DES TITRES DE LIVRES
Les Utks tout à on ignorant autant de piégea pour le anrpreodre*
MOMTAIOKI.
loMBiEN ne voît-on pas de gens, dit Peîgnot, * dupes du titre imposant d'un livre nouveau souvent trèsmédiocre, ou du Charlatanisme de ces prospectus séduisants dont on nous inonde tous les jours, apprendre à leurs dépens, mais trop tard, à s'en méfier.
Le titre est la physionomie extérieure du livre; c'est son affiche, sa profession de foi, son langage, c'est lui qui attire
l'amateur, qui retient ses regards, qui le séduit tout d'abord ; c'est un ensorceleur et trop firéquemment un dupeur éhonté. Le titre, c'est l'état civil d'un ouvrage, c'est presque l'ouvrage lui-même, c'est assez souvent la fortune d'une production littéraire, et quelquefois sa mise à l'index. On firémit en pensant à tout ce que jpeut évoquer un titre seul ! Vient-on à parler de Faubïas on sourit malicieusement ; nomme-t-on Justine on s'enfuit eflfaré.
« Les titres des livres, écrit Voltaire dans ses Mélanges htstoriques (titre sérieux) sont comme ceux des honmies aux yeux du philosophe qui ne juge de rien par les titres. »
* Peignot. Manuel du bibliophile.
Tout le monde lit cependant et ce « Tout le monde » n'est pas philosophe, ce n^est pas dans la masse que se trouvent les lumières, le discernement, le bon goût et l'esprit critique; le public du monjent se laisse entraîner par la voix confuse d'une renommée malsaine et par une curiosité féroce ; ce n'est qu'à la postérité qu'il appartient de foire justice à bon tipre des mauvais livres en estimant ce qui souvent fut méprisé et eh méprisant quelquefois ce qui fut apprécié. Tout lecteur est juge du livre qu'il lit, autrement il serait indigne de lire, mais lorsqu'un ouvrage est nouveau, il faut le juger sur sa bonne mine, l'acheter par flair et par on-dit^ quitte à le condamner après lecture. Les écrivains romaucieirs, philologues, publicistes de toutes classes n'ignorent pas que le titre cist l'amorce d'un volume, aussi passent-ils des nuits blanches à chercher, à passer en revue, à soupeser par la pensée, à alambiquer les différents titres quç leur suggère une imagination fiévreuse. Trouver un bon titre! Voili le grand problème, le grand art de tous les temps et chez tous les peuples.
Dans la préface à Vespasien ^c YHistoire naturelle de Pline l'ancien, il existe un passage fort bizarre à ce sujet, sur le compte des Grecs : « Jamais dit-il, jamais nation ne fut plus heureuse en titre mer\'eiUeux, on n'y tarissait pas : les uns appelaient leurs ouvrages des Rayons de miel, les autres des Cornes d'Abondance où vous pouviez trouver de tout au gré de vos désirs, oui, de tout, jusqu'à du lait de poule * ensuite parurent les Mtises , les Paudectes , lés
* Voyez les aimables réflexions que fait Naudé, dans son Afascurat sur ce passage de Pline :
Afflua divitiis omni Virtute rcdundans, GalUnœ ut fertur^ lac reperire queas.
Manuels^ les Prairies, les Tablâtes et tels autres titres dont les cbannes spm si ptûssaiits qu'ib pourraient vous faire manquer un rendez-vous. Mais si du titre vous passez à Tou* vrage. Dieux ! quel vide ! Vous ne trouvez rien qui puisse ^niser votre moindre désir. » Les latins selon Pline tombèrent bientôt eux-mêmes dans ces extravagances et nos latinistes du moyen âge les imitèrent à qui mieux mieux, cène fut pendant un certain temps que titres prétentieux, de Thrisors des antiquités, Tbrisorde la belle Uuiniti, de Sucs des sciences. Moelles de la phUosofibie, Miroir de Sajnertce, Pensées ingénie»ses. etc., etc.; les Lullistcs ou disciples du savant chimiste Raymond LuUe ont porté la folie des titres plus loin que qui que ce soit *. Dans le catalogue de leurs ouvrages on trouve des : Art des Arts^ Art universel ^ Art de ne rien ignorer, d'écrire et de parler de tout, V Œuvre des ceuvres^ le Phare des sciences, la Voie Roiak pour toutes les Sciences et pour tous les Arts, et mille autres titres semblables, mais le plus curieux de tous, le plus sii^lier peut-être, le plus abracadabrant^ pour employer le terme juste, est celui annoncé par Savonarola, qui promet de le remplir. Ce titre est ainsi réd^é : tt L'Univers littéraire, où Von trouve un abrégé de tous les livres et l'Histoire de tous les Auteurs dans toutes sortes de Sciences, d'Arts et de Langues depuis la naissance des Belles Lettres jusqu'à ce jour : avec l'Anna, le Lieu et la Forme des Editions, les Commentaires, les Notes, etc. — Extrait des Prin* cipaks Bibliothèques du Monde rangé par ordre alphabétique et en forme de Table Générale des Matières; enrichi de Caractères Hébraïques, Cadaîques, Syriaques, Grecs, Arabes, Persans,
' * Voyez : De La Charlatanerie des Savons par M. Meuketi avec des remarques critiques de différents Auteurs ; traduit de latin en françois. 172I) in-i2.
Arminiens, Allemands, Ethiopiens, Egyptiens quelquefois Italiens, Espagnols, François, Bohémiens, Hongrois, Anglois, FlO" mans et de ceux des autres Nations le plus souvent en Latin et quelquefois en Langue Vulgaire, par P. D. Raphaël, Savonarola de Padoue, de l'ardre des Clercs Réguliers appelés^ Théadns et professeurs en Théologie.
Au seizième et au dix-septième siècle^ les titres pompeux étaient fort à la mode dit Ludovic Lalamie dans ses Curiosités Bibliographiques, on ne voyait alors que Boucliers, Châteaux, Palais, Trésors ou Théâtres du monde, de rhonneur, du plaisir, de la vie humaine, etc. D'autres ouvrages portaient les noms plus modestes de Tableaux, de Jardins, etc. — Guillaumet, Chirurgien de Henri IV a publié : Le Miroir des apothicaires en forme de dialogue (1607) la Pallade des Plantes; la ballade de Drogues tandis qu'il est des titres conmie le Coupe^ul de la mélancolie de Béroalde ou le Cri d'un honnête homme qui se croit fondé à répudier sa femme (1768). — Qpel nombre prodigieux de Clé:(^ d*or ne trouvons nous pas à cette époque ! que de Méthodes Royales, d'Echelles du Parnasse, de Répertoires des Sciences, à'Inventai" res du cerveau humain. JBaillet, dans les Jugements des Savants (tom. I. pp. 534 à fin) a consacré tout un chapitre aux Pré^ jugés des titres des livres y on y trouve les plus plaisantes citations de titres incroyables avec les imitations qu'ils nous ont procurés; Gabriel Peignot dans son Uvre des singularités à également cité un grand nombre de livres remarquables par leurs titres.
Les ouvrages de dévotion au dix-septième siècle peuvent être distingués par l'originalité de leurs titres extravagants. Il y a : Z/z Porte Royale du Paradis, très-utile à chacun pour heureusement s'y rendre (163 5) Le Pain cuit sous la cendre, ap*
porté par un ange au prophète Elie pour réconforter le moribond, (163 1) La Lampe dé Saint Augustin et mouchettes de cette lampe; Le fusil de la Pénitence avec VallumeHe de l'amour de Dieu; Les miches allumas au feu divin; Agrafes et Œillets pour les culottes des croyants; Souliers à hauts talons pour ceux qui ne sont que des nains dans la sainteté; la seringue spirituelle pour les âmes constipées en dévotiotij etc. H est curieux de consulter pour les titres d'ouvrages, le catalogue qui se trouve à la fin de chaque volume de la Bibliothèque française de l'Âbbé Gouget.
Au xvm* siècle^ les titres d'ouvrages sont prétentieux, pommadés ; ils se ridiculisent à force de quémander la sin* gularité; ils offrent le plus souvent une apparence libertine, un mystère plein de révélations; c'est la science fallacieuse du titre dans tout son éclat. Si nous jetons un regard furtif sur les petites œuvres obscures de cette époque, nous lisons ; Ah que c'est bétel Sirop au cul ou l'Heureuse délivrance; Mes bagatelles, ou les Torts de ma jeunesse; Ma tante Genièue, ou Je l'ai échappé belle; Honorine ou mes 22 ans; l'Encyclopédie perruquiire; lés Devirgincurs et Combabus; les Bijoux. des neuf sœurs; l'Art de plumer la poule sans crier; l'Amusette des grasses et des maigres; le Je ne sais quoi, etc.
C'est surtout dans la Petite Bibliographie bibliographico^ romancière de Pigoreau qu'il nous est loisible de parcourir la série des titres romanesques la plus curieuse ; il y a des romans de lettres, des romans pastoraux, des romans noirs à faire trembler l'ombre d'Anne Radcliflfe, sous l'influence de leurs titres pompeux. Tous ces contes de brigands, de cavernes, de souterrains, tous ces mystères, ces ombres sanglantes, ces spectres funèbres portent des titres aussi grotesques que possible. C'était alors le beau temps des
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Regnault-Warus, des Plaucher-Valcour, des Maugcnet, des Legai, des Auguste Lafontaine, des de Jouy et autres terribles producteurs auxquels les titres longs et filandreux ne coûtaient pas grande peine. Notre école romantique ne fut guère plus sage dans renseigne de ses élucubrations. Qiie de titres baroques on retrouve dans ces vieux fonds de cabinets de lecture où dorment dans la poussière des miliers d'oubliés. Un titre peut faire vendre un livre, mais il le ressuscite bien rarement.
On ferait un gros et intéressant volume de tous les exemples que Ton pourrait rapporter de la foEe singuEèredes titres des Livres. Tous les jours la collection s'enrichit et il serait bon d*en dresser un nomenclature anecdodque et amusante. Cette moncnnanie fut commmie à tous les siècles^ à toutes les nations fittéraireâ ; on en trouve la pretcve dans tons les catalogues que Ton partourt bien des années après leur ap^ parithm. Le Bibliophile le plus sage se laissé encore aller de temps à autre à acquérir des ouvrages dont le ritre seul excite en lui une vague curiosité. Il y a là matière à un livre du plus vif intérêt, qu'on intitulerait : Histoire des titres de livres, singuliers, piquants, spécieux, curieux, particuliers,, galants, extravagants, ridicules, etc. '
Ne Tentreprendra-t-on pas ?
Octave Uzakke.