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évoquant le souvenir de Paul Foucher. La myopie, devenue légendaire, de ce pauvre Foucher était, dès cette époque, une source inépuisable de plaisanteries, d'ailleurs inofFensives, et provoquait parfois les incidents les plus drôles. Le cabinet de Renduel était le rendez-vous ordinaire des auteurs romantiques^ qui venaient y flâner en colportant les nouvelles littéraires ou autres. Certain jour, Paul de Musset, qui avait un talent particulier pour dessiner des charges ou découper des silhouettes comiques, avait, tout en causant, tracé une caricature frappante de Paul Foucher et l'avait collée au beau milieu de la glace. Les visiteurs une fois partis, Renduel s'était remis à écrire sans plus songer à ce nouvel ornement. Quelqu'un entre : c'est Paul Foucher, alors simple débutant, qui désirait publier son premier volume chez l'éditeur en vogue, et qui s'était fait chaudement patronner auprès de lui par sa sœur. M"* Victor Hugo. Il s'avance le lorgnon braqué dans l'œil, et, tout en causant, regarde de droite et de gauche. Ce papier collé sur la glace Tintrîgue... Il raffermit son lorgnon, se penche tant qu'il peut et reconnaît sa propre charge. Un autre aurait pu se récrier ; lui, il eut le bon esprit de ne rien dire, épargnant ainsi une explication délicate à Renduel, qui pestait tout bas contre le caricaturiste absent'.
Le souvenir de Foucher était lié dans la pensée de Renduel à celui de cette grande orgie moyen âge organisée par tous les romantiques : poètes, romanciers, peintres, graveurs, sculpteurs, architectes, et qu'ils dénommèrent fièrement : (( fête des Truands ». Pour donner plus de couleur à cette réunion de carnaval, le travestissement était obligatoire, et Dieu sait quels singuliers oripeaux servirent à costumer nombre d'invités. Presque aucun de ces jeunes gens n'avait
alors nn sou vaillant ; aussi les déguisements étaient-ils aussi peu luxueux que les consommations peu délicates ; elles se composaient surtout de charcuterie et de vin chaud. « Qjielle cohue, quel entrain et quelle gaieté ! disait Renduel. Nos habits étaient sales ; mais quelle fantaisie comique dans ces vieilleries ! Nous avions tous revêtu des costumes frippés qui nous allaient tant bien que mal, en nous donnant Taspect le plus burlesque. J*étais impayable, affublé en Aimavtva abricot, et Foucher était absolument grotesque en Guillaume Tell, armé d'une arbalète et d'un binocle. Buffet peu varié, mais copieusement servi ; on y mangeait son morceau sur le pouce, et la presse était si grande autour, que Nanteuil, dont la haute taille dépassait toutes les autres, avait l'air de poser sa galantine sur la tète de ses voisins. C'était peu ragoûtant, mais amusant au possible. ^
Théophile Gautier a laissé aussi quelques souvenirs personnels sur cette fête de gafat :
«... C'est rue du Doyenné, dans ce salon où les rafraîchissements étaient remplacés par des fresques, que fut donné ce bal costumé qui resu célèbre, et où ]e vis pour la première fois dans tout l'éclat de son succès, de sa jeunesse et de sa beauté, ce pauvre Roger de Beauvoir, qui vient de mourir après de si longues soufirances. U portait un magnifique costume vénitien, à la Paul Véronèse : grande robe de damas vert-pomme, ramage d'argent ; toquet de velours nacarat et maillot rouge en soie ; chaîne d'or au coi. Il était superbe, éblouissant de verve et d'entrain; et ce n'était pas le vin de Champagne qu'il avait bu chez nous qui lui donnait ce pétillement de bons mots. Dans cette soirée, Edouard Ourliac, qui plus tard est mort dans des sentiments de profonde dévotion, improvisait, avec une àpreté terrible et un
comique sinistre, ces charges amères où perçait déjà le dégoût du monde et des ridicules humains *. »
Cette fête des Truands eut un retentissement inouï. Les adeptes du romantisme faisaient tant parler d'eux et l'on racontait sur leur compte des traits tellement excentriques, que beaucoup de gens du monde s'étaient fait inviter pour voir ces bêtes curieuses de près. Ils avaient aussi des relations très étendues dans le monde des théâtres, et beaucoup d'acteurs et de comédiennes célèbres s'étaient rendus à leur invitation. « C'est là, poursuivit Renduel, que la jolie M"^ Levert, sociétaire de la Comédie française, me soutira vingt francs à l'écarté avec une rouerie et un aplomb remarquables. Il s'en fallait d'un point que l'un ou l'autre gagnât. Je venais de donner les cartes et tenais en main un jeu assez favorable ; elle en avait un détestable et se voyait perdue d'avance. Tout en jouant, je devisais avec les allants et venants. Comme je saluais d'un mot quelque ami au passage, M^'^ Levert, feignant de croire que je lui offrais des cartes de rechange : « J'accepte », dit-elle en abattant son jeu. Réclamer contre une jolie femme était ridicule, presque grossier ; mieux valait perdre de bonne grâce. Je lui donnai cinq nouvelles cartes qui se trouvèrent excellentes. Elle.
* Autobiographie écrite par Gautier pour V Illustration en mars 1867, et insérée en tête de ses Portraits contemporains. Voir aussi la description de l'appartement et des apprêts du bal, dans son article sur Marilhat (ouvrage cité, p. 234). L'impasse du Doyenné était située parmi les pâtés de maisons qui encombraient le terrain occupé aujourd'hui par les deux squares intérieurs du Louvre. Elle s'ouvrait sur la place du Carrousel (à la place actuelle du pavillon Mollien) et s'enfonçait jusque derrière le manège des écuries du roi, où s'élevaient de très beaux arbres, bien faits pour charmer la colonie d'artistes qui gîtait dans ce coin resserré du vieux Paris.
gagna haut la main. La partie finie^ je me levai et saluai poliment ma partenaire, qui ne demandait qu'à reconvmencer. »
L'article précité de Paul Foucher découlait, comme il le dit lui-même^ d'une des idées favorites de Gautier. Théophile revient souvent dans ses écrits sur cette pensée touchante, sur ce devoir qu'il croyait sien d'adresser publiquement une parole d'adieu à tout a soldat de l'armée romantique qui tombait », de résumer pour les nouveaux venus quelques particularités de sa vie et de notifier les plus importants de ses travaux à la génération qui les ignorait ; mais jamais il ne s'exprima en termes plus émus qu'à Tannonce du trépas subit de Léon Gozlan. On voit que le poète a été réellement frappé par cette nouvelle foudroyante, que le télégraphe lui transmet au milieu d'un joyeux dîner :
ff Sans attendre l'arrivée des journaux de Paris^ qui, sans doute, apporteront ce matin leurs renseignements nécrologiques, rendons à cette mémoire les honneurs qui lui sont dus ; tressons4ui avec quelques lignes de feuilleton une couronne de jaunes immonelles. Us commencent à être rares les survivants de cette phalange autrefois si serrée qui s'était formée vers 1830, et que reliaient autour du drapeau romantique les mêmes sympathies, les mêmes admirations, les mêmes rêves de rénovation littéraire. A des instants de plus en plus rapprochés, une balle invisible siffle et un vide se fait dans les rangs; vide qui ne sera pas rempli, car qui se soucie aujourd'hui des idées dont nous étions enflammes jusqu'à la folie ? La génération nouvelle a ses amours, ses haines, ses préoccupations, ses affaires, comme c'est son droit, et ne regarde pas souvent en arrière; elle marche
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confusément vers l'avenir, vers l'inconnu, et novs autres, nous restons là, avec nos dieux oubliés, sur le champ de bataille, à compter nos morts gisant parmi quelques momies classiques pourfendues jadis à grands coups d'estoc. L'heure est triste ; le jour descend et la nuit va venir. Du soleil, on n'aperçoit plus qu'un mince fragment de disque échancré par la silhouette noire des affûts brisés. Notre armée est non pas vaincue, mais décimée, et les soldats qui sont encore debout se regardent avec inquiétude, voyant leur petit nombre. Le poids du harnais de guerre leur pèse, quoiqu'ils n'en disent rien et qu'ils se redressent avec la fiené de ceux qui, jadis, ont pris part aux batailles des géants. Chacun a l'air de dire à l'autre : « Si c'est toi qui « es destiné à faire l'oraison funèbre de la troupe, ne « m'oublie pas. »
Et Gautier fit comme il disait; il n'oublia personne, jusqu'au jour où lui-même succomba. Ce fut Paul Foucher qui lui rendit le dernier hommage; mais lorsque celui-ci tomba à son tour, nul n'était plus là des premiers romantiques pour lui adresser ce suprême adieu.
Renduel, lui, n'en attendait pas tant. Depuis qu'il s'était retiré à la campagne, il avait peu à peu perdu de vue ses anciennes relations de Paris. Dans les premiers temps de son séjour à Beuvron, quelques lettres d'affaires venaient encore le déranger des travaux des champs ; mais ces derniers échos de la vie passée n'avaient pas tardé à s'éteindre, et l'éditeur en vogue de 1830 s'était bien incarné dans le campagnard, s'était si complètement isolé, que tous avaient oublié et le lieu de sa retraite et jusqu'à son nom. Je l'ai dit : la plupart le croyaient mort. Lui, il n'oubliait pas les écrivains qu'il avait édités et poussés vers le succès; et, quand une de ces
brillantes intelligences s'éteignait^ il ressentait vivement le contre-coup de ce malheur. La mort des derniers survivants, celle de Sainte-Beuve, de Jules Janin, l'avaient péniblement affecté, et surtout celle de Gautier.
Un seul mot pour finir. Tel j'ai connu Renduel vers la fin de sa carrière, tel je le voyais encore un mois avant sa mort, n était foncièrement bon^ dévoué, affectueux, cachant une nature généreuse sous des dehors bourrus, fuyant le monde et ne se dépensant pas en vains témoignages d'amitié, mais aimant d'autant plus vivement ceux qu'il aimait. Pendant les quinze plus belles années de sa vie^ il se trouva mêlé à ces luttes ardentes qui ont jeté le plus vif éclat, et il y prit une part active, convaincue ; là est le secret du succès de son entreprise. Le souvenir de sa librairie est impérissable ; il se lie d'une manière intime à l'histoire du mouvement littéraire de notre siècle, et le nom d'Eugène Renduel y restera attaché, comme l'est celui de Claude Barbin à la littérature du dix-septième siècle. Cet honneur est mérité, car il sut servir les intérêts des lettres, et c'est justice que son nom soit toujours prononcé avec ceux des écrivains qu'il a publiés et patronnés ; il fut pour eux mieux qu'un éditeur ordinaire — un alUé et un ami.
Adolphe JxjLLiEN.
Extrait de la Rkvue Britannique.