‹ Miscellanées bibliographiques (volume 2)Chapitre 69 sur 101 · DES MANUSCRITS RETROUVÉS · texte numérisé non relu

DES MANUSCRITS RETROUVÉS

os anciens ouvrages classiques ont failli être entièrement détruits ; il en est beaucoup qui sont perdus, d'autres dont nous ne possédons que des fragments, et le hasard, aveugle arbitre des œuvres de génie, nous en a conservés d'un très faible mérite^ mais qui cependant nous sont fort utiles, puisqu'ils servent à nous prouver le ridicule de certaines gens qui adorent l'antiquité, non pour les sentiments qu'elle leur inspire, mais d'après les préjugés dont ils ne peuvent secouer le joug tyrannique.

Une des raisons, dit le savant compilateur de l'Esprit des Croisades, pour laquelle nous avons perdu un grand nombre des anciens auteurs, a été la conquête de l'Egypte par les Sarrazins, conquête qui priva l'Europe de l'usage du papyrus. L'ignorance du siècle où cet événement eut lieu ne put suppléer aux feuilles du souchet papyrier : elle ne trouva d'autre expédient que celui d'employer le parchemin, qui devint excessivement rare ; et cette ressource étant épuisée, elle s'empara des manuscrits romains et mit tous ses soins à eflfacer des pages destinées à passer à l'immortalité. Les productions les plus élégantes de Rome classique furent

converties en psaumes et en bréviaires. Tite*Live et Tacite cachèrent leur front humilié sous la légende d'un cénobite, et des vérités immortelles furent perdues pour la postérité. U arriva que les auteurs les plus volumineux furent ceux qui eurent le plus à souifrir : on les sacrifia de préférence, parce que contenant plus de feuilles, ils offraient plus d'-appas à l'industrie destructive et plus de moyens de transcription. Un Tite-Live ou un Diodore furent préférés aux ouvrages moins volumineux de Cicéron ou d'Horace. C'est, sans doute, plutôt pour cette circonstance que Jùvénal, Perse et Martial, sont venus entiers jusqu'à nous, que parce que, comme on l'a dit, les obscurités de ces écrivains étaient recherchées.' n n'y a pas longtemps encore que l'on trouva à Rome la partie à demi-effacée d'un livre de Tite*Live, entre des lignes d'une feuille de paithemin écrite, et qui contenait un volume de la Bible.

Il y a eu des temps où pour la possession d'un manuscrit on faisait le transfert d'un bien considérable, et où pour la garantie du même manuscrit on déposait le gage de cent couroimes d'or. A cette époque, la vente ou l'emprunt d'un pareil objet était regardé d'une telle importance, qu'on en faisait une mention solennelle sur les reg'stres publics. Louis XI, tout absolu qu'il était, ne put obtenir de la Faculté de Paris un manuscrit de Rasis, écrivain arabe, sans donner pour sûreté de la restitution de cet ouvrage cent couronnés d'or ; et le trésorier de son épargne, chargé de cette demande, vendit une parde de sa vaisselle d'argent pour faire le dépôt exigé. Un baron qui voulut emprunter un volume d'Âvicenne, offrit pour cautionnement dix marcs d'argent, qui furent refusés, parce que la somme n'était pas regardée comme un dédommagement suffisant de la perte

d'un volume d'Âvicenne ! Ces événements eurent lieu en 1471. On ne peut s'empêcher de rire d^ ce qui se passa à une époque encore antérieure , où une comtesse d'Anjou donna en paiement d'un livre favori d'homélies deux cents moutons, plusieurs peaux de marte et quelques boisseaux de seigle et de froment.

Dans ces temps reculés, on regardait les manuscrits comme des articles importants de commerce; ils étaient excessivement rares et on les conservait avec beaucoup de soin ; les usuriers eux-mêmes les considéraient comme des objets précieux de nantissement. Un étudiant de Pavie, qui avait dérangé sa fortune par ses débauches, la rétablit en mettant en gage un manuscrit d'un Digeste de lois, et un grammairien qui* avait été ruiné par un incendie, reconstruisit sa demeure avec deux volumes de Cicéron.

 la restauration des lettres, les recherches des savants se dirigèrent principalement vers cet objet. Toutes les contrées de l'Europe et de la Grèce furent mises à contribution. Cette passion pour les manuscrits fut portée jusqu'à l'enthousiasme, et une sorte de manie s'empara d'une infinité de personnes qui dissipèrent leur fortune à faire des voyages très éloignés, et à dépenser des sommes énormes pour ce genre d'acquisition. Rien n'est plus amusant, lorsqu'on lit la correspondance des Italiens instruits de ces temps, qui est parvenue jusqu'à nous, que leurs aventures dans la découverte des manuscrits ; leurs ravissements , leurs félicitations, et parfois leurs doléances et leurs regrets, sont immodérés et sortent de toutes les bornes permises. L'acquisition d'une province n'eût pas procuré autant de satisfaction que la découverte d'un auteur peu connu, ou tout à fait ignoré- O conquête ineffable ! ô félicité inattendue ! s'écriait Ârétin.

en s'adressant à Poggius. dans une lettre où il ne pouvsdt contenir son enthousiasme lors de la découverte qu'il fît d'une copie manuscrite de Q^iintilien. Qjielque^ individus doués d'un esprit médiocre et qui se livrèrent à cette recherche, commirent de grandes erreurs et payèrent fort cher des manuscrits qui n'étaient pas authentiques. Le génie inventif de la supercherie trouva plus d'un^ fois sa dupe dans un amateur de manuscrits dont la crédulité était facile à séduire ; mais les savants même ne furent point exempts de la faiblesse qui dominait toutes les classes de la société. Les plus fortunés dans la recherche dont nous parlons excitaient l'envie de ceux qui étaient moins heureux, et la gloire de posséder un manuscrit de Cicéron semblait approcher du mérite de l'avoir fait. Il est curieux d'observer que, dans ces vastes importations en Italie de manuscrits de toutes les contrées de l'Asie, Âurispa se plaint dans une de ses lettres de ce qu'il avait rapporté un plus grand nombre d'auteurs profanes que d'auteurs sacrés, parce que les Grecs se détachaient avec beaucoup de difficulté des ouvrages ecclésiastiques, et qu'ils n'attachaient qu'une faible valeur aux auteurs profanes.

Ces manuscrits furent découverts dans les retraites les plus obscures des monastères : on ne les rencontrait pas toujours renfermés dans les bibliothèques, mais pourrissant dans des coins de greniers, sous la poussière ou au milieu de gravois : il fallait autant d'adresse pour trouver les endroits qui les recelaient, que pour en connaître le mérite lorsqu'on les avait découvens. On distingue Foggius le Florentin parmi ceux qui consacrèrent leur vie à ces recherches, dont aucune contrée de l'Europe ne fut exempte. Il trouva dans un coffre vermoulu, sous un tas de décombres,

dans une tour dépendante du monastère de Saint-Gall, les ouvrages de Qiaintilien. Foggius s*élève avec indignation contre Tétat d'abandon dans lequel il l'avait rencontré : si du moins, s'écrie-t-il, je Tavais trouvé dans la bibliothèque des moines, mais il était in teterrimo quodatn et obscuro carcere.

Le plus précieux exemplaire des Annales de Tacite, de cet auteur justement regardé comme le premier des historiens philosophes, et dont il nous manque tant d'ouvrages, fut pareillement découvert dans un couvent de moines de la Westphalie. C'est une circonstance curieuse dans l'histoire littéraire que nous devions Tacite à cette seule copie ; car l'empereur romain de ce nom avait fait placer des exemplaires des dififérents ouvrages de son illustre aïeul dans toutes les bibliothèques de l'empire, et il en ordonnait la transcription de dix copies tous les ans ; mais les bibliothèques romaines furent toutes détniitesj et la protection de cet empereur ne put les défendre des outrages du temps.

Le manuscrit original du code de Justinien fut trouvé par les habitants de Pise, après le siège d'une ville dans ^ Calabre. yn Code de lois aussi vaste et aussi sage était, en quelque sorte, resté inconnu depuis la mort de cet empereur : cet ouvrage curieux fut porté à Pise ; et lorsque cette ville eût été emportée d'assaut par les Florentins, il fut transféré dans leur capitale où il est resté jusqu'à ce jour.

Il arrivait quelquefois que ces manuscrits étaient découverts dans les derniers moments de leur existence. Papire Masson trouva dans la maison d'un relieur, à Lyon, les Œuvres d'Agobart : cet ouvrier était prêt à employer les feuilles de ce manuscrit pour servir de gardes à ses livres. Une page de la seconde décade de Tite-Live fut trouvée,

dit-on, par un homme de lettres, sur le parchemin d'un battoir, tandis qu'il s'amusait à jouer à la longue paume à la campagne; il courut aussitôt chez l'ouvrier qui l'avait fabriqué, mais il arriva trop tard : cet homme lui déclara, à sa manière, qu'il venait de finir la dernière page de Tite- Live.

Beaucoup d'ouvrages ont par conséquent péri dans cet état de manuscrit. Il parait d'après une pétition adressée à la reine Marie par le docteur Dee, et qu'on voit encore dans la bibliothèque de Cotton; il paraît, dis-je, que le traité de Cicéron de Republica a autrefois existé en Angleterre. Huet fait observer que ce pays doit avoir possédé, du temps de John Salisbuiy, un Pétrone entier qui ne se trouve plus aujourd'hui dans ce qui nous reste de ce poète romain. Raymond Soranzo, avocat à la cour du Pape, avait en sa possession deux livres de Qcéron sur là Gloire, dont il fit présent à Pétrarque, qui les prêta à un homme de lettres très âgé et jadis son précepteur. Pressé par le besoin, ce vieillard les mit en gage et mourut subitement en revenant de chez fe prêteur, sans déclarer où il les avait laissés : ils n'ont jamais été retrouvés depuis. Pétrarque parle de ces volumes avec extase, et nous déclare qu'il en avait fait sa lecture habituelle. Ces deux livres sur la Gloire étaient à n'en pas douter très intéressants et très curieux; ils avaient été composés de main de maître ; et quel homime d'ailleurs

avait le plus éprouvé le céleste délire de la renommée?

Mais il arrivait souvent, dans ce règne de manuscrits, que lorsqu'un homme de lettres s'était par hasard procuré un ouvrage inconnu, il n'en faisait pas un très honnête usage, et qu'il le dérobait avec beaucoup de soins à la connaissance de ses contemporains. Léonard Ârétin, savant

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distingué à l'aurore de la littérature moderne^ ayant trouvé un manuscrit grec de Procope de Bello GoihicOy le traduisit en latin et publia Touvrage ; mais ayant caché le nom de l'auteur, cette production passa comme sienne jusqu'à ce qu'un autre manuscrit du même ouvrage ayant été tiré de l'obscurité où depuis longtemps il était enseveli, la fraude d'Arétin fut découverte. Barbosa, évêque d'Ugento, en 1649, publia parmi ses ouvrages un traité qu'il parvint à se procurer, pour avoir rencontré un de ses domestiques qui lui apportait un poisson enveloppé dans une feuille de papier écrit, et qu'un mouvement de curiosité le porta à examiner : ce qu'il en lut le détermina à parcourir le marché au poisson, et à y faire des recherches jusqu'à ce qu'il eût trouvé l'ouvrage entier dont cette feuille avait été détachée ; il l'acheta et le publia sous le titre de Officio Episcopi. Machiavel agit encore plus adroitement dans un cas pareil: un manuscrit des Âpophthegmes des anciens par Plutarque, ayant tombé entre ses mains, il choisit ceux qui lui plaisaient le plus et les mit dans la bouche de son Castrucio castricani.

Des temps plus récents pourraient nous fournir un très grand nombre d'anecdotes curieuses sur les manuscrits. Sir Robert Cotton étant un jour chez son tailleur, découvrit (quelle dut être la surprise de cet antiquaire !) que cet homme tenait dans sa main, pour en tailler des mesures avec ses ciseaux, la Grande-Charte avec tous ses sceaux et ses signatures : il acheta pour très peu de chose cette singulière rareté, et recouvra de cette manière ce que l'on regardait depuis longtemps comme perdu. Cette anecdote se trouve dans le Colamesiana, pag. 198; et Colomice,»qui demeura longtemps dans ce pays et y mourut, était un homme d'un

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caractère très loyal et d'une très grande véracité. L'original de la Grande-Qiarte est conservé dans la bibliothèque de Cotton, et elle laisse apercevoir des traces de lacération ; mais la question de savoir s'il faut l'attribuer à la faulx invisible du temps ou aux humbles ciseaux du tailleur, sera sans doute un jour la matière de quelque dissertation archéologique.

Le cardinal Granville conserva avec beaucoup de soins toute sa correspondance : il laissa plusieurs caisses remplies d'une quantité prodigieuse de lettres écrites dans différentes langues, commentées, enrichies de notes et signées de sa propre main. Ces curieux manuscrits restèrent à sa mort, dans un grenier, à la merci des rats : l'intendant de sa maison vendit cinq ou six de ces coffres aux épiciers : ce fut alors que se fit la découverte de ce trésor. Plusieurs gens de lettres s'occupèrent de faire un recueil de ces débris littéraires : ce qu'ils en sauvèrent forma quatre-vingts volumes in-fol. Parmi ces lettres originales, il s'en trouve un grand nombre qui ont été écrites par des souverains : elles contiennent des instructions pour les ambassadeurs, et beaucoup d'autres documents politiques relatifs à l'histoire de son temps.

Il n'y a guère plus d'un siècle que le Journal des Voyages de Montaigne, en Italie, a été publié. Un prébendaire du Périgord, en voyageant pour faire des recherchés relatives à l'histoire qu'il avait entreprise, de cette province, arriva à l'ancien château de Montaigne, appartenant alors au comte de Ségur de la Roquette, l'un des descendants de ce grand homme ; il s'arrêta dans ce château dans le dessein d'y examiner les archives, s'il en existait :* on lui montra un vieux coffre , tout poudreux, rempli depuis longtemps de papiers qui

n'avaient été touchés par aucun des neveux de Montaigne. Le prébendaire s'enfonça avec une intrépidité philosophique dans ce gouffire de poussière, et parvint à en tirer le manuscrit original des Voyages de Montaigne, le seul qui probablement ait jamais existé. Il obtint la permission de transporter ce précieux manuscrit à Paris, où les connaisseurs s'accordèrent tous à convenir de son authenticité. Les deux tiers de l'ouvrage sont de la main (fe Montaigne, et le reste est écrit par un domestique qui servait de secrétaire à ce philosophe, et qui parle toujours de son maître à la troisième personne ; mais il a nécessairement écrit sous la dictée de cet illustre auteur, car ses expressions et son style sont tous du grand homme. Sa mauvaise écriture et ses fautes d'orthographe le rendirent presque inintelligible: elles prouvent la vérité de cette observation de Montaigne, qu'il était très négligent dans la correction de ses ouvrages.

Une partie considérable des lettres de lady Mary Wortley Montagne ont été trouvées dans les mains d'un procureur.

Il existe aujourd'hui des manuscrits très précieux dans les papiers de famillç des descendants de personnes célèbres ; mais ce n'est ordinairement que dans des vues sordides que des œuvres posthumes de cette espèce sont mises au jour : du discernement et du goût ne pourraient être que très préjudiciables aux vues mercantiles de ces éditeurs d'in-fol. S'il reste maintenant des ouvrages à découvrir dans l'état de manuscrit, quelque jour ils formeront une taxe énorme imposée sur la curiosité du public.

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