SUR LE GOUT DES UVRES
UE de l'étude*, ami, les attraits sont puissans! Vois comme elle embellit Téclat de la jeunesse! Les grâces qu'elle prête encore à la vieillesse! Nous font aimer l'automne et l'hiver de nos ans : . Il semble que le temps moins promptement s'envole. Dans les peines du cœur et de l'adversité, Mieux même qu'un ami, l'étude nous console : I Ehl quelle charme elle ajoute à la prospérité! Objet de nos travaux, au sein de nos demeures. Elle sait nous fixer par mille et mille appas. Et jamais au dehors ne cause d'embarras, Et seule avec plaisir remplit toutes nos heures. Elle veille avec nous, sans cesse suit nos pas : Nous voyageons ensemble; et fidèle compagne, Elle adoucit les soins qu'exige la campagne.
* Studia adolescentiam alunt, senectutem oblectant, sepundas rcs orQant, adversis perfugium ac solatium prœbent : délectant domî, non impédiunt forts; pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantvir. (Cicero, proArchia'poeta). Les Lettres, aliment de la -jeunesse, charment nos vieux ans; la prospérité s'en.embeUit,
Comte, n'ayons point la Bibliomanie, mais aimons les livres. Que ce goût se fortifie avec l'âge ; non pas au point de faire désirer de . réunir indistinctement et les ouvrages qu'on peut lire, soit pour son instruction, soit pour son amusement, et ceux qui ne sont point à notre usage ou qui, n'ayant ainsi que les vieux manuscrits, d'autre mérite que de coûter fort cher, par la difficulté de se les procurer ne devraient être que dans la bibliothèque du Roi, comme simple objet de curiosité, et servant à l'histoire de la bibliographie. Qjie contiennent-ils? Rien qui ne soit mieux exprimé, mieux présenté, mieux développé par les auteurs modernes, qui ont traité des mêmes objets.
Ne rirait-on pas aujourd'hui d'un Prince qui ne garnirait ses arsenaux que d'armures portées jadis par les Gaston, les Bayard et tous les preux Chevaliers, avant qu'on eût inventé la poudre à canon ; qui • n'armerait ses troupes que de vieilles et massives escopettes, dont on garde encore qtfelques-unes dans des cabinets de curieux de choses antiques ; que de ces longues flamberges, espèces d'épées qui, depuis quatre cents ans, rouillées dans leur fourreaux, loin d'être d'un usage utile dans une bataille^ ne seraient qu'un poids fort incommode pour l'officier et pour le soldat ? Je compare, en quelque sorte, celui qui faitçmplette de livres qu'il n'ouvrira jamais, à l'avare enfouissant son trésor; l'un et l'autre ont des richesses en pure perte.
Sur ses bouquins dorés, acquis de toutes parts, Le sot antiquarès promàne ses regards :
elles nous consolent dans le malheur. Chez soi Ton en Êiit son plaisir ; nu dehors elles ne causent point d'embarras. Nous veillons ^réablement avec eiles; elles nous suivent en voyage et à U campagne.
Ahl c'est pour lui Voiûs^^nt une rolique mnte 1 S'il y porte la main, c'est toujours avec crainte ; Et l'on ne peut assurer que des livres si beaux, Ne sont dans son logis que comme des tableaux : Loin que ce riche fonds serve à son avantage, Il n'en connut jamais le précieux usage *.
Combien d'hommes de la G)ur, de gens dans la haute finance, même dans le haut clergé et dans la haute magistrature, qui, à 40 ou 50 ans, n'entendent plus que très-peu, ou point du tout, le grec et le latin ; quoiqu'ils aient passé six, sept, ou dix-huit années d^ns les collèges et les séminaires ? Que ces personnes-là se gardent donc bien d'acheter jamais :
Thésaurus Graecas lingual, ab Henrico Stephano, constructus. Excudebat idem Henricus Stephanus, 1572. 5 vol. in-foUo, charta magna.
Homeri Ilias et Odyssea, graecè, studio Demetrii Chalcondilse. Florentiae, 1488, Merlius, editio princeps.
Hesiodi Âscrœi quae supersunt, cum notis Variorum : Edidit Thomas Robinson, gr. et lat. Oxonii, è theatro Scheldoniano ; 1737, in-fol. *
Euripidio Tragœdias 17, gr. Venetis, apud Aldum, 1503, 2 vol. in-8°.
Aristophanis Comsdise undecim, gr. et lat. ex recensione, et cum notis LudolphiKusteri. Amstelodami, Fritsch, i7io,in-foUo, charta magna.
Demosthenis Selectae Orationes,gr. et lat. ex recensione,
* .... Congestis undique libris miraris inhians, et tanquam parcere saCrts cogeris aut pictis tanquam gaudere tabellis. ' Nescis quo valeat liber, quem prœbeat usum. Horace^ satyre !'• du !•' livre, vers 70.
et cum notis Rkardi Mountency. OtntabrigUe, TyiMS Aca* demicis, 173 1> in-8^ charta magna.
Virgilii opéra. Birmingham, Baskerville, 1757» i volin*4®y grand papier.
Horadi carmina. Londres, Pine, 1733, 2 vol. in-4^, grand papier.
Senecse Tragsediae. Delphis, Beman, 1728, i vol. in-4^y grand papier.
Terentii G)m2edi2e. Hagae-comittun, Johnsonius, 1726, 3 vol. in-4°, grand papier.
Cceronis opéra. Paris, Coignard, 1740^ 9 vol in-4<^, grand papier» etc.
n semble en vérité, qu*on se fasse un honneur de ne composer sa bibliothèque que de livres écrits en langues étrangères. On imagine obtenir par-là la réputation d'éru" dits. On aundt honte, on appréhenderait de n'être pris que pour un homme très-superficiel, en n'of&ânt à la curiosité des amateurs, que des ouvrages fiançais, de ces ouvrages classiques reconnus bons par tout le monde. Mais au contraire, on croit se donner un grand relief, et passer pour savant, lorsqu'on peut étaler une ou deux pièces meublées, garnies du haut en bas d'in-folio, d'in-quarto, d'in-octavo, grecs, arabes, coptes, S3nriaques, etc. * Tel, nourri à Catn, ou à Toulouse, ou à Marsnlle, ou à Strasbourg ne veut que
* Quanto cum fastu, quanto molimine circum spectemus vacuam Gallorum vatibus aedem.
Horace, Ep. 2 de. du 2 d. Liv. v. 9a.
Dans sa bibliothèque, il va bientôt se rendre. Suive2-le, et vous verrez les airs qu'il ose prendre, Et comme il s'applaudit d'avoir, à si grands frais, Rassemblé tant d'auteurs dont pas un n'est français.
des livres anglais. Jamais Pascal, Racine, Massillan, Fertot, Montesquieu ni Voltaire n'entreront dans sa bibliothètque ; parce qu'ils ont eu, eux, nés en France, la maladresse, le ridicule de ne pas se servir, pour rendre leurs idées, de l'idiome qu'on parle à Londres. Ce très-bizarre amateur se persuade qu'on l'estime un grand philosophe, parce que Neuwton,et Locke étaient de grands philosophes. Tel autre borne ses désirs à rassembler dix mille volumes Italiens, et se fait, à ce sujet, une telle illusion, qu'il rêve le jour comme la nuit, que tous les Lettrés d'Italie, depuis Turin jusques à Naples, ne parlent, ne s'occupent que de l'important service qu'il rend en France à la gloire du Tasse, de VArioste, et généralement de tous les auteurs de cette belle partie de l'Europe, qui a été le berceau de la Littérature, des Arts et des Sciences, à la Renaissance des Lettres. Ces deux êtres singuliers, et tous ceux qui leur ressemblent, bntrimbéciUe vanité de prétendre à la considération; et cependant la plupart de ces Messieurs qui se disent en état de traduire Milton, l'Arioste, le Camœns ou Gessner, savent à peine parler leur langue, et sont incapables d'en écrire, un peu correctement, deux phrases de suite.
Ouvrez, feuilletez, non pas un, mais trois, quatre, cinq catalogues des plus recherchés ; vous y trouverez à coup sûr, tous les auteurs qui ont rapporté, en grec ou en latin, les événements arrivés dans leur pays. Pour une histoire générale de France, n'y comptez pas; à moins que ce ne soit de Thou, par h raison seule qu'il a écrit en latin, et qu'il se vend un prix considérable. Comment faire quelque cas de Felly et de Villaret, que nous avons tous vus, et de M. Garnier, leur continuateur, qui vit encore ? Comment se résoudre à mettre sur un rayon de bibliothèque des
vbl urnes d'histoire» n'ayant pas au moins deux mille ans d'antiquité ? Comme il est des chapitres et des ordres miliuires dans lesquels on ne peut pas être reçu, si Ton ne prouve deux, trois, quatre, cinq, ou six siècles de noblesse ; de même ceruins amateurs, s'embarrassent peu que les livres soient bons, pourvu qu'ils soient anciens ou rares, exigent, pour en faire emplette, qu'on les convainque que ces livres uniques, ou presqu'uniques, ou extrêmement chers, ou des commencements de l'Imprimerie, ne peuvent vraiment appartenir qu'à des curieux distingués; titre auquel ils se '^reconnaissent visiblement: et voilà mes nigauds qui, pareils au corbeau de la Fable, , et alléchés par l'appas d'une folle louange, payent, au poids de l'or, des rames de vilain papier, gâtées encore par des macules noires, mais superbement reliées pour l'ordinaire, et qu'il faudrait plutôt porter chez l'épicier, que de les ranger, que de les accumuler, dans une bibliothèque. Ne comprenant point les originaux, qu'on se contente
donc de lire Homire, Hésiode^ Euripide, Aristophane^ DemosthèneSy Virgile ^ Horace, Sénique, Tirence, Cidrott, Tacite, etc., dans les moins infidelles traductions qu'on nous en a données, n vaut mieux faire l'aveu de son ignorance, que de vouloir en imposer par un faste scientifique : et pour un plaisir firoid, Ëictice et imaginaire, se priver d'auteurs qui ont écrit en langue firançaise.
Si l'on veut s'en tenir aux livres qui font penser, il ne faudra pas des vaisseaux immenses pour les contenir.
Croyez*moi; que la collection de vos livres soit peu nombreuse, mais faite avec goût. En entrant dans le Muséum d'Antiquarès, je ne puis m'empècher de lui adresser men* talement ces vers :
Lorsque tu me eonduis dans ta bibliothèque, Pleine du haut en bas, dont au mokis la moitiu Est en langue latine, et Tautre en langue grecque, Riche ignorant, que tu me fais pitié 1
Va ; du savoir tu n'as que Tombre.
Des livres de Damis je fais bien plus de cas :
Ils sont pourtant en petit nombre ; Mais j'en aime le choix et ne les compte pas. *
Mon cher ami, il nous manque un catalogue ** qui indique les plus belles éditions, non les plus anciennes, moins soignées, plus fautives que les nouvelles.
 quoi bon acquérir quatre nulle articles, plus ou moins, qu'on entasse dans une bibliothèque, avec la certitude de n'en jamais faire' usage ? Par quoi les compilations, magnifiquement inutiles, sont-elles recommandables ? Parce que tous les volumes qui les composent sont d'une grande rareté ; parce qu'on ne les rassemble qu'à gros frais. Aussi ne servent-ils qu'à prouver seulement la fortune mal employée d'un particulier, plus curieux de richesses imaginaires, que d'avoir des livres pour s'instruire, ou pour s'amuser : semblable à ces antiques gentilshommes qui déployent, affichent avec orgueil les titres de leur noblesse, et qui ne sauraient prouver, pour leur compte, un seul acte de grandeur d'âme.
Lorsqu'on a arrêté en soi de former une bibliothèque, il faudrait se dire : Imitons l'abeille : que la collection que je vais rassembler soit un parterre de fleurs, sur lequel je puisse, à mon gré, promener mon imagination et en tirer un miel délicieux qui me nourrisse l'esprit, fortifie mon '
• Non numerandi, sed ponderandi.
** Je m'occupe d'en faire un pour Thomme du monde, qui ne sait ni le grec, ni le latin, ni aucune langue étrangère.
âme et me réjouisse le cœur. La conversation des morts nous rend plus aimables à ceux avec qui nous vivons. Ins* truisons-nous, non à la manière des pédants ; mais afin de n'être jamais à charge ni à nous-même, ni aux autres. On nous recherche ; on désire notre société ; on se soumettra sans peine à nos décisions, lorsqu'on aura remarqué, et cette remarque n'échappe à personne, que sans faire parade de savoir, sans en paraître plus orgueilleux, ni moins honnêtes, nous raisonnons bien; et qu'on ne sort jamais d'avec nous, sans avoir été dans le cas d'apprendre quelque chose d'intéressant et de nouveau.
Pardonnez-moi de me citer; tous mes livres sont des plus belles impressions, comme vous ne l'ignorez pas, mais n'imaginez point que le désir puéril d'étaler aux yeux un luxe niais, ait déterminé ma dépense. C'est en moi un goût réfléchi et louable. Indépendamment de la satisfaction première plus grande, plus vraie que j'éprouve, en admirant les productions du génie; ma vue est bien moins fatiguée, en se reposant sur un papier et des types amis de l'œil. En outre je tâche, autant que mes facultés me le permettent, de conserver aux imprimeurs à venir des modèles qu'ils doivent sans cesse tenter de surpasser. Le progrès de tous les ans utiles, et surtout d'un art aussi nécessaire que celuici doit être un des principaux objets des occupations et des amusements d'un homme à qui les Sciences ou la Littérature ne sont pas tout-à-fait étrangères.
Comme vous le pensez bien, je n'ai en vue personne, en désapprouvant les Rechercheurs de vieux bouquins. Je serais bien fâché d'offenser qui que ce fût, ni directement, ni indirectement. D faut toujours laisser chacun maître de son goût bon ou mauvais. Je consens, et de bon cœur, qu'on
bl&me le mien, s'il paraît ftitîle et roturier aux Luculus bibliomanes.
Je ne veux point aux autres refuser La liberté dont Je prétends user. *
Je vous avertis, mon ami, que le luxe des reliures est fort dispendieux. Loin d'exciter personne de s'y livrer, je conseille au contraire aux amateurs de se contenter de faire brocher seulement avec un dos de maroquin, en se servant pour cela de De Rome le jeune, le plus cher, mais aussi le plus adroit de tous les ouvriers de sa profession.
Votre ami,
MèRARD DE SaINT-JuST.
* Veniam petimus damusque vicissinf. Hor.