‹ Miroirs et miragesChapitre 3 sur 12 · SIMPLE RÉCIT · texte numérisé non relu

SIMPLE RÉCIT

paillasse aux barreaux de la persienne, car on attend les balles; ce sont de» jours de bataille et d'émeute; j'ai vu dresser des barricades, j'ai enjambé les pavés aux cris des hommes furieux, j'ai vu tomber des blessés tournoyant sur euxmêmes comme des taureaux frappés à la tête.

J'ai vu porter des morts sur des brancards, et l'obus sifflait au-dessus d'eux en oiseau de tempête.

« Puis, pa(r des nuits entières, par des petits matins blancs aux vitres sans rideaux, j'ai entendu chanter et vociférer des masques, rouler des fiacres au grand trot sur la pente. Quel événement pour les enfants du faubourg, cette descente de la Courtille! Il y eut peutêtre un peu de cela dans ma vocation théâtrale, des masques, Chicards, Pierrettes, Arlequins, rencontrés à l'heure où j'allais chercher le lait sous la porte cochère à cette vieille de la campagne qui me vendait aussi du mouron pour mon moineau, un pauvre petit tombé du nid au milieu de la cour, et que j'avais remonté dans mon tablier de classe.

« Car j'allais en classe chez les Sœurs, mais

avant, j'ai vu le mariage de mes parents ; oui, avec quatre enfants que nous étions, moi la dernière, ils allaient un jour à la mairie — maman eut enfin une jupe neuve — et ils se marièrent. Ah! le triste jour: les ricanements des employés, les plaisanteries des témoins, la mine honteuse de mon grand frère déjà apprenti menuisier ! Donc j'allais à Técole des Sœurs ; deux ans de relâche dans ma vie de misère, deux ans où je me suis sentie près de Dieu, protégée, guidée, à Tabri de ces grandes poiffes, où j'appris à lire et h coudre, oh! pas grand'chose avec, et puis à dire des prières que je n'ai jamais oubliées, même pendant les années et les années où elles ne me venaient plus aux lèvres, parce que prier, c'est encore un privilège des heureux, et qu'il y a des périodes de douleur muette ou révoltée pendant lesquelles les prières ne semblent plus avoir de sens ni dé signification; alors le ciel paraît inaccessible et vide.

« J'ai fait ma Première Communion habillée par la charité et bien humble de cœur comme je l'étais de vêtements^ au dernier rang des

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