‹ Miroirs et miragesChapitre 6 sur 12 · BIBLIOTHÈQUES PRIVILÉGIÉES · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUES PRIVILÉGIÉES

Fioretti, U Imitation, Pascal avec les Pensées marquent ensuite la tendance mystique d'un poète français, ravi par Ronsard, la Légende et les Châtiments d'Hugo, les Poèmes antiques de Leconte de Lisle, Shakespeare, Racine et Verlaine. Mais, comme disait M. Frédéric Masson dans la note accompagnant la liste de ses vingt 'volumes préférés : « Il faudrait prendre une date à cette confession, car le choix dépend bien de l'état d'esprit et du courant du travail, »

Maintenant que M. de Nolhac habite le palais de Versailles, qu'il est sollicité par tous ses instincts d'historien réveillés sur le sol même de notre histoire, qu'il nous a donné une exquise Marie- Antoinette, il joindrait sans doute à Machiavel et aux Mémoires (ï outretombe d'autres documents historiques. A remarquer que Verlaine figure pour la première fois dans cette énumération d'une bibliothèque restreinte et choisie ; c'est que nous avons<5ommencé cette étude par les doyens d'âge, et que nous arrivons maintenant à une autre générajtion oii Tolstoï remplace volontiers l'abbé Pré-

vost, et Michelet, Tacite. Presque identiques deux ou trois confessions : celle d'un jeune romancier aux tendances réalistes, humanitaires, légèrement socialistes, réunissant J.-J. Rousseau, la Légende des siècles^ les Fleurs du Mal^ Sapho, Germinie Lacerteux^ à Rebours de J.-K. Huysmans, celui-ci nommé pour la première fois et par un seul, quoique appré-' cié de beaucoup. Celle ensuite d'un artiste plastique (F. Jourdain), joignant aux noms précédents ceux de Vallès dont il fut Tami, de Musset, souvenir de jeunesse, de Zola pour V Assommoir, Il est bien évident qu'ici les grands classiques manquent : l'évolution se fait. Ce n'est plus le Flaubert de M"* Bovary qui triomphe, mais celui de la Tentation de saint Antoine et de Y Education sentimentale, Pascal, tant aimé des plus anciens, figure encore sur les rayons imaginaires mais en compagnie d'Heine. Dans l'œuvre de Daudet : Sapho, dans celle de Concourt : Germi^ nie Lacerteux.

Que sont intéressantes ces étapes de l'esprit si différentes parmi ces 'voyageurs de lettres,

BIBLIOTHEQUES PRIVILEGIEES 123

laissant les routes parcourues ou plutôt y ajoutant des bifurcations, des carrefours, où l'esprit tout à coup prend le vent et tourne du vol! Rien ici de Bernardin de Saint-Pierre, ou de Lamartine.

Voici encore que dans les notes d'un jeune écrivain connu par un seul et joli roman (Pol Neveu), je retrouve identiquement les mêmes titres avec en plus Schopenhauer^ acquisition des récentes années. Mais suivent deux énumérations plus originales, plus divergentes marquant des personnalités très modernes : la première est d'un parfait érudit citant Eschyle, Aristophane, Lucrèce, Catulle et Villon.

Et tous il les connut, les aima, les commenta. Shakespeare vient ensuite, que sa complète connaissance de la langue anglaise lui fit étudier à fond, ainsi que Dickens et Daniel de Foë ; puis les Mille et une Nitits, les Deux Faust, car cet auteur français (Marcel Schwob) mêle la couleur et l'érudition; il sait évoquer les temps défunts, lire sur les tombeaux, et définir l'âge des momies en déroulant leurs bandelettes.

La seconde est encore d'un grand admirateur de Shakespeare (-Léon Daudet), dont il nous a dépeint un voyage si mouvementé, si mêlé d'éléments; la mer, le feu, la terrasse d'Elseneur et les bûchers de Harlem. Darwin s*inscrit là entre Leibnitz, Kant, Swift et Spinosa. Nulle curiosité de Fesprit ne fut étrangère à ce jeune écrivain, un des plus savants de sa génération, mais aussi un des plus audacieux, des plus courageux, Sapho, Guerre et paixj Louis Lambert sont les seuls romans admis; peu de poètes : il a trop lu, trop appris; il faut du loisir, comme il faut des marges, autour de la lecture des vers. Le goût de Texotisme est faible aussi chez cet érudit, mais éclate ailleurs, dans le choix fait par un poète et prosateur de talent un peu trop chercheur d'étrangetés. De Sainte-Thérèse, de la Légende dorée, il va à Régnier, Baudelaire, Swinburne, cite le Balzac des Contes drolatiques, Flaubert pour la Tentation et tout à coup ressaisit les Evangiles pour la belle prose, chère au repos de son esprit, peut-être moins diabolique qu'on ne Timagine.

Page 1