LE PÈRE GARNOT ET HÉBRARD, SON ASSOCIÉ
Ie 7 juin 1879, est mort à Paris, dans la quatre-vingtquatrième année de son âge, Nicolas-Edouard GAR- NOT, ancien libraire, éditeur de quelques ouvrages et, enfin, commis libraire, pendant ses seize dernières années, chez M. Léon Techener, qui a été rempli d'égards et de bontés de toute sorte pour cet intéressant vieillard, plein d'aménité, de politesse, de savoir vivre, et d'une discrétion exemplaire. Gamot avait une très belle écriture qu'il a conservée jusqu'à ses derniers moments.
* Dans la Typoîogie-Tucker^ numéro du 3i août dernier, nous avons complété la monographie due à la plume originale de M. Alexandre Piedagnel, ancien secrétaire de notre célèbre critique Jules Janin ; elle a pour titre : Un bouquiniste parisien, — Le père LécureuXj et a été éditée par M. Edouard Rouveyre ; ajoutons que Touvrage de M. Piedagnel est déjà épuisé depuis quelque temps, et que Téditeur s'est emt)ressé de faire un tirage à part de notre compte-rendu.
Garaot occopait chez M. Léon Techener ane petite pièce retirée derrière le bureau de l'entrée, et très bien chauffée en hiver. Il se trouvait heureux là, encore entouré de livres.
Gamot avait épousé'en secondes noces la veuve dlmbert, libraire bien connu^ et il a eu la douleur de la perdre aussi au bout de quelques années de mariage.
Seul, il accepta, comme nous venons de le dire, un emploi modeste dans la librairie, et s'y livra corps et âme, avec une ardeur toute juvénile. '
Sa vie comme libraire a été assez accidentée et quelque peu aventureuse, mais il ne sut jamais faire ce commerce de manière à le conduire, sinon à la fortune, du moins à une honnête aisance.
Par suite de ses nombreuses relations, le pauvre Gamot eut la mauvaise chance de s'associer avec Jules Hébrard, un ex-commis de Techener père *•
Hébrard apparaissait au magasin sis au premier étage de Tune des paisibles maisons de la rue de Savoie, pommadé, frisé, ciré et ses mains illustrées de gants jaunes ; il était^ comme Ton dit populairement, tiré à quatre épingles. Afin de se tirer d'affaires, il acquit le fonds de la librairie ancienne du père Tabary, ** sur lequel nous nous arrêterons
* Il est à remarquer que tous les commis qui sont sortis de chez Techener père, l'ont fait pour s'établir. Sur le nombre des quatre principaux, il n'y çn a qu'un seul, M. Ernest Gouin, qui a réussi au«delà de toutes ses espérances.
** Le pére Tabary, aux formes grossières et à l'accoutrement plus que négligé, avait les mains constamment sales. Dans les ventes publiques, il poussait les livres par obstination et se laissait facilement monter par les commissaires-priseurs : « Allons, père Tabary, c'est pour rien 1 vous n'allez pas laisser ça? » Et le
un jour, et il entraîna dans une même ruine et Tabaty et Garnot lui-même.
Hébrard s'était trouvé lié à M. Bailleul *. Cet inspecteur de la librairie, voulant publier quelque chose sur la profession confiée à ses soins administratifs, eut recours à celui
père Tabary, bouffi d'orgueil et très sensible à Tînterpellation officielle, mettait toujours la dernière enchère, en arrondissant la somme en criant : « Le mot ! ». L'adjudication une fois prononcée, Tabary, comme nous Pavons déjà imprimé , de s*écrier , avec son accent artésien : a Passez-moi le bouquin 1 • Or, le bouquin était presque toujours un superbe volume, relié en maroquin ou en veau fauve, reliures si délicates, souvent aux armes. Et après l'avoir happé de ses grosses mains calleuses, il le jetait violemment sur la table d'une manière assez maladroite, en abîmant les coins, et ce à l'effroi de la salle tout entière, et quelqu'un de dire : « Mais prenez donc garde, père Tabary 1 « Mais que vous importe ! répliquait le grossier personnage, puisqu'on va me l'adjuger tout à Theure. » Et c'était vrai. L'adjudication une fois prononcée, après le coup de marteau réglementaire, il enlevait le précieux volume au nez et à la barbe de tous, et le jetait violemment dans une toile poussiéreuse, qui fut verte autrefois.
La BOUQUENERIE du père Tabary était située dans la rue Guénégaud. Cette rue sombre, et bruyante surtout à cause du bruit incessant occasionné par les forges de la Monnaie ; cette rue, qui ne demande qu'une issue qu'on retarde sans cesse, a été témoin de bien d'autres événements en dehors de l'établissement noir, poudreux et humide du père Tabary
Tabary avait en lui tout ce qu'il fallait pour mourir à l'hôpital, et il finit par là.
Il était du Quesnoy, dans l'Artois.
* M. Bailleul demeurait dans la rue de Rivoli, sous les combles magiques et brûlants de cette voie superbe, qui eût été unique au monde en la prolongeant davantage, et en la conduisant peut-être jusqu'à la Bastille. Là, à cet étage élevé, on voyait un musée chinois, que le propriétaire vous expliquait avec beaucoup da laisser-aller, de sa voix constamment enrouée. Il se plaisait sunout à faire tinter» résonner à vos oreilles, les
au secours duquel il était venu généreusement à l'aide en lui ouvrant sa bourse^ à laquelle Hébrard puisa largement, sans pour cela éviter une catastrophe facile à prévoir. Hébrard a fourni à M. Baillcul quelques notes pour
instruments de musique du céleste Empire, en débutant par le tam-tam.
Sa passion pour le chinois était telle, qu'il fit chez lui des cours plus ou moins payants, des conférences, comme Ton dirait aujourd'hui.
Il ne se contentait pas d'acquérir tout ce qui concernait la Chine, il collectionnait aussi les livres en tous genres, en n'oubliant pas, comme Ton pense, les livres chinois.
Mais comme il achetait constamment sans calculer, ses ressources s'épuisèrent un jour, les bordereaux des commissairespriseurs s'accumulèrent. Ces officiers ministériels devinrent bientôt menaçants, et son cher musée et sa bibliothèque, vraiment curieuse, furent livrés aux enchères. Cet événement, fatal pour tout amateur, jeta le trouble dans une tête naturellement faible et acheva de désorganiser une constitution qui paraissait forte jusque-là.
Nous fîmes un jour la rencontre de ce malheureux dans un omnibus ; ce fut lui qui nous reconnut. Ce n'était plus qu'un squelette, et sa voix était d'un timbre si extraordinaire qu'elle nous fit peur : « Mon cher, nous dit-il, j'ai découvert quelque chose de magnifique, » et il ajouta d'une voix caverneuse : • Je vais régénérer le monde ! »
Hélas! nous ne le revîmes plus; quelques semaines plus tard, nous apprîmes sa mort : l'aliénation mentale venait d'achever son oeuvre.
Son fils, un excellent jeune homme, ma foi, rempli d'obligeance, et que nous connûmes dans le temps, était étudiant en médecine; mais il négligeait la science d'Esculape pour les livres. Son père lui avait transmis sa passion. En très peu de temps, il était parvenu à former une bibliothèque spéciale très bien commencée et assez étendue et entendue. Il suivit malheureusement les errements de son pauvre père, et un beau jour sa bibliothèque fut aussi disloquée.
une brochure à laquelle Tinspecteur ne put et ne voulut mettre son nom ; elle a pour titre : De la librairie^ son ancienne prospéritiy son état actuel; causes de sa décadence^ moyens de réginérationy Paris, 1847, în-8® de 6r pages. Nous sommes sûr et certain de la paternité littéraire de Bailleul : Nous avons vu chez lui les placards entièrement remaniés, chargés de corrections et de ratures de la main de l'auteur.
A la suite de la déconfiture d'Hébrard, Garnot, avant d'accepter un emploi, végéta encore pendant quelque temps. D'ailleurs^ il fallut prendre am parti prompt, décisif, Hébrard, atteint du choléra, venait' de mourir dans les bras de sa femme légitime, accourue en toute hâte dès qu'elle sut son mari en danger, oubliant, la bonne et généreuse âme, la vie dissipée de son conjoint, et chassant sa rivale installée au domicile conjugal.
Revenons à Garnot.
Courbé par l'âge, mais non découragé, il nous fit part , quelque temps avant sa mort , de sa faiblesse extrême.
Il avait demeuré dans la rue de l'Ecole de Médecine, au numéro 10 1, où il occupa philosophiquement une modeste chambre, plus ou moins éclairée, mais munie encore de quelques vieux amis d'autrefois, de quelques bouquins poudreux, tristes épaves de ses divers établissements, et il eut le rare bonheur d'avoir un concierge qui fut pour lui rempli de délicates attentions.
Vis-à-vis de sa demeure demeurait alors la veuve d'un général, chez laquelle il allait tous les soirs faire sa partie, et peut-être aussi y dîner. Il avait présidé à la vente de la
biblioth^ne de son mari : nous vodoos parier àa génèial de Vandoncotut *.
Maïs un grand ennui se préparait pcrar notre intéitmiM vieillaid : on allait tacptopAtt la presque totalité de lame de l*Ecole-de-Médecinej pour h continuation du boulevard Saint-Getmain, et Gamot et sa Inenfidtrice durent de
Ajoutons bien vite que madame veuve de Vaui âgée aujourd'hui de 89 ans, s*est empressée de M. Gamot dans sa nouvelle demeure du botdevard
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* Frédériô-François-GoiUaume, baron de Vaudoncourt (nom de rua« de ies terres, en Lorraine), général français^ né le 14 septembre 1772, à Vienne (Autriche), pendant que «on père et sa mère voyagèrent dans ce pays, est mort le 2 mai 1845, à Passy (près P^ris). Le général de Vaudonccyort était d'une probité rare, et Ton rapporte un trait qui met au jour le beau caractère "ïe ce grand militaire. Chargé de réorganiser l'artillerie italienne, il y apporta une activité et un dé^téressement à tout épreuve. Aussi ses dépenses furent-elles toutes admises sans le moindre contrôle, bien qu'elles s'élevassent à plus de trente millions. C'est le plus bel éloge que Ton puisse faire du caractère du général de Vaudoncourt.
Sa vie fut très accidentée, et il remplit tour à tour les positions les plus éminentes. Il rendit les plus grands services à l'armée française. Napoléon voulant reconnaître le désintéressement dont il donna tant de preuves en diverses circonstances, et sachant qu'il était sans fortune, lui fit une dotation de 3o,ooo fir., et le chargea, en outre, d'écrire l'histoire militaire de la France. Il s'acquitta de cette tâche difficile, en publiant successivement, et à différentes époques de sa vie, un grand nombre d'ouvrages ; on remarque principalement ses Mémoires et tous ses écrits concernant l'armée française, et il eut encore le temps d'écrire sur plusieurs autres sujets.
M. A. Du Casse fait remarquer, avec raison, dans la Biographie générale de Didot, que le général de Vaudoncourt est mort, après une vie si remplie, et comme général et comme écrivain, n'étant que simple chevalier de Légion d'honneur.
Germon ; mais comme elle ne put lui donner qu'une irfes petite chambre, pour ne pas dire un cabinet exigu, elle eut l'extrême bonté, la charitable dame, le voyant très malade, de l'accueillir dans l'intérieur même de son appartement. C'est là, que Gamot, entouré de cette pieuse famille, et muni des derniers sacrements, rendit son ân^e à Dieu, et en conservant son affabilité jusqu'à son dernier soupir.
Il va sans dire que sa fin a été adoucie par la présence de madame Techener, qui a fait davantage que de lui prodiguer ses bons et derniers soins, de subvenir, elle et son mari, à tous les frais des funérailles : Garnot une fois mort, elle accueillit ses restes dans la propre sépulture de sa famille, considérant le père Garnot comme l'un des siens.
Et, par une coïncidence singulière,c'est notre propre frère qui assista le père Garnot, à s^s derniers moments, à ce passage d'une vie de misères dans un monde meilleur. ^
AIKAN aîné.