MIIUPIQUKS AVEN TU «ES
navires de commerce et par conséquent très connus des navigateurs. Était-ce donc un rocher isolé, un écueil dominant de quelques toises la surface des flots, et qui eût fourni remplacement vainement cherche jusqu'alors par Son Excellence pour y enterrer ses richesses?... On ne voyait rien de semblable sur les relèvements hydrographiques, très précis, de cette portion de mer. Un ilot, avec les brisants dont il devait être entouré, avec sa ceinture désordonnée d'embruns et de ressacs, n'aurait pu échapper aux investigations des marins. Les cartes, en auraient porté le gisement vrai. Or, d'après la sienne, le capitaine était» en mesure d'affirmer qu'il ne se trouvait pas même un écueil sur cet espace dont son regard embrassait le vaste périmètre.
« C'est une illusion! » pensa- t-il, lorsqu'il eut de nouveau braqué sa longue-vue vers l'endroit soupçonné, et bien qu'il l'eût exactement mise au point.
En effet, aucun linéament ne s'était dessiné si faiblement que ce fût dans le cadre de l'objectif.
En ce moment — six heures et quelques minutes, — le disque solaire commençait à mordre
D:; MAITHF. ANTIFER.
l'horizon, en sifflant au contact de la mer, s'il faut en croire ce que disaient jadis les Ibériens. A son coucher comme à son lever, la réfraction le laissait encore apparaître alors qu'il avait déjà disparu sous l'horizon. La matière lumineuse, obliquement projetée à la surface des flots, s'étendait comme un long diamètre, de l'ouest à l'est. Les dernières rides, semblables à des raies de feu, tremblotaient sous la brise mourante. Cet éclat s'éteignit soudain, lorsque le bord supérieur du disque, affleurant la ligne d'eau, lança son ravon vert. La coque du brick-goélette s'assombrit, tandis que ses hautes voiles s'empourpraient des dernières lueurs.
A l'instant où les rideaux du crépuscule allaient retomber, une voix se fit entendre dans les barres de misaine,
« Ohé !... ;-v. . .
— Qu'y a-t-il? demanda. le capitaine.
— Une terre par tribord devant ! »
Une terre, et dans la direction où le capitaine avait cru saisir de vagues contours quelques minutes avant?... line s était donc pas trompé.
Au cri de la vigie, les hommes de quart
s'étaient élancés sur les bastingages, et regardaient vers l'ouest. Le capitaine, sa lunette en bandoulière^ saisit les haubans du grand mât, gravit lestement les enfléchures, se mit à cheval sur les barres au point d'amure de la voile de flèche, et, l'oculaire à l'œil, fouilla l'horizon à l'endroit indiqué.
La vigie n'avait point fait erreur. A une distance de six à sept milles, émergeait une sorte d'îlot, dont les linéaments se profilaient en noir sur les extrêmes colorations du ciel. On eût dit d'un écueil, de médiocre altitude, que couronnait une buée de vapeurs sulfureuses. Cinquante ans plus tard, un marin •eût assuré que c'était la fumée d'un grand steamer passant au large. Mais, en 1831, on
n'imaginait guère que les océans seraient un jour sillonnés par ces énormes engins de navigation.
Du reste, le capitaine n'eut que le temps de voir, non celui de réfléchir. L'ilot signalé s'effaça presque aussitôt derrière les brumes du soir. N'importe, il avait été vu, bien vu. A cet égard, aucun doute n'était permis.
Le capitaine redescendit sur la dunette, et le personnage que cet incident avait tiré de sa
somnolence, lui fit signe de s'approcher. Toujours la même formule interrogative :
« Eh bien ?...
— Oui, Excellence.
— Une terre en vue?...
— Un îlot tout au moins.
— À quelle distance?...
— À six milles dans l'ouest environ.
— Et la carte ne porte rien en cette direction?...
— Rien.
— Tu es sûr de ton point?...
— Sûr.
— Ce serait donc un îlot inconnu?...
— Je le pense.
— ■ Est-ce admissible?...
— Oui, Excellence, si cet îlot est de for-
mation récente.
— Récente?...
— Je le croirais volontiers, car il m'a paru enveloppé de vapeurs volcaniques. Dans ces parages , les forces plutoniennes s'exercent fréquemment et se manifestent par des poussées sous-marines.
— Puisses-tu dire vrai, capitaine! Je ne pourrais désirer mieux qu'un de ces blocs s or-
l6 MIRIFIQUES AVENTURES
ti§ soudainement de la mer! Il ne serait à personne celui-là...
- — Ou tout au moins, Excellence, il appartiendrait au premier occupant.
— Ce serait moi alors.
— Oui... vous.
— Fais porter droit sur la terre.
— Droit... mais prudemment! répondit le capitaine . Notre brick-goélette risquerait de se briser, si des écueils s'étendent au large. Je propose d'attendre le jour pour reconnaître le gisement et accoster l'îlot. . .
— Attendons... en gagnant vers lui...
• — A vos ordres ! »
C'était agir en marin. Un navire ne peut s'aventurer sur des hauts-fonds qu'il ne connaît pas. Aux approches d'une terre nouvelle, il ne doit marcher qu'à la sonde, se défier de la nuit. : ; V > *.
Le personnage regagna donc sa cabine, et, quand bien même le sommeil parviendrait à clore ses paupières, le mousse n'aurait pas besoin de le réveiller aux premières blancheurs de l'aube : il serait sur la dunette avant le lever du soleil.
Le capitaine, lui, ne voulut ni quitter le pont,
ni laisser au maître d'équipage le soin de veiller jusqu'au matin. La nuit se fit avec lenteur.
L'horizon devint peu à peu indécis, tandis que son périmètre se rétrécissait graduellement.
Au zénith, les derniers flocons, encore gonflés de lumière diffuse, ne tardèrent pas à s'éteindre. Depuis une heure, la brise soufflait à peine. On ne garda que la voilure nécessaire pour conserver l'action du gouvernail et maintenir le brick-goélette en direction.
Cependant le firmament s'était allumé de ses premières constellations. Au nord, la Polaire regardait comme un œil immobile et sans vif éclat, tandis qu'Arcturus resplendissait en continuant la courbe de la Grande Ourse. A l'opposé de la Polaire, Cassiopée traçait son douille V étincelant. Au-dessous, Capclla apparaissait exactement à la place où elle s'était levée la veille, où elle se lèverait le lendemain, avec les quatre minutes d'avance qui commencent son jour sidéral. 11 régnait à la surface endormie de la mer cette sorte d'inexprimable torpeur, due à la tombée de la nuit.
Le capitaine, accoudé sur l'avant, ne bougeait.pas plus que le montant du guindeau au-
l8 MIRIFIQUES AVENTURES
quel il s'appuyait. La tête fixe, il ne songeait qu'à ce point observé dans le vague du crépuscule. Des doutes lui venaient à présent, de ces doutes que l'obscurité rend plus obsédants. Ne s'était-il pas laisse prendre à une illusion? Était-ce vrai qu'un nouvel îlot eût émergé à cette place? Oui... certainement. Ces parages, il les connaissait pour les avoir cent fois parcourus. .. Le point lui avait donné sa position à un mille près , et huit ou dix lieues le séparaient des terres les plus rapp roche es... Mais, s'il ne s'était point trompé, si, en cet endroit, une île était sortie des entrailles de la mer, ne se pouvait-il qu'elle fût occupée déjà?... Quelque navigateur n'y avait-il pas planté son pavillon?... Les Anglais, ces chiffonniers de l'Océan, ont vite fait de ramasser un îlot qui traîne sur les routes maritimes et de le jeter dans leur hotte ! . . . Un feu n'allait-il pas luire, qui indiquerait une prise de possession?... Il était possible que la naissance de cet amas rocheux remontât à quelques semaines, à quelques mois, et comment eût-il échappé au regard des marins, au sextant des hydrographes ?. . .
De là, au milieu de cette fluctuation d'inquiétudes, le désarroi du capitaine, et son im-
DE MAITRE ANTIFHR.
patience en attendant le jour. Rien d'ailleurs n'indiquait plus la direction de l'ilot, — pas même un reflet de ces vapeurs dont il avait paru enveloppe, et qui auraient pu colorer les ténèbres d'une teinte fuligineuse. Partout. Pair et l'eau confondus dans la même obscurité.
Les heures s'écoulaient. Déjà les constellations circumpolaires avaient décrit un quart de cercle autour de l'axe du firmament. Vers quatre heures , les premières clartés blanchirent à l'est-nord-est. Cette lueur permit d'apercevoir quelques légers nuages accrochés au zénith. Il s'en fallait encore de plusieurs degrés que le soleil eût affleuré l'horizon.
Mais tant de lumière n'était pas indispensable pour permettre à un marin de retrouver l'îlot signalé, s'il existait.
En ce moment, le personnage sortit du capot, et alla prendre place sur la dunette, où le capitaine se trouvait alors.
« Eh bien... cet îlot?... demanda-t-il.
— Le voici, Excellence, répondit le capitaine, en montrant un amoncellement de roches à moins de deux milles.
— Accostons...
— À vos ordres. »
20 MlKlFIQUtiS AVENTURES
Dans lequel sont données quelques explications
indispensables.
Que le lecteur veuille bien ne point s'étonner nuire mesure si Méhémet-Ali entre en scène au début de ce chapitre. Çjuelle qu'ait été l'importance de l'illustre pacha dans l'histoire du Levant, il ne fera qu'apparaître en ce récit, par suite des rapports, désagréables d'ailleurs, que le personnage, embarqué sur le brick-goélette, avait eus avec ce fondateur de l'Egypte moderne.
A cette époque, Méhémet-Ali n'avait pas encore entrepris de conquérir, grâce à l'armée de son fils Ibrahim, la Palestine et la Syrie qui appartenaient au sullan Mahmoud, le souverain des deux Turquies d'Asie et d'Europe.
D K MAITKK ANTIFKR.
Au contraire, le sultan et le pacha étaient bons amis, celui-ci ayant prêté à celui-là ho:\ assistance effective pour réduire la Morée et mettre à néant les velléités d'indépendance de ce petit royaume de Grèce.
Durant quelques années , Méhémet-Ali et Ibrahim se tinrent tranquilles dans leurpachalik. Mais, sans doute, cet état de vassalité, qui les faisait de simples sujets de la Porte pesait à leur ambition, et ils ne cherchaient que l'occasion, quitte à l'aider, de briser ces liens étroitement serrés depuis des siècles.
En Egypte vivait alors un personnage dont la fortune, accumulée sur sa tête par de nombreuses générations, comptait parmi les plus considérables du pays. Ce personnage habitait le Caire. Il s'appelait Kamylk-Pacha, et c'est à celui-là même que le capitaine du mystérieux brick -goélette donnait le titre d'Excellence.
C'était un homme instruit, très porté aux sciences mathématiques et à l'application pratique ou même fantaisiste qu'elles présentent. Mais, avant tout, très entiché d'orientalisme, il était ottoman de cœur, quoique Égyptien do
naissance. Aussi, comprenant que la résistance
aux tentatives de l'Europe occidentale pour asservir les populations du Levant serait plus tenace chez le sultan Mahmoud que chez Méhém et- Ali, se jeta-t-il corps et âme dans la lutte. Né en 1780, d'une famille de soldats, à peine avait-il vingt ans, quand il s'engagea dans l'armée de Djezzar, où il acquit prompte ment par son courage le titre et le grade de pacha. En 1799, il risqua cent fois sa liberté, sa fortune, sa vie, en se battant contre les Français sous les ordres de Bonaparte, aidé des généraux Kléber, Régnier, Lannes, Bon et Murât.
Après la bataille d'El-Arish, fait prisonnier nwc l<\s Turcs, il eût pu redevenir libre, s'il avait voulu souscrire rengagement de ne plus s'armer contre les soldats de la France. Mais, résolu à lutter jusqu'au bout, comptant sur un invraisemblable retour de la fortune, opiniâtre dans ses actes comme il l'était dans ses idées, il refusa de donner sa parole. Il parvint à s'échapper, et on le retrouva plus acharné que jamais dans les diverses rencontres qui marquèrent les conflits des deux races.
Après la reddition de Jaffa, le 6 mars, il fut de ceux que la* cajntulation livra sous promesse d'avoir la vie sauve. Lorsque ces pri-
sonniers, au nombre de quatre mille, pour la plupart Albanais ou Arnautes, eurent été conduits devant Bonaparte, celui-ci fut très gêné de cette capture , craignant que ces redoutables soldats n'allassent renforcer la garnison du pacha de Saint- Jean d'Acre. Aussi, montrant déjà qu'il était de ces conquérants que rien n'arrête, donna-t-ii l'ordre de les fusiller.
Cette fois, on ne leur offrait pas, comme aux prisonniers d'El-Arish, de les renvoyer à la condition de ne plus servir. Non ! on les condamnait à mourir. Ils tombèrent sur la grève, et ceux que les balles n'avaient pas atteints, croyant qu'on leur faisait grâce, trouvèrent la mort à mesure qu'ils avançaient vers le rivage.
Ce n'était ni à cette place ni de cette façon que Kamylk- Pacha devait périr. Il se rencontra des hommes, des Français — il convient de le rappeler à leur honneur, — auxquels répugna cet épouvantable massacre, nécessité peut-être par les exig*ences de la guerre. Ces braves gens parvinrent à sauver plusieurs prisonniers. Ce fut l'un d'eux, un marin de la mariné marchande, qui, la nuit, rôdant autour des récifs sur lesquels pouvaient se trouver quelques malheureux, recueillit Kamylk-Pa-
eha. grièvement blessé d'une balle. Il le transporta en lieu sûr, il le soigna, il le guérit. Celui-ci pourrait-il jamais oublier un tel service? Non... Comment il le reconnut, et clans quelles circonstances il le fit, c'est l'objet de cette curieuse et véridique histoire.
Bref, trois mois après, Kamylk-Pacha était sur pied.
La campagne de Bonaparte venait d'échouer devant Saint-Jean d'Acre. Sous le commandement d'Abdallah, pacha de Damas, l'armée turque avait passé le Jourdain le 4 avril, et, d'autre part, l'escadre anglaise de Sydney- Smith croisait dans les parages de la Syrie.
Aussi, bien que Bonaparte eût expédié la division Kléber avec Junot, bien qu'il se fût transporté de sa personne sur le lieu du combat, bien qu'il eût écrasé les Turcs à la bataille du Mont-Thabor, il était trop tard, lorsqu'il accourut menacer de nouveau Saint- Jean d'Acre. Un renfort de douze mille hommes était arrivé. La peste apparaissait. Le 20 mai, Bonaparte se décida à lever le siège.
Kamylk-Pacha crut pouvoir se hasarder alors à retourner en Syrie. Revenir en Egypte, pays si profondément troublé à cette époque,
eût été de la dernière imprudence. Il convenait d'attendre, et Kamylk-Pacha attendit pendant cinq années. Grâce à sa fortune, il put vivre très largement dans les diverses provinces à l'abri encore de la convoitise égyptienne. Ces années-là furent signalées par l'entrée en scène du simple fils d'un ag-a, dont la bravoure avait été remarquée à la bataille d'A-
boukir en 1799. Méhémet-Ali jouissait déjà d'une telle influence qu'il sut entraîner les . Mameluks à se révolter contre le gouverneur Khosrew-Pacha, les exciter contre leur chef, déposer Khourschid, le successeur de Khosrew, et, finalement, se faire proclamer viceroi en 1806, avec le consentement de la Sublime-Porte. ?■
Deux ans auparavant, Djezzar, le protecteur de Kumylk-Pacha, était mort. Se voyant isolé dans ce pays, celui-ci pensa qu'il no courait plus aucun risque à regagner le Caire.
11 avait vingt-sept ans alors, et, de nouveaux héritages en avaient fait l'un des personnages les plus riches de l'Egypte. Ne se sentant aucune propension pour le mariage, étant d'un caractère peu communieatif, aimant la vie retirée, il avait conservé un goût très vif pour le métier des armes. Aussi, en attendant que l'occasion se présentât d'utiliser ses aptitudes, voulut-il dépenser en longs et lointains voyages l'activité si naturelle à son âge.
Mais, puisque Kamylk-Pacha ne devait j>as avoir d'héritiers directs, à qui reviendrait cette immense fortune? N'existait-il pas de collatéraux qui seraient aptes à la recueillir?
IjK MAITRE ANTIFER
Un certain Mourad, né en 1786, de six ans plus jeune que lui, était son cousin. Séparés par leurs opinions politiques , ils ne se voyaient pas, bien que tous les deux résidassent au Caire. Kamylk-Pacha était dévoué aux intérêts ottomans, et ce dévouement, on le sait, il l'avait prouvé. Mourad. lui, luttait contre l'influence ottomane autant par ses paroles que par ses actes, et il ne tarda pas à devenir le plus fougueux conseiller de Méhémet-Ali lors de ses entreprises contre le sultan Mahmoud.
Or, ce Mourad ; unique parent de Kamylk- Pacha, aussi pauvre que l'autre était riche, ne pouvait compter sur la fortune de son cousin que si une réconciliation s'opérait. Cela ne devait pas arriver. Au contraire, l'animosité, la haine même avec tous les procédés de la violence, allait creuser un abîme plus profond encore entre les deux seuls membres de cette famille.
Dix-huit ans s'écoulèrent de 180G à 1824, durant lesquels le règne de Méhémet-Ali ne fut point troublé par les guerres extérieures. Cependant il eut à lutter contre l'influence croissante et les agissements redoutables des
M I II I Kl Q V KS A V K NT (j l< HS
Mameluks, ses complices, auxquels il devait Le trône. Un massacre général, accompli en 1811 clans toute l'Egypte, le délivra do cette gênante milice. Depuis lors, de longues années de tranquillité furent assurées aux sujets du vice-roi, dont les relations avec le Divan restaient excellentes, — en apparence du moins, car le sultan se défiait de son vassal,
et non sans raison.
Kamylk-Paclia fut souvent en butte au mauvais vouloir de Mourad. Celui-ci, s 1 autorisant des témoignages de sympathie qu'il trouvait près du vice-roi, ne cessait d'exciter son maître contre le riche Egyptien. Il lui rappelait que c'était un partisan de Mahmoud, un ami des Turcs, qu'il avait versé son sang pour'eux... A l'en croire, c'était un personnage dangereux, un homme à surveiller... peut-être un espion... Cette énorme fortune dans une seule main constituait un péril... Enfin il disait tout ce que l'on peut dire qui soit de nature à éveiller les convoitises d'un potentat sans principes ni scrupules.
Kamylk-Pacha ne voulut point s'en préoccuper. Au Caire, il vivait dans l'isolement, et il eût été difficile de lui tendre un piège auquel
DK MAITRE AKTIFER. 20.
il se fût laissé prendre. Quand il quittait l'Egypte, c'était pour de longs voyages. Alors, sur un navire lui appartenant, que commandait le capitaine Zô, de cinq ans plus jeune que lui et d'un dévouement à toute épreuve, il promenait sur les mers de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, son existence sans but, marquée par une indifférence hautaine pour l'humanité. %
A ce propos, il "y a même lieu de se demander s'il avait oublié le marin français qui l'avait sauvé des fusillades de Bonaparte ? Oublié?... non, sans cloute. De tels services ne s'oublient pas. Mais ces services avaient-ils reçu leur récompense?... Ce n'était pas probable.* Entrait-il dans la pensée de Kamyîk- Pacha de les reconnaître plus tard, et n'attendait-il que l'occasion de le faire, si jamais Tune de ses excursions maritimes le conduisait jusque dans les eaux françaises?... Qui l'eût pu dire?
D'ailleurs, vers 1812, le riche Égyptien ne put se dissimuler qu'il était étroitement surveillé pendant ses séjours au Caire. Plusieurs voyages qu'il voulut entreprendre lui furent alors interdits par ordre du vice-roi. Grâce
MIRIFIQUES AVENTURKS
aux suggestions incessantes de son cousin, sa liberté était menacée sérieusement.
En 1823, celui-ci, à l'âge de trente-sept ans, venait de se marier dans des conditions peu propres à lui assurer une grande situation. Il avait épousé une jeune fellah, presque une esclave. On ne s'étonnera donc pas qu'il voulût continuer les tortueuses menées par lesquelles il espérait compromettre la situation de Kamylk-Pacha, en exploitant l'influence qu'il possédait auprès de Méhémct-Àli et de son fils Ibrahim. ■
Cependant l'Egypte allait commencer une période militante où ses armes devaient briller d'un vif éclat. En 1824, la Grèce venait de se soulever contre le sultan Mahmoud, et celui-ci avait fait appel à son vassal pour l'aider contre la rébellion. Ibrahim, suivi d'une flotte de cent-vingt voiles, se dirigea vers la Morée où il opéra son débarquement.
L'occasion s'offrait donc à Kamylk-Pacha de redonner un peu d'intérêt à sa vie, de se retremper dans ces périlleuses expéditions depuis vingt ans abandonnées, et avec d'autant plus d'ardeur qu'il s'agissait de maintenir les droits de la Porte, compromis par le
DE MAlTKË ANTJFER.
soulèvement du Péloponèse. Il voulut prendre rang 1 dans l'armée d'Ibrahim: premier relus. Il voulut servir comme oflieîer parmi les troupes du sultan : second refus. N'était-ce pas là une conséquence de l'intervention néfaste de ceux qui avaient intérêt à ne point perdre de vue le parent millionnaire ?
La lutte des Grecs pour leur indépendance devait cette fois se terminer à l'avantage de cette héroïque nation. Après trois années, pendant lesquelles ils furent inhumainement traqués parles troupes d'Ibrahim, l'action combinée des flottes française, anglaise et russe, détruisit la marine ottomane à la bataille de Navarin en 1827, obligea le vice-roi de rappeler en Egypte ses vaisseaux et son armée. Ibrahim revint alors au Caire, suivi de ce Mourad, qui avait fait la campagne du Péloponèse.
l)c ce jour, la situation de Kamylk-Pacha empira. La haine de Mourad se déchaîna d'autant plus violemment qu'au début de l'année 1829, il eut un fils de son mariage avec la jeune fellah. La famille était en voie d'accroissement, non la fortune. 11 fallait que celle de son cousin passât entre les mains de Mourad. Le vice-roi ne refuserait pas de se
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prêter h cette spoliation. Pareilles complaisances se sont vues en Egypte, se voient encore en des pays d une civilisation moins orientale.
Qu'on veuille bien ne pas oublier que cet enfant de Mourad fut nommé Saouk.
En face de cet état de choses, Kamylk-Pacha comprit qu'il n'avait qu'un parti à prendre : réunir sa fortune, dont la plus grande pari se composait de diamants et de pierres précieuses, et l'emporter hors d'Egypte. C'est ce qui l'ut exécuté avec autant de prudence que d'habileté , grâce à l'intervention de quelques étrangers habitant Alexandrie, auxquels l'Égyptien n'hésita pas à se fier. Sa confiance était bien placée, d'ailleurs, et l'opération s'accomplit dans le plus grand mystère. Quels étaient ces étrangers, à quelle nationalité appartenaient-ils ?... Kamylk-Pacha était seul à le savoir.
Du reste, trois barils à double enveloppe, cerclés de fer, qui ressemblaient à ces fûts où I on met les vins d'Espagne, avaient suffi à contenir toutes ces richesses. Ils furent cmbarques secrètement à bord d'un speronare napolitain, et leur propriétaire, accompagné du
capitaine Zô, parvint à y prendre passage à son tour, non sans avoir échappé à mille dan gers, car il avait été suivi du Caire à Alexandrie, et il était épié depuis son arrivée en cette ville.
Cinq jours après, le speronare le déposait au port de Latakié, et, de là, il gagnait Alep, d<>nt il avait fait choix pour sa nouvelle résidence. Maintenant, en Syrie, que pouvait-il redouter de Mourad, sous la protection de son ancien général Abdallah, devenu pacha de Saint-Jean d'Acre? Comment Méhémet-Ali, si audacieux qu'il fût, aurait-il pu l'atteindre au fond d'une province sur laquelle la Sublime- Porte étendait sa toute-puissante juridiction?
Cela allait pourtant devenir possible.
En effet, cette année même — • 1830, — Méhémet-Ali rompait ses relations avec le sultan. Briser le lien de vassalité qui le rattachait à Mahmoud, ajouter la Syrie à ses possessions de l'Egypte, peut-être devenir souverain de l'Empire ottoman, ces idées n'étaient pas trop hautes pour l'ambition du vice-roi.
Le prétexte ne fut pas difficile à trouver.
Des fellahs, tyrannisés par les agents de Méhémet-Ali , avaient dû chercher refuge en
Syrie, sous la protection d'Abdallah. Le viceroi réclama l'extradition de ces paysans. Le pacha de Saint-Jean d'Acre refusa. Méhémet- Ali sollicita du sultan l'autorisation de réduire Abdallah par les armes. Mahmoud répondit d'abord que les fellahs étant des sujets turcs, il n'avait point à les rendre au vice-roi d'Égypte. Mais, à peu de temps de là, désireux de se ménager l'aide de Méhémet-Ali ou tout au moins sa neutralité au lendemain de la révolte du pacha de Scutari, il accorda l'autorisation demandée.
Divers incidents, entre autres l'apparition du choléra sur les Échelles du Levant, retardèrent le départ d'Ibrahim à la tête d'une armée de trente-deux mille hommes et de vingt-deux navires de guerre. Kamylk-Pacha eut donc le loisir de réfléchir sur les dangers que devait lui créer le débarquement des Egyptiens en Syrie.
Il avait cinquante et un ans alors, et cinquante et un ans d'une vie assez tourmentée, cela met un homme presque au seuil de la vieillesse. Très fatigué, très découragé, très désillusionné, n'aspirant plus qu'au repos qu'il avait espéré dans cette tranquille ville d'Alep,
DE MAITRE ANTJFER.
voici que les événements tournaient encore contre lui.
Était-il prudent qu'il restât à Alep, au moment où Ibrahim se disposait à envahir la Syrie? Sans doute, il ne s'agissait que d'une action contre le pacha de Saint- Jean d'Acre. Mais, après avoir dépossédé Abdallah, le vice-roi arrêterait-il son armée victorieuse? Son ambition se bornerait-elle au châtiment d'un coupable? Ne profiterait-il pas de l'occasion pour tenter la conquête définitive de cette Syrie, objet' constant de ses désirs? Et, après Saint-Jean d'Acre, les villes de Damas, de Sidon, d'Alep, ne seraient-elles pas menacées par les soldats d'Ibrahim? C'était à tout le moins fort à craindre.
Kamylk- Pacha prit, cette fois, une résolution définitive. Ce n'était pas à lui qu'on en voulait, c'était surtout à sa fortune convoitée par Mourad, et que ce parent cherchait à lui arracher, dût-il en abandonner une grande part au vice-roi. Eh bien, il fallait faire disparu il ro cette [wrium-. il fallait la dépust..'r en un si secret endroit que personne ne pût l'y découvrir. Puis, on verrait venir les événements. Plus tard, soit que Kamylk-Pacha se
MIIURQUES AVENTURES
décidât à fuir ce pays d'Orient malgré qu'il y fût si vivement attaché, soit que la Syrie redevînt assez sûre pour qu'il pût s'y établir en toute sécurité, il irait reprendre son trésor là ou il l'aurait enfoui.
Le capitaine Zô approuva les projets de Kamylk-Pacha et offrit de les exécuter d'une telle façon que ce secret ne pût jamais être dévoilé. Un brick-goélette fut acheté. On forma un équipage composé d'éléments divers, de marins qui n'avaient aucun lien entre eux, — pas même le lien de la nationalité. Les barils furent embarqués sans que personne pût soupçonner ce qu'ils renfermaient. A la date du 13 avril, le bâtiment sur lequel Kamylk-Pacha prit passage au port de Latakié avait mis en mer.
On le sait, sa volonté bien arrêtée était de découvrir un îlot dont le gisement ne serait connu que du capitaine et de lui. II importait donc que l'équipage fût tellement dérouté qu'il ne pût estimer la direction suivie par le brickgoélette. Le capitaine Zô agit en conséquence pendant quinze mois, modifiant la route eu tous les sens. Était-il sorti de la Méditerranée, et s'il en était sorti, y était-il rentré ?
DK MAITRK A NT I FER
N'avait- il pas couru à travers les autres mers de l'Ancien Continent? Était-ce même en Europe qu'il naviguait, lorsque ce nouvel îlot avait été aperçu? Ce qui est certain, c'est que le brick-goélette avait été successivement entraîné sous des climats très différents, sous des zones très diverses, et que le meilleur marin du bord n'aurait pu dire où il se trouvait actuellement. Approvisionné pour plusieurs années, il n'avait jamais atterri que pour faire de l'eau, puis s'éloignait de cette aiguade que le capitaine Zô était seul à connaître. ' ' •
On le sait, Kamylk-Pacha avait dû lonatemps naviguer avant de trouver uirilot à sa convenance, et, alors qu'il se disposait à jeter ses richesses à la mer, l'ilot si impatiemment cherché venait enfin d'apparaître.
Tels étaient les événements se rattachant à l'histoire de l'Egypte et de la Syrie qu'il importait de mentionner. A peine en sera-t-il
question désormais. Le récit \sa prendre une allure plus fantaisiste que ce grave début ne
pourrait le donner à croire... Mais il fallait l'appuyer sur une base solide, et c'est ce que l'auteur a fait, — ou du moins a tenté de faire.
Où Tilot inconnu est transformé en un coffre-fort
incrochetable.
Le capitaine Zô donna ses ordres à l'homme de barre, et fit diminuer la voilure de manière à être maître de son navire. Une légère brise matinale soufflait du nord-est. Le brick-goélette allait pouvoir s'approcher de l'îlot sous le grand foc, le hunier et la brigantine, les autres voiles étant sur leurs ©argues. Si la mer se levait, le bâtiment trouverait abri contre la houle au pied même de l'îlot.
Tandis que Kamylk-Pacha , accoudé aux rambardes de la dunette, regardait avec attention, le capitaine, posté à l'avant, manœuvrait en marin prudent à l'approche d'un ilot dont ses cartes ne lui indiquaient point le gisement.
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Là était le danger, en effet. Sous ces eaux calmes, sans brisants, il est malaisé de reconnaître les roches qui les affleurent. Nul indice ne désigne le chenal à suivre. Il semblait que les abords fussent très francs. Aucune apparence de récifs. Le maître d'équipage, qui jetait la sonde, ne constatait nulle part un relèvement brusque du fond de la mer.
Voici, au surplus, l'aspect que présentait l'ilot, vu à un mille de distance, à cette heure où le soleil l' éclairait obliquement de l'est à l'ouest, après s'être dégagé des quelques brumes dont il était baigné au lever du jour :
C'était bien un îlot, et rien qu'un îlot, dont un Etat n'eût point songé à revendiquer la possession, car il n'en valait pas la peine — sauf l'aecapareuse Angleterre, cela va sans dire. Et, ce qui prouvait surabondamment que cet amas rocheux était inconnu des naviorateurs et des hydrographes, qu'il ne pouvait figurer sur les cartes les plus modernes, c'est
que la Grande-Bretagne n'en avait pas encore fait un autre Gibraltar pour commander ces parages. Sans doute, il était situé en dehors des routes maritimes, et d'ailleurs, c'est à peine s'il venait de naître.
Comme conformation générale, l'îlot offrait l'apparence d'un plateau assez uni, dont le.
périmètre mesurait à peu près trois cents toises, un ovale irrégulier de cent cinquante toises dans sa longueur, de soixante à quatrevingts dans sa largeur. Ce n'était point une agglomération de ces roches tourmentées, entassées les unes sur les autres, et qui semblent défier les lois de l'équilibre. Nul doute qu'il provînt d'un soulèvement tranquille' et graduel de l'écorçe telluriquo. Il y avait lieu de rapporter son origine non à quelque poussée subite, mais à une lente émersion des profondeurs de la mer. Ses bords ne se découpaient point en criques plus ou moins profondes, en indentations multiples. Sans aucune ressemblance avec l'un de ces coquillages où la nature prodigue les mille fantaisies de son caprice, il présentait cette sorte de régularité de la valve supérieure d'une huître ou
plutôt d'une carapace de tortue. Cette carapace s'arrondissait en s'exhaussant vers le
centre, de telle façon que son point culminant s'élevait de cent cinquante pieds environ audessus du niveau de la mer.
Y avait-il des arbre S SL Sel surface?.. Pas un
DE MAITRE ÀNTIFKR. 41
seul. Des traces de végétation?... Aucune.
Des vestiges d'exploration?... En nul endroit. Cet îlot n'avait jamais été habité, — pas de doute à cet égard, — et ne pouvait l'être.
Etant donnés son gisement qui n'avait pas été relevé, et son aridité marmoréenne, Kamylk- Pacha n'aurait su mieux trouver pour la garantie, la sécurité, le secret du dépôt qu'il voulait confier aux entrailles de la terre.
« C'est à croire que la nature l'a fait exprès ! » se disait le capitaine Zô.
Cependant le brick-goélette naviguait lentement, diminuant peu à peu ce qui lui restait de voilure. Puis, lorsqu'il ne fut plus qu'à une encablure de l'îlot, l'ordre de mouiller retentit. Aussitôt r ancre, détachée du bossoir, entraînant la chaîne à travers l'écubier, alla mordre le fond par une profondeur de vingt-huit brasses.
On le voit, les pentes de cette masse rocheuse étaient singulièrement accores, sur ce côté du moins. Un navire aurait pu s'en approcher davantage, peut-être même jusqu'à la côtoyer, sans risque de toucher. Cependant mieux valait s'en être tenu à cette distance.
Lorsque le brick-goélette fut venu à l'appel
de son ancre, le maître d'équipage fit e arguer les dernières voiles, et le capitaine Zô remonta sur la dunette :
« Dois-jc faire armer le grand canot, Excellence? clemanda-t-il.
— Non. . . la yole. Je préfère que nous soyons tous deux seuls à débarquer.
— À vos ordres. »
Un moment après, le capitaine, deux légers avirons en main, était assis à l'avant de la yole, Kamylk-Pacha à l'arrière. En quelques instants la petite embarcation eut accosté au revers d'une entaille, où le débarquement était facile. Le grappin fut solidement fixé dans un interstice déroche, et son Excellence prit possession de l'îlot.
Il n'y eut point de pavillon déployé, ni de coup de canon tiré en cette circonstance. Ce n'était pas un État qui faisait acte de premier occupant: c'était un particulier qui débarquait avec la pensée de partir trois ou quatre heures
après. h* ;>r •
Kamylk-Pacha et le capitaine Zô remarquèrent tout d'abord que les flancs de l'îlot, ne reposant pas sur une base sablonneuse, sortaient de la mer avec une inclinaison de
DK .M A 1T11K ANTIFKR
cinquante à soixante degrés. Donc, sa formation était due au relèvement du fond sousmarin.
Ils commencèrent leur exploration circulai-
rement, foulant du pied une sorte de quartz cristallisé, vierge de toute empreinte. En aucun point, le littoral ne paraissait avoir été corrodé pur l'acide des lames. A la surface, sèche et de nature cristalline, on ne voyait d'autre liquide que l'eau restée au fond d'étroites mares à la suite des dernières pluies. La végétation ne s'y trahissait même pas par la présence de ces lichens, de ces mousses marines, perce-pierres ou autres, assez rustiques pour végéter entre les roches où le vent a semé quelques germes. Pas de coquillages, ni vivants ni morts. Çà et là, quelques lientes d'oiseaux, qui étaient l'apport de plusieurs couples de goélands et de mouettes, les seuls représentants de la vie animale sur ces parages.
Dès qu'ils curent achevé le tour de l'îlot, Kamylk-Pacha et le capitaine se dirigèrent vers la tumescence arrondie du centre. Nulle part les bords du périmètre n'avaient témoigné d'une visite ancienne ou récente qui eût
atteint sa surface. Partout même netteté des roches de son flanc, et, si l'on permet cette expression, même propreté cristalline. Aucun stigmate, aucune souillure.
Lorsque tous deux eurent remonté la bosse qui relevait le milieu de cette carapace, ils dominèrent le niveau de l'océan de cent cinquante pieds environ. Assis l'un près de l'autre, ils observaient curieusement l'horizon offert à leurs reerards.
Sur la vaste étendue liquide, qui réverbérait les rayons solaires, point de terre en vue. Donc, cet ilot n'appartenait pas à une de ces cyclades où se groupent des attolons en plus ou moins grand nombre. Aucun sommet n'accidentait cette portion de mer. Le capitaine Zô, la longue-vue aux yeux, chercha en vain quelque voile sur cette aire immense. Elle était absolument déserte en ce moment, et le brickgoélette ne courait pas le risque d'être aperçu pendant les quelques heures qu'il devait rester au mouillage à une demi-encablure des accores.
« Tu es certain de notre position aujourd'hui 9 septembre?... demanda alors Kamylk- Pacha.
— Certain, Excellence, répondit le capi-
DK M.UTUE A NT [FER.
taine Zô. D'ailleurs, pour plus <lo garantie, je vais refaire soigneusement le point.
— C'est important, en effet. Mais comment expliquer que cet ilot ne soit pas porté sur les cartes?
— Parce que, à mon avis, il est de formation très récente. Dans tous les cas. il doit
vous suffire qu'il n'y figure pas, et que nous soyons assurés de le retrouver à cette place, le jour où votre volonté sera d'y revenir...
— Oui, capitaine, lorsque ces temps de troubles seront passés! Que m'importe si ce trésor demeure pendant de longues années enfoui sous ces roches ! N'y scra-t-il pas plus en sûreté que dans ma maison d'Alep? Ce n'est pas ici que ni le vice-roi, ni son fils Ibrahim, ni cet indigne Mourad, pourront jamais venir m'en dépouiller ! Cette fortune à Mourad, j'aurais mieux aimé l'anéantir au fond des mers!
— Extrémité regrettable, répondit le capitaine Zô, car la mer ne rend plus ce qu'on a confié à ses abîmes. 11 est donc heureux quo nous ayons découvert cet ilot. Lui, du moins, gardera vos richesses et vous les restituera fidèlement.
MIIUFIQUKS
A VKNTl'RKS
— Viens, dit Kamylk-Pacha, on se levant.
Il faut que l'opération s'exécute rapidement, et mieux vaut que notre navire ne soit pas aperçu..,
— A vos ordres.
— Personne à bord ne sait où nous sommes?...
— Personne , je le répète à Votre Excellence.
— Pas même dans quelle mer?...
— Pas même dans quelle mer de l'Ancien ou du Nouveau Monde. Il y a quinze mois que nous courons les océans, et, en quinze mois, un navire peut franchir de grandes distances entre les continents, sans en prendre connaissance. »
Kamylk-Pacha et le capitaine Zô descendirent vers l'anfractuosité où les attendait leur yole.
Au moment d'embarquer, le capitaine dit:
« Et, cette opération terminée, Votre Excellence mettra-t-elle le cap sur la Syrie?...
— Ce n'est pas mon intention. J'attendrai, avant de rentrer à Alcp, que les soldats d'Ibrahim aient évacué la province, et que le pays ait recouvré son calme sous la main de Mahmoud.
— Vous ne pensez pas qu'il puisse être jamais réuni aux possessions du vice-roi?
— Non! par le prophète, non! s'écria Kamylk-Pacha, à qui cette hypothèse fit perdre de son flegme habituel. Que, pour un temps dont j'espère voir la fin, la Syrie soit annexée au domaine de Méhémet-Ali, c'est possible, car les voies d'Allah sont impénétrables! Mais qu'elle ne retourne pas à titre définitif au pouvoir du sultan... Allah ne le voudrait pas!
— Où Votre Excellence compte-t-elle se réfugier en quittant ces mers?...
— Nulle part... nulle part! Puisque mon trésor sera en sûreté parmi les roches de cet îlot, qu'il y reste ! Nous, capitaine Zô, nous continuerons de naviguer comme depuis tant d'années nous l'avons fait ensemble...
— A vos ordres. »
En peu d'instants, Kamylk-Pacha et son compagnon furent de retour à bord.
Vers neuf heures, le capitaine procéda à une première observation du soleil, destinée à obtenir la longitude, c'est-à-dire l'heure du lieu, — observation qu'il compléterait par une seconde à midi, au moment où l'astre passerait au méridien, et qui lui donnerait sa lati-
tude. Il se fit apporter son sextant, il prit hauteur, et, ainsi qu'il l'avait dit à Son Excellence,
il poussa l'exactitude de l'opération aussi loin que possible. Ce résultat noté, le capitaine descendit dans sa cabine afin de préparer les calculs qui devaient fixer le gisement de l'ilot et qu'il terminerait une fois la hauteur méridienne obtenue.
Mais, auparavant, il avait donné des ordres pour que la chaloupe fût armée. Ses hommes devaient y embarquer les trois barils déposés dans la soute, ainsi que les outils, pics, pioches, et le ciment nécessaire à l'enfouissement.
Avant dix; heures, tout était paré. Six matelots, sous la conduite du maître d'équipage, occupaient la chaloupé. Ils ne soupçonnaient en aucune façon ce que renfermaient ces trois barils, ni pour quelle raison on allait les enterrer en ce coin. Cela ne les regardait pas et ne les inquiétait guère. Marins rompus à l'obéissance, c'étaient des machines fonctionnant sans jamais demander le pourquoi des choses, " \ .X
Kamylk-Pacha et le capitaine Zô prirent place à l'arrière de la chaloupe, et on atteignit l'ilot en quelques coups d'aviron.
DIZ MAITRE ANTIKER.
Il s'aeissait d'abord do choisir un endroit convenable pour l'excavation, ni trop près d esbords menacés de coups de mer lors des mauvais temps d'équinoxe, ni trop haut, afin d'éviter les chances d'un éboulement. Cet endroit se rencontra précisément à la base d'un rocher taillé à pic, sur une des pointes de l'ilot
orientées vers le sud-est.
A l'ordre du capitaine Zô, les hommes débarquèrent les barils ainsi que leurs outils, et vinrent le rejoindre. Puis, ils commencèrent à attaquer le sol à cette place.
Le travail fut rude. C'est une dure matière que ce quartz cristallisé. A mesure que les pics le faisaient voler, les éclats étaient réunis avec soin, car on les emploierait à combler l'excavation, après que les barils y auraient été déposés. 11 ne fallut pas moins de deux heures pour obtenir une cavité dont la profondeur mesurait de cinq à six pieds sur une égale largeur, — véritable fosse dans laquelle le sommeil d'un mort n'eût jamais été troublé par le déchaînement des tempêtes.
Kamylk-Pacha se tenait à l'écart, l'œil pensif, l'esprit attristé de quelque obsession douloureuse. Se demandait-il s'il ne ferait pas.
bien de se coucher à côté de ses trésors pour y dormir de l'éternel sommeil?... Et, vraiment, où trouverait-il un plus sûr abri contre 1 injustice et la perfidie des hommes?...
Des que les barils eurent été descendus au fond de l'excavation, Kamylk- Pacha les regarda une dernière fois. A ce moment, le capitaine Zô eut la pensée, tant l'attitude de Son Excellence fut singulière, qu'elle allait contremander les ordres donnés, renoncer à ce projet, reprendre la mer avec ses richesses?...
Non, et un geste indiqua aux hommes de continuer le travail. Alors le capitaine fît assujettir solidement les trois barils l'un près de l'autre, et on les maintint par des morceaux de quartz, noyés dans un bain de chaux hydraulique. Le tout ne tarda pas à former une masse aussi compacte que la roche même de i'ilot. Puis, par-dessus, des pierres, cimentées entre elles, s'entassèrent de manière à remplir la fosse jusqu'au ras du sol. Après que les pluies et les rafales auraient balayé sa surface, il serait impossible de découvrir l'endroit où le trésor venait d*êtr© enfoui.
Cependant il importait qu'une marque fût faite, — une marque ineffaçable que Tinté-
DE MAITUE ANTIFRR
ressé pût reconnaître un jour. Aussi, sur la paroi verticale du rocher qui se dressait en arrière de l'excavation, le maître d'équipage grava-t-il, au moyen d'un ciseau, un monogramme dont voici le fac-similé exact :
C'étaient les deux K du nom de Kamylk- Pacha, accolés* l'un à l'autre, et dont l'Égyptien faisait sa signature habituelle.
Il n'y avait pas lieu de prolonger le séjour sur l'îlot. Le coffre-fort était maintenant scellé au fond de cette fosse. Qui pourrait le découvrir en cet endroit, qui pourrait l'arracher de cette cachette ignorée?... Non! il y était en sûreté, et si Kamylk-Pacha, si le capitaine Zô, emportaient ce secret dans la tombe, la fin du monde arriverait sans que personne eût jamais pu le trahir.
Le maître d'équipage fit rembarquer ses hommes, tandis que Son Excellence et le capitaine demeuraient sur une roche du littoral. Quelques instants après, la chaloupe vint les chercher et les ramena au brick-goélette, immobile sur son ancre.
. Il "était onze heures quarante-cinq. Le temps était magnifique. Pas un nuage au ciel. Avant un quart d'heure, le soleil aurait atteint le méridien. Le capitaine alla chercher son sextant r et il se disposa à prendre la hauteur méridienne. Quand il l'eut relevée, il en déduisit la latitude, dont il se servit pour avoir la loncri tude, en calculant l'angle horaire d'après l'observation faite à neuf heures. Il obtint ainsi la position de l'îlot avec une approximation qui ne devait pas comporter une erreur d'un demimille.
Ce travail terminé, il se préparait à'remon-
ter sur le pont, lorsque la porte de sa cabine s'ouvrit.
Kamylk-Pacha parut.
« Ton point est-il fait?... demanda-t-il.
— Oui, Excellence.
— Donne. »
Le capitaine tendit la feuille de papier sur laquelle il avait établi ses calculs*
Kamylk-Pacha lut attentivement, comme?
s'il eût voulu graver en son souvenir le <risement de l'îlot.
« Tu conserveras précieusement ce papier,, dit-il au capitaine. Mais; quant au journal de>
!);■: MUTRB ANTIFER
bord, où, depuis quinze mois, tu as porté notre route...
Ce journal , Excellence , personne ne l'aura jamais...
Et pour que nous en soyons tout à fait certains, tu vas le détruire à l'instant...
— A vos ordres, »
Le capitaine Zô prit le registre sur lequel étaient chiffrées les diverses directions suivies par le brick-goélette en tant de mers différentes. II le déchira et en brûla les pages à la flamme d'un fanal.
Kamylk-Paeha et le capitaine revinrent alors sur la dunette, et une partie de la journée se passa à ce mouillage.
Vers cinq heures du soir, des nuages commencèrent à charger l'horizon de l'ouest. A travers leurs étroites déchirures, le soleil couchant dardait des faisceaux de rayons qui semaient la mer de paillettes d'or.
Le capitaine Zù hocha la tête, en marin auquel l'apparence du temps ne plait guère.
« Excellence, dit-il, il y a forte brise dans ces grosses vapeurs... peut-être même de la bourrasque pour la nuit!... Cet îlot ne nous offre aucun abri, et, avant qu'il ne fasse trop
sombre, je pourrais l'avoir laissé d'une dizaine de milles au vent...
— Mais rien ne nous retient plus ici, capitaine, répondit Kamylk- Pacha,
— Partons en ce cas.
— Une . dernière fois, tu n'as pas besoin pour vérifier ta position en latitude et longitude, de reprendre hauteur?...
— Non, Excellence, et je suis sûr de mon point comme je le suis d'être l'enfant de ma mère. . •'•»» , * «*, ^
— Appareillons alors.
— A vos ordres. »
Les préparatifs se firent rapidement. L'ancre quitta le fond et remonta au bossoir. Les voiles éventées, la route fut donnée à l'ouest de quart-nord.
Debout à l'arrière, Kamylk-Pacha suivit du regard l'îlot inconnu, tant que les vagues lueurs du soir en dessinèrent les contours.
Puis l'amas rocheux s'effaça dans les brumes. Mais, quand il le voudrait, le riche Égyptien était assuré d'en retrouver le gisement... et, avec lui, ce trésor qu'il lui avait confié, — trésor d'une valeur de cent millions de francs en or, diamants et pierres précieuses.
Dans lequel le maître Antifer et le patron Gildas Trégomain, deux amis qui ne se ressemblent guère,
sont présentés au lecteur.
Tous les samedis, vers huit heures du soir, en fumant sa pipe, — une vraie chiffardière, très courte de tuyau, — maître Antifer entrait dans une colère hleue, dont il sortait tout rouge une heure après, lorsqu'il s'était soulagé aux dépens de son voisin et ami, le patron Gildas Trégomain. Et d'où venait cette fureur?... De ce que, sur un vieil atlas, dont l'une des cartes était dressée d'après la projection planisphérique de Mercator, il ne parvenait pas à trouver ce qu'il cherchait.
« Satanée latitude!... s'écriait-il. Latitude du diable!... Quand bien môme elle traverse-
rait la fournaise de Belzébuth, il faudra que je me décide à la suivre d'un bout jusqu'à l'autre ! »
Et en attendant qu'il mit ce projet à exécution, maître Antifer égratignait de l'ongle la dite latitude. Aussi, la carte en question étaitelle ponctuée de coups de crayon, trouée de pointes de compas comme une passoire à café.
La latitude que visaient les objurgations de maître Antifer, était chiffrée de cette façon sur un bout de parchemin d'un jaune qui eût rivalisé avec celui d'une vieille étamine de pavillon espagnol :
Vingt-quatre degrés cinquante-neuf
minutes nord,
Au-dessous, on voyait ces mots tracés à l'encre rouge dans un angle du parchemin r
« Recommandation formelle à mon gars do ne jamais l'oublier. »
Et maître Antifer de s'écrier :
« Sois tranquille, brave homme de pcrc r je ne l'ai pas oubliée.., et né l'oublierai jamais, ta latitude ! Mais que mes trois patrons de baptême me bénissent, si je sais à quoi cela peut servir! »
Et, ce soir-là, 23 février 1862, maître Antifcr s'abandonna à son emportement habituel. La poitrine pleine d'ouragan, il jura comme un gabier à qui une manœuvre courante vient de filer entre les mains, il broya le caillou qui grinçait sous ses dents, il s'en prit à sa pipe qui s'éteignit vingt fois et qu'il ralluma en usant une boite d'allumettes, il envoya son atlas dans un coin, il jeta sa chaise dans un autre, il brisa un gros coquillage qui ornait la cheminée, il frappa du pied à ébranler les poutres du plafond, et, d'une voix accoutumée à dominer le fracas des bourrasques :
« Nanon! .. Énogate! » cria-t-il, en se faisant un porte-voix d une feuille de carton roulée en cornet.
K no gâte et Nanon. occupées, Tune à tricoter, l'autre à repasser près du poêle de la cuisine, jugèrent qu'il était temps de venir mettre le holà dans ce trouble des éléments domestiques.
Une de ces bonnes vieilles maisons de Saint- Malo, construites en granit, avec façade sur la rue des Hautes-Salles, un rez-de-chaussée et deux étages comprenant deux chambres chacun, et dont le dernier, par derrière,
MIHÏKïQl.'ES AVENTURES
domine le chemin de ronde du rempart. La voyez-vous d'ici, ses murs de granit, épais à défier les projectilès de l'ancien temps, ses fenêtres étroites à croisillons de fer, sa porte massive en cœur de chêne, enjolivée d'armatures de métal et munie d'un heurtoir qu'on entend de Saint-Servan, lorsque c'est maître Antifer qui en joue, son toit ardoisé percé de lucarnes, à travers lesquelles s'allonge parfois la lunette de l'ancien marin à la retraite? Cette maison, moitié casemate, moitié bastide, avoisinant un angle de ces remparts qui font une ceinture à la ville, possède une superbe échapp5 . de vue; à droite, le Grancl-Bey, un coin de Cézembre, la Pointe du Décollé et le cap Fréhcl, — à gauche, la jetée et le môle, l'embouchure de la Rance, la plage du Prieuré, près de Dinard, et jusqu'au dôme grisâtre de Saint- Servan.
Autrefois, Saint-Malo était une île, et peutêtre maître Antifer regrettait-il le temps où il aurait pu se considérer comme un insulaire. Mais l'antique Aaron est devenue, presqu'île, et il avait bien fallu qu'il en prît son parti. D'ailleurs, on a le droit d'être fier quand on est enfant de cette cité de l'Armor, qui a donné
Dl<; MAITRE ANTIFKR.
tant de grands hommes à la France, — entre autres Duguay-Trouin dont notre digne marin saluait la statue toutes les fois qu'il traversait le square, Lamennais bien que cet écrivain ne l'intéressât à aucun titre, et Chateaubriand dont il ne connaissait que le dernier ouvrage. Par là, nous voulons dire le modeste et orgueilleux tombeau, élevé sur l'îlot du Grand- Bey, qui porte le nom de l'illustre auteur.
Maître Antifer (Pierre-Servan-Malo) était alors âgé de quarante-six ans. Depuis dix-huit mois, il avait pris sa retraite, avec une certaine aisance, qui suffisait aux siens et à lui. Quelques milliers de francs de rente, c'est ce que lui avait apporté sa navigation à bord des deux ou trois navires qu'il avait commandés et dont Saint-Malo avait toujours été le port d'attache. Ces navires, appartenant à la maison Le Baillif et C i0 , faisaient le grand cabotage de la Manche, de la mer du Nord, de la Baltique et même de la Méditerranée. Avant d'en arriver à cette haute position, maître Antifer avait pas mal couru le monde, pendant le temps qu'il était au service. Bon marin, très entreprenant, très dur pour lui-même et aussi pour les autres, payant partout de sa
MlIUFtQUES AVENTURES
personne et payant bien, d'un courage à toute épreuve, d'une ténacité qui ne cédait devant aucun obstacle, d'un entêtement de Breton bretonnant ! Regrettait-il la mer?... Non, puisqu'il l'avait quittée en pleine force de l'âge. Sa santé entrait-elle pour quelque chose en cette résolution?... Aucunement, taillé qu'il était dans le pur granit des côtes armoricaines. « •
En effet, il suffisait de le regarder, de l'entendre, de recevoir une de ses poignées de main dont il ne se montrait point avare. Que Ton se figure un- homme trapu, de stature moyenne, de large encolure. Voici son signalement détaillé : caboche celtique; crinière rude, hérissée en porc-épic ; face hâlée, tannée, cuite et recuite au court bouillon de l'eau de mer, surchauffée par le soleil des basses latitudes ; collier de barbe drue comme du lichen de roches, dont les fils Grisonnants se marient à ceux de la chevelure ; yeux vifs, véritables escarboucles au fond de l'arcade sourcilière, avec l'iris d'un noir de jais et une de ces pupilles qui lancent des étincelles félines; nez gros du bout, assez long pour y aehcvaler les pinces du jeu de la drogue, ayant deux creux
à sa naissance près de l'œil, comme les salerons d'un vieux cheval; dents au complet, solides et saines, craquetantes sous les convulsions de la mâchoire, d'autant plus que leur propriétaire a toujours un caillou clans la bouche; oreilles poilues, pavillon en cornet, * ■ lobe pendant, dont l'une, celle de droite, porte seule une boucle de cuivre à ancre enchâssée ; enfin, busle plutôt maigre, emplanté de jambes nerveuses, bien d'aplomb sur leurs puissants supports, et s'ouvrant suivant cet angle qui jDermetde résister aux dénivellations du roulis et du tangage. Dans tout cet ensemble, on devine une vigueur peu commune, due à ces muscles enroulés comme les faisceaux d'un licteur romain, la santé de fer de l'être bien buvant et bien mangeant, qui aura droit longtemps encore à la patente nette de santé. Mais quelle irritabilité, quelle nervosité, quelle fougue renferme ce composé moral et physi que qui, quarante-six années avant, avait été inscrit sur les registres de sa paroisse sous les noms significatifs de Pierre - Servan-j\i alo Antifer.
Et, ce soir-là, il se démenait, il se débattait, et la solide maison en tremblait, à croire qu'il
MIIUFJQUKS A V N T U R IÏS
se déchaînait à sa base une de ces marées d'équinoxe, qui montent de cinquante pieds et couvrent d'écume la moitié de la ville.
Nanon, veuve Le Goât, quarante-huit ans, était la sœur de notre bruyant marin. Son mari, un simple terrien, comptable dans la maison Le Baillif, mort jeune, lui avait laissé une fdle, Énogate, dont s'était chargé l'oncle Antifer, — lequel remplissait consciencieu-
sèment et disciplinairement ses fonctions de tuteur, Nanon était une brave femme, aimant son frère, tremblant devant lui et se courbant sous les bourrasques.
Énogate, charmante avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus, sa fraîche carnation, sa physionomie intelligente, sa grâce naturelle, plus résolue que sa mère, tenait quelquefois tête à son terrible tuteur.
Celui-ci l'adorait d'ailleurs et entendait qu'elle fut la plus heureuse des filles de Saint- Malo comme elle en était l'une des plus belles. Mais peut-être avait-il une manière de comprendre le bonheur qui n'allait point à sa nièce et pupille.
Les deux femmes apparurent sur le seuil de la chambre, l'une avec ses longues aiguilles
DK MAITRE ANTIKEU
à tricoter, l'autre avec son fer de repasseuse qu'elle venait de tirer des braises* « Eh, qu'y a-t-il? demanda Nanon.
— Il y a ma latitude... mon infernale latitude ! » répondit maître Àntifer.
Et il s'administra un coup de poing" qui eût fait craquer toute autre boîte crânienne que celle dont la nature l'avait heureusement gratifié. ; ; ;
« Mon oncle, dit Énogate, ce n'est pas une
raison, parce que cette latitude te trouble la tête pour mettre la chambre en désordre... »
Et elle ramassa l'atlas, tandis que Nanon relevait un à un les morceaux du coquillage réduit en miettes, comme s'il eût éclaté sous l'action d'une poudre explosive.
« C'est toi qui viens de le casser, mon oncle
— C'est moi, petite, et si c'était un autre que moi, celui-là passerait un mauvais quart d'heure! •
— Alors pourquoi l'avoir jeté à terre?...
— Parce que la main me démangeait !
— Ce coquillage était un cadeau de notre frère, dit Nanon, et tu as eu tort...
— Après?... Quand tu me répéteras jusqu'à