nous sommes venus sur le même
paquebot de Suez à Mascate...
— Et vous les connaissez?...
— Sans doute... S'ils se sont tenus à l'écart... c'est que mon oncle est de si mauvaise humeur... »
DÏC MAITRE AN Tl FEU. 2C)5
Évidemment, Juhel s'embrouillait dans ses explications. Après tout, rien no le forçait d'en donner à Sélik. Ces Egyptiens venaient parce qu'il lui convenait qu'ils vinssent...
Au surplus, Sélik n'insista pas, bien que cette circonstance lui parût des plus louches, et il se promit de surveiller les deux Égyptiens avec la même rigueur que les trois Français.
Maître Antifer reparut en ce moment, donnant la remorque au gabarier, — un remorqueur qui traîne un gros bâtiment de commerce. On peut ajouter, pour continuer la métaphore, que le bâtiment en question avait à peine commencé ses préparatifs d'appareillage. Il dormait à moitié, les yeux bouffis de sommeil.
Inutile de mentionner que Pierrc-Servan- Malonc voulut pas s'apercevoir delà présence de Ben-Omar et de Nazim. 11 prit les devants, Sélik marchant à son côté, et tous lui emboîtèrent le pas dans la direction du port.
A l'extrémité d'un petit môle, se balançait une penne, sorte d'embarcation à deux mâts, amarrée par l'avant et par l'arrière. Sa grande voile étant sur les cargues, il n'y avait
plus qu'à la laisser retomber, à larguer le foc et le tape -cul pour gagner le large.
Cette perme, nommée Berbera, était montée par une vingtaine d'hommes, — équipage plus nombreux que ne l'exigeait la manœuvre d'un bâtiment d'une cinquantaine de tonneaux.
Juhel ne fut pas sans l'observer, mais il garda pour lui cette observation. 11 devait bientôt, d'ailleurs, en faire une autre : c'est que de ces vingt hommes, il y en avait la moitié qui ne semblaient pas être marins. Et, en effet, c'étaient des agents de la police de Sohar, embarques sous les ordres de Sélik. Aucun homme sensé, au courant de cette situation, n'eût donné dix pistoles des cent millions du légataire de Kamylk-Pacha... s'ils se trouvaient sur l'ilot.
Les passagers sautèrent à bord de la Berbera avec l'agilité de marins rompus à cet exercice. Toutefois, la vérité oblige à dire que, sous le poids de Gildas Trégomain, le léger bâtiment donna sensiblement la bande sur bâbord.
L'embarquement du notaire aurait présenté quelques difficultés, car le cœur lui tournait, si Nazim, l'empoignant à bras-le-corps, ne l'eût envoyé par-dessus les pavois. Comme le
roulis exerçait déjà ses ravages sur Ben- Omar, il s'affala par le capot dans la chambre de l'arrière, qui retentit de longs et douloureux gémissements. Quant aux instruments, on les entoura de mille précautions, — le chronomètre surtout, que Gildas Trégomain portait dans un mouchoir dont il tenait les quatre coins. ; ^
Le patron de la perme, — un vieil Arabe de rude mine, — fit larguer les amarres, amurcr l'es voiles, et, sur l'indication de Juhel par l'entremise de Sélik, il mit le cap au nord-est.
On était donc sur la route de l'îlot. Avec le vent d'ouest, vingt-quatre heures auraient suffi à en atteindre le gisement. Mais la contrariante nature ne sait qu'inventer pour vexer les gens. Si la brise soufflait dans une direction favorable, les nuages chassaient à travers les hautes zones du ciel. Ce n'était pas le tout de marcher vers l'est, il fallait arriver au bon endroit, et, pour cela, faire une double observation de longitude et de latitude, l une avant ou après midi, l'autre au moment où le soleil passerait au méridien. Or, pour prendre hauteur, il convient que le disque solaire daigne se montrer, et, ce jour-là, il semblait que le
MIKIK1QUES AVENTURES
capricieux astre s'obstinerait à ne point pa* raître* , -/ j . - \ \ . ,
Aussi maître Antifer, se promenant sur le pont de la Berbera en proie à une agitation fébrile, regardai t-il plutôt le ciel qu'il ne regardait la mer. Ce n'était pas un îlot qu'il cherchait à l'horizon, c'était le soleil au milieu des brumes du levant.
Assis près du couronnement, le gabarier hochait la tête en signe de désappointement.
Juhel, accoudé à sa droite, marquait sa contrariété par une moue significative. Des retards... encore des retards... Ce voyage n'en Unirait donc pas ?... Et à des centaines et des centaines de lieues de là, dans sa petite maison de Saint-Malo, il croyait voir la chère Enogate attendant une lettre qui ne pouvait lui être parvenue...
« Enfin... s'il ne se montre pas, ce soleil?... demanda le gabarier.
— 11 me sera impossible d'opérer, répondit
Juhel.
— A défaut du soleil, est-ce qu'on ne peut pas calculer d'après la lune ou les étoiles?...
— Sans doute, monsieur Trégomain, mais la lune est nouvelle, et quant aux étoiles, je
DFÎ MAÎTRE ÀNTIFKR. 2QQ
crains bien que la nuit soit aussi nuageuse que le jour! D'ailleurs, ce sont des observations compliquées, et très difficiles à bord d'une aussi volage embarcation que laperme. »
En effet, le vent tendait à fraîchir. De grosses volutes s'accumulaient vers l'ouest, comme si ces vapeurs eussent été vomies par un inépuisable cratère.
Le gabarier ne laissait donc pas d'être très ennuyé. Il serrait sur ses genoux la boîte du chronomètre confié à ses soins, tandis que Julicl, hou sextant à la main, guettait inutilement l'occasion d'en faire usage.
Et alors, on entendait des cris inarticulés, des objurgations incessantes éclater à l'avant de la penne. C'était maitre Antifer menaçant du poing ce soleil, qui s'était montré plus obéissant envers Josué, de biblique mémoire.
Il apparaissait cependant. Parfois, un rayon se glissait à travers une déchirure des nuages. Mais la déchirure se fermait rapidement, comme si quelque génie l'eût recousue làhaut en un tour d'aiguille. Nul moyen de saisir l'astre assez à temps pour obtenir sa hauteur. A plusieurs reprises, Juhel l'essaya, et le sextant retombait sans avoir servi.
3oo
Les Arabes sont peu familiers avec l'emploi de ces instruments nautiques. Les gens cle la perme ne savaient trop ce que prétendait le jeune capitaine. Sclik lui-même, un peu plus instruit peut-être, ne se rendait guère compte de l'importance que Juhel attachait à cette observation du soleil. Tous comprenaient cependant que les passagers étaient extrêmement contrariés. Quant au Malouin, allant, venant, invectivant, jurant, se démenant, un véritable possédé, ils se demandaient s'ils n'avaient pas affaire à un fou. Non! il ne l'était pas, mais il risquait de le devenir, et c'est bien ce que redoutaient son neveu et son ami.
Maître Antifer envoya promener Gildas Trégomain et Juhel, lorsque ceux-ci l'engagèrent à prendre sa part du déjeuner. Il se contenta de grignoter un morceau de pain, puis alla s'étendre au pied du grand mât, défendant qu'on lui adressât la parole.
L'après-midi, aucun changement ne se produisit dans l'état de l'atmosphère. Le large était toujours chargé de nuages épais. La mer, flSSGZ houleuse, « sentait quelque chose », ainsi que disent les marins. Ce qu'elle sentait, c'était un coup de vent, voilà la vérité, ---une
DE MAITRE ANTIFRR.
Soi
de ces tempêtes du sud-ouest, qui dévastent trop souvent les parages du golfe d'Oman.
Parfois, ces terribles khamsins, que le désert jette sur l'Egypte, dévient brusquement, et leurs derniers souffles, après avoir balayé le littoral arabique, viennent se heurter contre les lames de l'océan Indien.
La Berbère fut effroyablement secouée.
Ses voiles au bas ris, elle ne put tenir la cape, c'est-à-dire résister à ces énormes paquets de mer qui l'eussent écrasée, étant très rase sur l'eau. Il n'y eut qu'une ressource, prendre la fuite en s'élevant vers le nord-est. Ce qu'observa Juhol, ce qu'aurait pu observer maître Antifer, s'il y eût prêté attention, c'est que le patron manœuvra avec prudence et habileté.
Son équipage déploya le sang'-froid et le courage des vrais marins. Ces braves gens n'en étaient pas à leur début dans la lutte contre les tempêtes du golfe. Seulement, si une partie de cet équipage parut habituée à ces furieuses bourrasques, l'autre, étendue sur le pont, se montra très incommodée par les secousses de laperme. Évidemment, ces hommes n'avaient jamais navigué. Et alors l'idée vint à Julie 1 qu'ils devaient avoir des agents à leurs
is
3o2 MIRIFIQUES AVENTURES
trousses... que Sélik, peut-être... Décidément, l'affaire se présentait mal pour l'héritier de Kamylk-Pacha !
Saouk ne pouvait être que très irrité contre ce mauvais temps. Si la tempête se prolongeait pendant quelques jours, aucune observation ne serait possible, et comment déterminer le gisement de l'ilot?... Trouvant inutile de rester sur le pont, il vint se réfugier dans la cabine de la perme, où Ben-Omar était ballotté de tribord à bâbord, comme un tonneau qui a cassé ses saisines.
Après avoir essuyé un refus de maître Antifer qu'ils engageaient à descendre, Juhel et le gabarier durent se résoudre à l'abandonner au pied du mat, à l'abri d'un prélart goudronné, et ils allèrent s'étendre sur les banquettes du poste de l'équipage.
« Notre expédition semble tourner mal, murmura Gildas Trégomain.
— C'est mon avis, répondit Juhel.
— Espérons que demain le temps s'améliorera et que tu pourras prendre hauteur...
— Espérons-le, monsieur Trégomain! »
Et il n'ajouta pas que ce n'était point de l'état
atmosphérique qu'il se préoccupait. Le soleil
DE MAITRE AN I Ii EU.
finit toujours par se montrer, que diable !
même sur les parages du golfe d'Oman... On arriverait à trouver l'îlot, s'il existait... Mais l'intervention de ces gens suspects, embarqués à bord de la Berbera...
La nuit, très obscure, très embrouillée de vapeurs, fit courir au petit bâtiment de se-
ricux dangers. Ces dangers ne provenaient pas de sa légèreté, puisque cela lui permettait de s'élever à la lame et d'éviter les crêtes déferlantes. Or, il y eut des sautes de vent si brusques qu'il aurait dix fois chavire, sans l'habileté nautique du vieux patron.
Après minuit, le vent tendit à mollir, grâce à la tombée d'une pluie persistante. Peut-être se préparait-il un changement de temps pour le lendemain?... Non, et lorsque le jour revint, si les nuages n'avaient plus l'aspect tempétueux de la veille, si le trouble de l'atmosphère ne se manifestait pas par de violentes rafales, le ciel n'en était pas moins voilé d'épaisses vapeurs. Aux abondantes averses de la nuit succédait cette pluie fine des nuages bas, qui, n'ayant pas le temps de se former en g*rosscs gouttes, se déverse en eau pulvérisée.
Lorsque Juhel monta sur le pont, il ne put
retenir un mouvement de dépit. Avec cette apparence de ciel, il lui serait interdit de faire son point. Où se trouvait en ce moment la perme, après les changements de route, les incertitudes de direction auxquels elle avait été soumise pendant la nuit? Malgré sa grande habitude du golfe d'Oman, le patron n'aurait pu le dire. Aucune terre en vue. Avait-on dépassé les parages de l'îlot? c'était probable, et il y avait lieu de croire que, sous.la poussée des vents d'ouest, la Berbera s'était affalée dans l'est beaucoup plus qu'il ne convenait.
D'ailleurs, comment le constater, puisque toute observation était impossible.
Fierre-Servan-Malo, dégage du prélart, alla se poster à l'avant. Quels nouveaux cris, quels nouveaux gestes de fureur lui échappèrent, lorsque ses regards eurent embrassé l'horizon ! Mais il ne vint pas adresser la parole à son neveu, et demeura immobile près du bossoir de tribord.
Toutefois, si Juhel se garda do rompre ce silence auquel son oncle s'obstinait depuis la veille, il eut à subir diverses questions de Sélik, auxquelles il ne put répondre que d'une manière évasive.
L'interprète, s' étant approché, lui dit :
« Voilà, monsieur, une journée qui s'annonce mal!
— Très mal.
— Vous ne pourrez encore employer vos machines pour regarder le soleil?...
— C'est à craindre.
— Que ferez-vous alors?...
— J'attendrai.
— Je vous rappellerai que la perme n'a emporté que pour trois jours de vivres, et si le mauvais temps se prolonge, il faudra qu'elle revienne à Sonar....
— 11 le faudra, en effet.
— Dans ce cas, renoncerez-vous à votre projet d'explorer le golfe d'Oman?...
— ■ C'est probable... ou du moins, nous remettrons notre campagne à une meilleure saison.
— ■ Vous attendriez à Sohar?...
— - A Sohar ou à Mascate, peu importe ! »
Le jeune capitaine se tenait sur une réserve très justifiée par les soupçons que lui inspirait Sélik, et celui-ci n'en tira pas les renseignements sur lesquels il comptait.
Le gabarier parut sur le pont, presque en même temps que Saouk. L'un fit une moue de
3ob
MlKlt-lQlES AVE
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désappointement, l'antre eut un mouvement de colère, en voyant ces brumes qui fermaient l'horizon à deux ou trois encablures de la Ber-
« Ça ne va pas?... dit Gildas Trégomain, qui vint serrer la main du jeune capitaine.
— Pas du tout! répondit Juhel.
— Et notre ami ?...-
— Il est là-bas... à l'avant.
— Pourvu qu'il ne pique pas une tête pardessus le bord! » murmura le gabaricr.
Et c était toujours sa crainte que le Malouin finît par un coup de désespoir.
La matinée s'écoula dans ces conditions. Le sextant resta au fond de sa boîte, aussi inutile que l'eût été un collier de femme au fond de son ccrin. Pas un rayon solaire n'avait percé l'opaque rideau des brumes. À midi, le chronomètre que Gildas Trégomain avait apporté par acquit de conscience, ne put servir à établir la longitude par la différence des heures entre Paris et le point du golfe où se trouvait la perme. L'après-midi ne se montra pas plus favorable, et bien qu'on eût tenu compte de la route à l'estime, on ne savait que très imparfaitement où était la Berbcra.
bera
C'est là. paraît-il, ce que le patron fit remarquer à Sélik, en le provenant que, si le temps ne se modifiait pas le lendemain, il remettrait le cap à l'ouest, afin de rallier la terre. Où la rencontrerait-il?.. . Serait-ce à la hauteur de Sohar, de Mascate, ou plus au nord, vers l'entrée du détroit d'Ormuz, ou plus au sud, du côté de l'océan Indien à la hauteur de Raz-el-
Had?... \.p - Â* ; - •
Sélik crut devoir avertir Juhel des intentions du patron de la Berbera.
« Soit ! « répondit le jeune capitaine.
Et ce fut là toute sa réponse.
Aucun incident jusqu'à la nuit. Au moment où il se couchait derrière les brumes de l'ouest, le soleil ne parvint même pas à les percer. Cependant la pluie s'était réduite à ne plus être qu'une brumaille fine comme l'embrun des lames. Peut-être y avait-il là l'indice d'une modification dans l'état atmosphérique. En outre, le vent avait calmi au point de ne plus se manifester que par quelques souffles intermittents. Pendant ces intermittences, le gabarier, mouillant sa main et l'exposant à l'air, croyait sentir une légère brise naissante de l'est.
xMiivl/I^oLS A v'K^TijhEii
« Ah! si j'étais seulement sur la Char mante- Amélie, se dit-il, là-bas... entre les délicieuses rives de la Rance, je saurais bien à quoi m'en tenir !» •) V,.
Mais, depuis longtemps, la Charmante- Amélie avait été vendue comme bois à brûler, et ce n'était pas entre les délicieuses rives de la Rance que naviguait la perme.
De son côté, Juhel fit la même remarque que Gildas Trégomain. En outre, il lui sembla que le soleil, au moment où il allait disparaître sous l'horizon, avait regardé par un trou des nuages, comme fait un curieux par l'interstice d'une porte. Et sans doute, Pierre- Scrvan-Malo avait surpris ce rayon, car son œil flamboya et répondit au rayon de l'astre du jour par un rayon de fureur.
Le soir venu, tout le monde soupa, en ménageant les vivres du bord. Il fut constaté qu'il en restait à peine pour vingt-quatre heures. Donc,
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la nécessité s'imposait de regagner la terre dès le lendemain, à moins qu'on ne pût reconnaître que la Berbera n'en était pas très éloignée.
La nuit fut calme. La houle tomba même assez rapidement, ainsi que cela se produit dans ces golfes resserrés. Peu à peu, le vent,
DE MAITK K ANTIFKR. 30Q
qui avait haie Test, obligea de prendre les amures à tribord. Dans l'incertitude de sa position, sur le conseil que Julie! lui fît donner par Sélik, le patron mit en panne en attendant le jour.
Vers les trois heures du matin, le ciel, complètement balayé des hautes brumes, laissa briller ses dernières constellations. Tout faisait espérer une bonne observation.
A l'aube naissante, en effet, le disque du soleil déborda la liimc de l'horizon dans toute sa splendeur. Élargi par la réfraction, empourpré par les basses couches de l'air, sa lumière éclatante s'irradia à la surface du golfe.
Gildas Trégomain crut devoir le saluer, en ôtant poliment son chapeau ciré. Un Guèbre, un Parsi, n'eussent pas plus dévotement accueilli l'apparition de l'astre du jour.
On imagine sans peine quel revirement s'opéra dans les esprits. Avec quelle impatience, tous, passagers et marins, attendirent l'heure où l'observation serait faite! Ces Arabes n'ignorent pas que les Européens ont des moyens précis de déterminer la position d'un navire, même quand ils n'ont aucune terre en vue. Et cela les intéressait de savoir si la Ber-
3lO . MtRTFIQUES A VKNTCRi-.S
bera, se trouvait encore dans le golfe, ou si elle avait été rejetée par le travers du cap Raz-el-
Cependant le soleil s'élevait sur un ciel d'une admirable pureté. Rien à craindre, aucun nuage ne viendrait le voiler, lorsque le jeune capitaine jugerait le moment venu d'en obtenir la hauteur méridienne.
Un peu avant midi, Juhel fît ses préparatifs.
Maître Antifer vint se placer près de lui, les lèvres serrées, les yeux ardents, sans mot dire. Le gabarier se tenait à droite, remuant sa bonne grosse tête toute rougeaude. Saouk à l'arrière, Sélik à bâbord, s'apprêtaient à suivre les détails de l'opération.
Juhel, bien d'aplomb, les jambes écartées, saisit son sextant de la main gauche et en dirigea la lunette vers l'horizon.
La perme se levait doucement aux ondulations d'une houle à peine sensible.
Dès que la hauteur eut été prise :
« C'est fait, » dit Juhel.
Puis, ayant lu les chiffres indiqués sur le limbe gradué, il descendit dans la cabine afin
d'établir ses calculs.
Vingt minutes après, il remontait sur le
DE MAITRE ANTIFfcR. 3 I I
pont et donnait le résultat de l'observation.
La situation de la pcrme était en latitude par 25° 2' nord.
Elle se trouvait donc de trois minutes plus au sud que ne le comportait la latitude de l'ilot.
Pour le complément de l'opération, il fallait avoir mesuré l' anale horaire. Non ! Jamais heures ne parurent plus longues à maître Antifer, à Juhel, au gabarier, à Saouk. Il semblait que l'instant tant désiré ne dût plus arriver !
Il arriva, tandis que la Berbera,, convenablement orientée, avait porté un peu plus au sud, sur l'indication de Juhel.
A deux heures et demie, le jeune marin prit une série de hauteurs pendant que le gabarier marquait l'heure du chronomètre. Calculs faits, il trouva pour la longitude : 54°o8'.
La perme se trouvait donc d'une minute trop à l'est par rapport à l'îlot cherché.
Presque aussitôt, un cri se fit entendre. Un des Arabes montrait une tumescence noirâtre à deux milles vers l'ouest.
« Mon îlot! » s'écria maitre Antifer.
Ce ne pouvait être que cet îlot, car il n'y avait aucune autre terre en vue.
MIRIFIQUES AVKNTUTîFS
Et voilà le Malouin qui va, vient, gesticule, se démène, comme s'il eût été pris de la danse de Saint-Guy. Il fallut que Gildas Trcgomain intervînt pour le contenir entre ses bras puissants.
Aussitôt la perme avait mis le cap sur le point signalé. Grâce à la petite brise d'est qui gonflait ses voiles, une demi-heure devait lui suffire pour l'atteindre. Elle l'atteignit en effet, et, en tenant compte par l'estime du chemin parcouru depuis l'observation, Juhcl s'assura que le gisement de cet ilot était bien conforme aux coordonnées indiquées par Kamylk-Pacha, soit : la latitude, léguée par Thomas Àntifer à son fils, 24° 59 nord, la longitude apportée à Saint-Malo par Ben-Omar, 54°57 ; à l'est du méridien de Paris.
Et, aussi loin qu'il pouvait s'étendre, le regard n'embrassait que l'immensité déserte du golfe d'Oman.
Qui prouve catégoriquement que Kamylk-Pacha a réellement poussé ses excursions maritimes jusqu'aux parages du golfe d'Oman,
Il était donc là, cet îlot, que, dans sa pensée, maître Antifer estimait valoir cent millions, — à tout le moins. Non! il n'en aurait pas rabattu soixante-quinze centimes, même au cas où les frères Rothschild eussent proposé de l'acheter « tel qu'il se poursuit et comporte», comme on dit en style judiciaire.
A en considérer l'aspect extérieur, ce n'était qu'un massif nu, aride, sans verdure, sans culture, un amoncellement rocheux, de forme oblonguc sur une circonférence de deux mille à deux mille cinq cents mètres. Ses bords se découpaient en indentations capricieuses. Ici
des pointes, là des criques d une profondeur très réduite. Néanmoins, la permè put trouver refuge dans l'une de celles qui s'ouvraient à l'ouest, à l'abri du vent. L'eau y était très claire. Le fond laissait voir à une vingtaine de pieds, son tapis de sable semé de plantes sousmarines. Lorsque la Bercera fut -amarrée, c'est à peine si les ondulations du ressac lui imprimaient un léger balancement de roulis.
C'était assez pourtant, c'était trop même pour que le notaire voulût demeurer une minute de plus à bord. Après s'être traîné jusqu'à l'échelle de capot, il avait rampé sur le pont, il avait gagné la coupée, il allait sauter à terre, lorsque maître Antifer l'arrêta — du bras en le saisissant par l'épaule, — de la voix en lui criant :
« Halte-là, monsieur Ben-Omar!... Moi d'abord, s'il vous plaît! »
Et que cela lui plût ou non, le notaire dut attendre que l'intraitable Malouin eût pris possession de son îlot, — ce qu'il fit en imprimant fortement dans le sable la semelle de ses bottes de mer.
Ben-Omar put alors le rejoindre, et quel long soupir de satisfaction il poussa, lorsqu'il
sentit le sol immobile! Gildas Tréçomain.
Juhel et Saouk se trouvèrent bientôt à ses côtés.
Pendant ce temps, Sélik avait exploré Tilot du regard. Il se demandait ce que ces étrangers allaient y faire... Pourquoi donc un si longvoyage, pourquoi tant de dépenses et de fatigues?... Relever le gisement de ces roches, cela ne s'expliquait par aucun motif plausible. . . C'était invraisemblable, à moins que ces genslà ne voulussent faire œuvre de fous! [Mais si maître Antifer présentait quelques symptômes de folie, on ne pouvait guère admettre que Juhel et le gabarier n'eussent pas leur raison pleine et entière!... Et malg*ré cela, ils prêtaient leur concours à cette exploration!...
Puis, les deux Égyptiens, mêles à une pareille aventure...
Sélik avait donc plus que jamais le droit de suspecter les démarches de ces étrangers, et il se préparait à quitter le bord pour les suivre
sur l'îlot Pierre-Servan-Malo fit un geste
que comprit Juhel, et ce dernier, s'adressant à Sélik :
« Inutile de nous accompagner, lui dit-il.
Ici, nous n'avons pas besoin d'un interprète...
MIRJFIQUES AVENTURES
Ben- Omar parle le français comme s'il était natif du pays de France...
— C'est bien! » se contenta de répondre Sélik.
Assez dépité, l'agent ne voulut point entamer une discussion à ce sujet. Il s'était mis au service de maître Aniifer, et, du moment que celui-ci lui donnait un ordre, il n'avait qu'à s'y cou former. C'est à quoi il se résigna, se réservant d'intervenir avec ses hommes, si, au retour de leur exploration, les étrangers rapportaient n'importe quels objets à bord de la perme.
II était environ trois heures et demie du soir. Le temps ne manquerait pas pour prendre possession des trois barils s'ils se trouvaient à la place indiquée, — et le Malouin, lui, n'en doutait pas.
Il fut donc convenu que la Berbera resterait dans la crique. .Toutefois, par l'entremise de Sélik, le patron informa Juhel qu'il ne prolongerait pas sa relâche au delà de six heures.
Les vivres étaient presque épuisés. Il était urgent de profiter de ce bon vent d'est, afin de rallier Sohar qu'on atteindrait au lever du jour. Maître Antifer ne fit aucune objection. Quel-
ques heures, c'était plus de temps qu'il n'en fallait pour mener son opération à bonne fin.
De quoi s'agissait-il, en effet? Pas même de parcourir cet îlot de dimension assez restreinte, pas même de le fouiller métro par mètre. D'après la lettre, l'endroit précis où avait été déposé le trésor se trouvait sur une des pointes méridionales, à la hase d'un rocher reconnaissais au monogramme du double K. Le pic aurait vite mis à découvert les trois barils que maître Antifer ne serait pas embarrassé de rouler jusqu'à la pcrmc. On comprend qu'il eût tenu à opérer sans témoins, — sauf l'indispensable Ben-Omar, dont la présence lui était imposée, et son clerc Nazim. Comme l'équipage de la Derbera n'avait aucunement à s'inquiéter de ce que renfermaient ces barils, le retour à Mascate, en caravane, pourrait seul présenter quelques difficultés. On s'en préoccuperait ultérieurement.
Maître Antifer, Gildas Tréçomain et Juhel d'une part, Ben-Omar et Nazi m de l'autre, commencèrent à remonter les pentes do l'îlot, dont la moyenne altitude mesurait cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer.
Quelques bandes de macreuses s'envolèrent à leur approche, jetant des cris de protestation contre les intrus qui violaient leur domicile habituel. Et, de fait, il était probable qu'aucun être humain n'avait mis le pied sur cet îlot depuis la visite de Kamylk-Pacha. Le Malouin portait le pic sur son épaule; il ne l'eût cédé à personne. Le gabarier s'était chargé do la pioche. Juhel s'orientait, une boussole à la main.
Le notaire avait quelque peine à ne point être devancé par Saouk. Ses jambes flageolaient encore, bien qu'il n'eût plus sous les pieds le pont de la perme. On ne s'étonnera pas, cependant, qu'il eût repris ses sens, retrouvé son intelligence, oublié les épreuves du voyage, ne songeant pas à celles du retour. 11 y avait un endroit sur cet ilot qui représentait pour lui une prime énorme, et certainement, ne fût-ce que pour s'assurer sa discrétion, Saouk ne se refuserait pas à la lui verser, s'il parvenait à s'emparer du trésor.
Le sol était assez rocailleux. On ne marchait pas aisément à sa surface. On dut même gagner le centre en contournant certaines intumescences difficiles à franchir. Lorsque
le groupe eut atteint ce point culminant, il aperçut la perme dont le pavillon se déployait à la brise.
De ce point on découvrait assez nettement le périmètre de l'îlot. Qà et là se projetaient des pointes, et parmi elles, la pointe aux millions. Pas d'erreur possible, puisque le testament indiquait qu'elle se détachait vers le sud.
A l'aide de la boussole, Juhel l'eut bientôt reconnue.
C'était une langue aride, très apparente, frangée** par le ressac d'une légère écume blanche.
Et, une fois de plus, le jeune capitaine eut cette pensée si poignante que les richesses enfouies sous ces roches allaient se dresser comme un obstacle insurmontable entre sa fiancée et lui ! On ne triompherait pas de l'entêtement de son oncle! Et l'envie, — une
envie féroce qu'il maîtrisa cependant — le prit de l'égarer sur une fausse piste...
Quant au gabarier, il se sentait tiraillé entre deux sentiments contraires : la crainte que Juhel et Enogate ne fussent jamais l'un à l'autre, la crainte que son ami Antifer fût frappé d'aliénation mentale, s'il ne mettait pas
la main sur l'héritage de Kamylk-Pacha. Aussi, saisi d'une sorte de colère, frappa-t-il si violemment le sol de sa pioche que des éclats de roches volèrent autour de lui.
« Eh... là-bas... gabaricr, quelle mouche te pique? s'écria maître Antifer.
— Aucune... aucune! répondit Gildas Trégomain.
- — Tâche de garder tes coups de pioche pour le bon endroit, s'il te plait!
— Je les garderai, mon ami. »
Le groupe, suivant alors la direction du sud, descendit vers la pointe méridionale, dont six cents pas le séparaient à peine.
Maître Antifer, Ben-Omar et Saouk, maintenant en tête, pressaient leur marche, attirés comme par un aimant, — cet aimant d'or, tout puissant sur les humains. Ils étaient haletants. On eût dit qu'ils subodoraient ce trésor, qu'ils l'aspiraient, qu'ils le respiraient, qu'une atmosphère de millions les pénétrait, qu'ils tomberaient asphyxiés, si cette atmosphère venait à se dissiper !
En dix minutes on eut atteint la pointe, dont l'extrémité très effilée se perdait en
mer. Ce devait être à sa naissance queKamylk-
Pacha avait marqué le rocher d'un double K.
En cet endroit, la surexcitation de maître Antifer fut telle qu'il se sentit défaillir. Si Gildas Trégomain ne l'eût reçu entre ses bras, il serait tombé comme une masse, la vie ne se traduisant plus en lui que par des soubresauts spasmodiques.
« Mon oncle... mon oncle!... s'écria Juhcl.
— Mon ami ! » s'écria le gabarier.
Alors . Saouk eut un jeu de physionomie auquel personne n'aurait pu se tromper. Ne
semblait-il pas dire :
« Qu'il crève donc, ce chien de chrétien, et je redeviens l'unique héritier de Kamylk- Pacha! »
Il est vrai, la physionomie de Ben-Omar paraissait dire tout au contraire :
« Mais, si cet homme meurt, comme il est seul à savoir en quel endroit précis est le trésor, ma prime est perdue ! »
L'accident ne devait pas avoir de suites fâcheuses. Grâce aux vigoureuses frictions du gabarier, maître Antifer reprit ses sens et ramassa son pic qui lui avait échappé. Puis, l'exploration commença à l'amorce de la pointe*
Là se dessinait une étroite chaussée, assez élevée pour que la grosse mer ne pût la couvrir, même par les vents de sud-ouest. On eût vainement cherché une meilleure place pour y déposer des millions. Reconnaître cette place, cela ne devait pas offrir de grandes difficultés, à moins que les rafales du golfe d'Oman n'eussent depuis plus d'un quart de siècle effacé peu à peu le monogramme.
Eh bien, Pierre - Servan- Malo fouillerait toute cette pointe, s'il le fallait. II en ferait sauter les roches les unes après les autres, dût-il passer des semaines, des mois à cette besogne. Il laisserait la penne aller se ravitailler à SoharîNon! il n'abandonnerait pas l'îlot, tant qu'il ne lui aurait pas arraché ces richesses dont il était le légitime possesseur!
Ainsi raisonnait Saouk de son côté, et leur « état d'âme » s'accordait, — non pour le plus grand honneur de la nature humaine.
Maintenant, tous étaient à l'ouvrage, cherchant, furetant sous le fouillis des algues, entre les interstices des roches mastiquées de varechs. Maître Antifer tâtait du bout de son pic les pierres disjointes. Le gabarier les attaquait à coups de pioche. Ben-Omar, à quatre
DE MAITRE ANTITER.
pattes, se traînait comme un crabe au milieu des galets. Les autres, Juhel et Saoule , n'étaient pas moins occupés. Pas une seule parole ne se faisait entendre. Cette opération s'accomplissait silencieusement. Les bouches n'auraient pas été plus muettes à une cérémonie funèbre.
Et, de fait, n'était-ce pas un cimetière, cet ilot perdu dans les parages du golfe, et n'était-ce pas une tombe que cherchaient ces déterreurs, — une tombe dont ils voulaient exhumer les millions de l'Égyptien?...
Après une demi -heure , on n'avait rien trouvé. On ne se rebutait pas pourtant. Que l'on fût sur Tilot de Kamylk-Pacha, que les barils fussent enfouis sur sa pointe méridionale, nul doute à cet égard.
Un soleil dévorant versait les feux de ses
rayons. La sueur inondait les visages. Ces gens ne voulaient rien sentir de la fatigue.
Tous travaillaient, avec cette ardeur de fourmis creusant leur fourmilière, — tous, même
le gabarier, pris du démon de l'avidité. Chez Juhel, le dédain faisait monter parfois l'écœurement aux lèvres.
Enfin un cri de joie, — n'était-ce pas plutôt
un hurlement de bête fauve? — éclata soudain. * sir
C'était maître Àntifer qui l'avait poussé.
Debout, la tête découverte, la main tendue, il montrait un rocher dressé comme une stèle.
• « Là... là!... » répétait-il.
Et il lût allé se prosterner devant cette stèle comme un Transtéverin devant la niche d'une madone, que pas un de ses compagnons n'en eût été surpris. Ils se fussent plutôt joints à lui dans une adoration commune...
Juhel et le gabarier, Saouk et Ben-Omar, s'étaient approchés de maître Àntifer, qui venait de s'agenouiller... Ils s'agenouillèrent près de lui.
Qu'y avait-il donc sur ce rocher?...
Il y avait, coque les yeux pouvaient voir, ce que les mains pouvaient toucher... C'était le fameux monogramme de Kamylk- Pacha, c'était le double K, à demi -rongé sur ses arêtes, mais très visible encore.
« Là... là! » répétait maître Antifer.
Et il désignait, à la base de la roche, la place qu'on devait attaquer, l'endroit où le trésor, déposé depuis trente-doux ans, dormait dans son coffre de i^ierre.
« LA-., la! répétait maître antifer. (Page 324.)
Aussitôt le pic entama la roche qui vola en éclats. Puis la pioche de Gildas Trégomain re. jeta ces fragments auxquels étaient mêlés des morceaux de béton. Le trou s'élaraïssait, se creusait. Les poitrines haletaient, les cœurs battaient à se rompre, dans l'attente du dernier coup qui allait faire jaillir des entrailles du sol comme une source de millions...
On creusait toujours, et les barils n'apparaissaient pas. Cela tenait à ce que Kamylk-Pacha avait dû leur assurer une fosse profonde. Il n'avait pas eu tort, après tout, et qu'importait s'il fallait un peu plus de temps et de fatigue pour les déterrer?...
Soudain, un son métallique se produisit. A n'en pas douter, le pic venait de rencontrer un objet sonore...
Maître Antifer se baissa vers le trou. Sa tète disparut dans l'orifice , tandis que ses mains fouillaient avidement...
Il se releva, les yeux injectés...
Ce qu'il tenait à la main, c'était une boîte de métal, ayant au plus le volume d'un décimètre cube.
Tous le regardaient, ne pouvant dissimuler un sentiment de déception. Et, sans nul doute,