SES COLLECTIONS ET SES VENTES
louis-CÈSAR de la Baume-le-Blanc, Duc de la Vallière, était né le 9 oaobre 1708.. Mais nous n'allons pas nous ' embarquer dans une biographie, qui ne rentre en aucune façon dans notre cadre; nous nous permettrons donc de renvoyer le lecteur aux recueils spéciaux, voire à l'avertissement qui précède le grand catalogue de 1783, et à la notice que rédigea Jean-Luc Nyon l'aîné, pour le catalogue de la seconde partie, acquise en bloc par le marquis de Paulmy ; on y trouvera tous les détails désirables.
Le Duc de la Vallière avait 30 ans lors de la vente du comte d'Hoym, qui venait de se pendre dans une auberge des environs de Dresde, et il prit une large part à ce grand tournoi Philobiblique; pendant les années suivantes les belles occasions d'acquisition ne manquèrent pas au jeune et ardent collectionneur. Ce furent les ventes Bellanger (1740); Duc d'Estrées (1740); Lancelot (174 1); Harley [hmà. 1743); d'Orléans de Rothelin (1746); Gluck de S*-Port, l'amant de M"* de Verrue, qui avait acquis la bibliothèque de La Monnoye (1749); l'expert Gersaint (1750); Secousse (1755), où le Duc acheta moyennant 2500 livres environ 530 portefeuilles contenant plusieurs milliers de pièces relatives à l'histoire de France ; enfin et surtout Girardot de Pdontréfond la première vente se fit
en 1757, la seconde collection du célèbre amateur fut acquise en bloc par M. de Mac-Carthy.
Mais bientôt ces conquêtes partielles ne suffisent plus à Tardent collecteur, et nous le voyons se lancer hardiment dans l'achat in integro de bibliothèques considérables.
Citons tout d'abord la collection Guyon de Sardière, dont le catalogue avait été rédigé pour la vente par l'expert Barrois en 1759.
Cette bibliothèque est trop connue, et le catalogue ^st dans les mains de tous les bibliophiles ; nous n'en parlerons donc pas.
A peu près à la même époque, il s'était rendu acquéreur de la bibliothèque Jackson, dont le catalogue, imprimé à Livoume en 1756, forme un vol. très petit in-8° de 663 pages ; le catalogue est devenu fort rare ; on nous permettra d'en dire quelques mots.
Jackson était consul de Sa Majesté Britannique à Livoume; il consacra trente années à la formation de cette collection précieuse ; beaucoup de livres provenaient desauciions célèbres du consul anglais de Venise, Joe Smith, et du Marquese Capponi; le nombre des volumes était d'environ 3000, parmi lesquels on rencontrait en grand nombre les manuscrits précieux.
Entre ces derniers nous citerons plusieurs classiques grecs et latins provenant des illustres bibliothèques de Médicis et de Sozomène de Pistoja*, 17 manuscrits de
* Sozomène de Pistoja, chanoine de la cathédrale de cette ville, est Tauteur d'une Chronique universelle, dont il ne nous reste qu'une partie, imprimée au tome 16 de la collection de Muraton.
Il mourut vers 1458; deux ans après on fit Tinventaire des
Cicèron, P3rthagore^ Aristote, six Mss. du Dante, Diodore de Sicile, un Breviariumj avec miniatures d'Attavante, provenant de Mathias Corvin, Horace, Juvénal, 7 Mss. d^Ovide , 9 de Pétrarque , Polybe , Platon , Properce , 4 Salluste, Sénèque, Suétone, Térence, TibuUe, 5 Virgile, etc., en tout 215 Mss.
. Nous ne citerons des nombreux incunables latins, que la première édition si rare de Cassar, et plusieurs admirables volumes imprimés sur^ vélin, véritables livres princiers.
Qpant aux Italiens, qui forment la très majeure partie du catalogue, ils sont là tous en très bel ordre, depuis la première édition de Dante jusqu'à celle de Pétrarque.
Tout cela fut acheté 35000 lin.
On retrouve une grande partie de ces volumes dans les ventes partielles faites par le Duc de La Vallière ; mais un certain nombre figurent à la grande vînte de 1783, et quelques-uns furent conservés pour le marquis de Paulmy en 1784, nous parlerons de tout cela en temps utile.
Ce n'est qu'à la fin de^ 1768- que le Duc de la Vallière se décide à prendre un bibliothécaire, et jamais bibliophile ou bibliomane n'éprouva un besoin plus impérieux de s'adjoindre un spécialiste.
En effet le brave duc achetait beaucoup, mais un peu i tort et à travers, sans discernement et sans critique ; en outre il était d'humeur facile, et se laissait volontiers exploiter par plusieurs confirères et amis, qui trouvaient le moyen (passez-nous Texpression familière et un peu triviale) de
116 Mss. des meilleurs auteurs latins dont se composait sa bibliothèque; on les trouva enchaînés dans 6 tablettes; cet inventaire est rapporté par le P. Zacharia dans sa Bibliotheca Pistoriensis,
lui soutirer ses plus beaux livres. Deux collectionneurs, entre autres, fort habiles et très entreprenants, Gaîgnat et Randon de Boisset, qui d'abord s'étaient contentés de s'accommoder de ses doubles, étaient parvenus à le dépouil- 1er d'une bonne panie de ses plus précieux Mss., de ses éditions princeps et même, horresco referens ! avaient trouvé le moyen de se faire céder quelques-uns de ses admirables livres imprimés sur vélin.
Le fait est consigné textuellement dans l'avertissement placé par Guillaume de Bure, en tête du grand catalogue de 1783.
De plus le Duc s'était laissé aller à céder à la bibliothèque du Roi la plus notable partie de ses livres d'histoire naturelle, classe qui n'est plus de mode aujourd'hui , mais que nos pères recherchaient au XVm*' siècle avec plus d'ardeur et de fanatisme que les Poètes et les Romanciers.
Enfin, grâce aux habiles suggestions de ses amis et courtisans, l'excellent grand seigneur se laissa entraîner à faire vendre en 1767, 5633 n®* de doubles! Si encore le catalogue n'avait compris que des doubles, il n'y aurait peutêtre eu que demi-mal, mais les exemplaires uniques, les livres sur vélin, les manuscrits de premier ordre se rencontrent à chaque pas dans ce catalogue qui forme deux volumes, et tout cela fut vendu misérablement.
Un exemple entre mille : La célèbre première édition de Marot, 1532, figure là sous le n? 2812; elle est vendue 35 sols, et les catalogues de 1783 et de 1784 ne la possèdent pas.
Sous la rubrique : Livres omiSy on voit s'étaler 50 ou 60
manuscrits sur vélin ou sur papier, avec ou sans miniatures, m 6
mais ces Mss. sont des poètes et des romans de chevalerie, les plus rares et les plus précieux.
Randon de Boisset et Gaignat firent certainement là uœ excellente affaire, mais ce fut la dernière.
Le Duc de la Vallière comprit qu'il n'était pas de force i lutter contre tous les oiseaux de rapine, qui s'acharnaient après lui ; et il se décida à risquer le tout pour le tout, c'està-dire à s'adjoindre un bibliothécaire.
Il eut cette bonne fortune de mettre la main sur un homme maniaque, irascible, orgueilleux à l'excès, mais très sérieusement érudit, prodigieusement actif et fanatique des livres.
Ce fut dans les derniers jours de décembre 1768 que le Duc fit cette excellente acquisition, et jusqu'à sa mon, qui survint le i'' novembre 1780, l'abbé Rive resta le pourvoyeur, le directeur, et, tranchons le mot, le maître après Dieu de cette bibliothèque, dont il sût faire un incomparable monument.
Le Duc avait crû prendre un bibliothécaire ; il le trouva, et très savant, et très tenace, et très habile, mais il tomba sous la griffe d'un despote emporté, autoritaire, atrabilaire; de guerre lasse il prit le sage parti d'abandonner la lutte ; il laissa faire... et paya ses bordereaux avec résignation, avouant à ses amis qu'il ne s'était pas donné un serviteur^ mais qu'il avait fait l'acquisition d'un dogue, et qu'il ne se chargeait pas de le museler.
Voici un passage bien curieux d'une lettre de cet excellent abbé Rive ; elle est datée d'Aix, le 10 février 1779, et adressée à son ami (un ami intermittent ! ) Perin de Sanson, qui demeurait chez M. de Chalandray, jadis receveur général des Finances, n^ 64, rue de l'Université à Paris.
Après d'amères récriminations contre le despotisme, l'ignorance crasse, la bassesse des hommes violets et particulièrement du Mitrophare du diocèse d'Aix, contre lequel il écrivit tant de si violentes et de si fastidieuses diatribes, l'abbé s'exprime ainsi :
« Le petit Jean de Dieu ou Jean de la Croix (c'est de l'archevêque d'Aix, Mgr de Boisgelin, qu'il parle avec cette irrévérence), enveloppé sous la Couasse (sic) d'une grosse ignorance anti-bibliothécale, ne m'a fait venir ici que pour la parade, et il voudroit manœuvrer à ma place. Jugez si après avoir mis le duc de la Vallière bien au-dessous du dernier garçon de sa bibliothèque, je permettrois qu'un petit homme violet^ qui a cent fois moins d'aptitude que lui dans les travaux bibliothécaux, s'immisceât (sic) gauchement et plus que gauchement dans les fonctions intérieures de ma place. »
On sait que Tabbé Rive, fut appelé en 1786, à Aix, pour y prendre la direction de la belle bibliothèque, que le marquis de Méjanes avait léguée aux Etats de Provence.
Mais nous aurons l'occasion de reparler de ce turbulent personnage ; revenons à nos moutons, c'est-à-dire aux collections du duc de la Vallière. ,
Peu de temps avant l'arrivée de l'abbé Rive aux affaires, Jean Louis Gaignat était mort, laissant une admirable collection de tableaux, d'objets d'art et de curiosité, mais plus particulièrement un des plus riches cabinets de livres et de Mss. qui aient jamais existé.
Gaignat fut l'un des amateurs les plus passionnés du XVin® siècle ; il avait une belle fortune et gagnait beaucoup d'argent, mais tous ses revenus suffisaient à grand'peine à la satisfaction des goûts artistiques les plus ruineux.
n mounit de chagrin de la perte qu'il eut à subir de sa charge de receveur-général des consignations ; cette révocation brutale fut attribuée à la duchesse de Mazarin, contre laquelle il avait soutenu une lutte acharnée lors de la mise aux enchères de deux superbes Magots de la Chine dont h, duchesse avait une irrésistible envie.
La passion du collectionneur emporta Gaignat ; il mena la lutte avec un tel acharnement que les Magots lui furent adjugés, mais la duchesse, outrée qu'un prestolet non titré lui eut osé tenir tète, le fit bel erbien révoquer.
Il en mourut de dépit, plus encore que de chagrin.
L'admirable collection de livres de Gaignat lui avait coûté 279,381 livres ; l'estimation qu'en avait faite avant la vente le libraire De Bure, le gros Guillaume, ne se montait qu'à 214,768 liv. ; la vente produisît 227,597 livres.
C'était à Caignat que De Bure père, avait dédié sa Bibliographie instructive^ qui l'est fort peu, au dire de l'abbé Rive (et pour cette fois l'abbé Rive est dans le vrai) ; Gaignat ne crut pas payer trop cher l'honneur d'une pareille dédicace en envoyant au père du gros Guillaume un carrosse et deux beaux chevaux.
La vente de Gaignat commença le lundi 10 avril 1769, et dura 28 jours. L'abbé Rive était déjà en pied chez le duc de La Vallière ; il n'eût garde de laisser échapper l'occasion ; aussi le bordereau du noble bibliophile se monta-t-il à près de 90,000 livres; on retrouvera dans le catal. de 1783 la plupart des trésors acquis ou reconquis dans cette vente célèbre, ce sont presque tous des exemplaires imprimés sur vélin, ou d'incomparables manuscrits.
En 1770, la vente du duc de Brancas-Lauraguais, faite par De Bure, très riche en livres français. Poètes, Romans de
I— 77 — evalerie, etc. fournit au nouveau bibliothécaire l'occasion de très nombreuses acquisitions que nous voyons figurer honorablement au grand Catal. de 1783.
Deux ans après, l'abbé Rive achète en bloc la collection de feu M. Bonnemet.
Bonnemet était un ancien marchand de soieries de la rue Saint-Denys ; il avait gagné dans le commerce un bien considérable. Son luxe était peut-être excessif pour un parvenu, mais il était impossible de ne pas le lui pardonner, car ce luxe était marqué au coin du goût le plus exquis et le plus pur ; il mourut à la fin de 1770 et ses curiosités, meubles et tableaux furent vendus l'année suivante ; le catal. en est fort rare.
Ses livres ne furent mis en vente que le 10 février 1772, mais quelques jours avant l'ouverture des enchères, ils avaient été conquis par l'abbé Rive ; l'estimation faite par le libraire des héritiers, Gibert l'aîné, ne se monta qu'à 14,598 livres.
Le Catalogue ne comprenait que 853 numéros, mais comme il se trouvait un certain nombre de doubles exemplaires, on peut hardiment en compter 900 ; et quels jolis livres, et surtout quelles reliures 1 Cet excellent Bonnemet, qu'on accusait d'être un maniaque, parce qu'il poussait l'amour des livres parfaits jusqu'à la manie, était tout simplement un amateur de génie, d'un bon siècle en avance sur les bibliophiles de son temps.
Et quels prix d'estimation !
Le Tiers et Quart livre de Fezandat. 1552. 2 vol. in-8, en Mar. citron, lavés, réglés, 3 liv.
La Pauligraphie de G. de Mynut, Lyon, 1587, in-8, 2 liv.
Manm LtscatU de 1753, 2 toI. iii*i2, en gr. pap. de HoU. Mot. rotsge, 3 liv.
Le Roman de Merlin de Vénid, I49S> 3 ^^ in-fel., A/or. c/Vr. à camp., 36 liv.
Zayde, Paris, 1670, 2 vol. m-12, en Mur. rouge déni,, et un second exemplaire, en Afar. citr., lave, r^lé, le tout : 5 Ihr.
Nous en passons et des meilleurs.
A b fin de cette même année 1772, le duc de U Vallière fait une seconde vente de doubles, mais celle-ci est soigneusement colligée, et extraite des collections de M. de Bombarde, de Guyon de Sardiëre et de Bonnemet.
Le cabinet de M. de Bombarde, sur lequel nous manquons de renseignements précis contenait, crojonsHious, les débris de la très illustre bibliothèque de b famille dlirfè, a qui étoit en grande réputation du temps de Du Verdier, qui b cite avec éloge, ainsi que le P. Jacob, dans son traité des plus belles bibliothèques. » Le duc de la Vallière avait acquis ces vénérables reliques vers 1760, de M. de Bombarde, héritier et légataire universel de la dernière descendante en ligne directe de Claude et d'Honoré d'Urfé, qui avaient, au temps du P. Jacob, réuni cette bibliothèque en leur château de TÂbbatie ou de la Bâtie, dans le Forez, résidence artistique, s'il en fut, dont nous pouvons voir de très intéressants débris au Musée du Louvre.
Cette vente' des doubles du duc de la Vallière eut lieu dans les premiers jours de janvier 1773 ; le catalogue et les soins de la vente furent confiés à Cuil. De Bure, fils aîné,
qui depuis mais alors il était l'homme lige de l'abbé
Rive; ce catalogue ne comprend pas moins de 2,812 nnméros^ il est très riche en poésie, théâtre, romans et
facéties ; nous devons reconnaître qu'il est déplorablement rédigé y la description des volumes est d'une sobriété* si succincte, les dates des éditions sont si souvent omises, bref la rédaction en est si incorrecte et si inexacte, que nous nous expliquons parfaitement le désappointement et les colères de l'abbé Rive; aussi les prix sont-ils sin* gulièrement faibles ! Prenons au hasard : L* Alain Char-^ tier de P. Le Caron, in-fol., est vendu 36 sols ; la Penthairc de l'Esclave fortuné, de Paris, Janot et Al. Lotriau, 1530, iÀ-8, dont M. Brunet ne cite pas de prix d'adjudication, bien qu'annoncée tris rare, est vendue 4 liv. 11 sols ; le Marot de Roflfet, annoncé in-8, S. O. (peut-être de 1532), est porté à 32 sols ; le Banaventure des Piriers, de 1544, 41 sols ; la pre^ niière édition d'iï. Salet, i liv. ; Pierre de Brach, 1376, in-4, I liv. ; le Capitaine Lasphrise (1599) réuni à Scalion de Virbhneau, de même date, 2 liv. 15 sols, etc.
La rédaction est d'une fantaisie vraiment originale; ainsi, sous le n*» 1233, figurent les Œuvres de Molière, Paris, 1736 (lisez 1734), 6 vol. in-4, fig., première édition (lisez ; premier tirage). Du reste, cet article en Mar. bleu, se vend exceptionnellement un bon prix : 132 liv. i sol.
Les romans forment une énorme série de plus de 600 n^% le Merlin de Bonnemet est vendu 120 liv. !
Les Voyages de Gulliver, et le Nouveau Gulliver de l'abbé Desfontaines, figurent bravement au milieu des voyages en Amérique, mais ceci est une peccadille ; nous avons bien vu un célèbre bibliographe saxon classer de nos jours dans la série des Anâ le roman de Madame Sand, Indiana,
Les pièces gothiques relatives à l'histoire de France se donnent en général pour deux à trois liv. et tout est à l'avenznu
Cependant il nous faut excepter de la débâcle le beau M&çeray de Bonnemet (Pflm, Guillemot, 1643-46-51) en 3 vol. in-fol., très gr. pap. et Afar., qui avait été estime 300 liv. par Gibert, et qui est vendu 350 liv. i sol.
L'exemplaire encore plus beau vendu 810 liv. en 1783, est, croyons-nous, celui que Tabbé Rive avait payé 500 liv. chez Gaignat.
De 1772 à 1775 on ^^^^ P^^ ^^ ventes considérables \ les catalogues Mancini, Boullongne, de Varenne de Béost Dejan, Floncel, de la Condamine, Delateu, Pont-de-Vesle; etc. offrent quelques livres précieux, sur lesquels Tabbé put étendre sa dextre de ccmquistadan, mais ce ne sont plus là de ces tournois bibliopégiques qui font époque.
En 177s, ^^ ^^'^ ^ Londres Vauctùm du docteur Âsken; e duc de la Vallière y expédie Guillaume de Bure avec les commissions de l'abbé Rive; il se trouvait là 3,570 numér#s de livres imprimés, et 63 3 numéros de Mss. dont quelquesuns di primo cartdlo ; De Bure trouva chez nos rivaux d'Outre-Manche des compétiteurs acharnés qu'il n'avait plus l'habitude de rencontrer à Paris. Ce ne fut pas encore là une revanche d'Âzincourt^ et ce fut à peine s'il put rapporter pour 15,000 liv. d'articles chèrement payés ; nous pourrions en donner le détail, mais ce détail nous entraînerait un peu loin ; citons un seul article : le n^ 622 du catalogue Asken est le Miroir de la princesse Marguerite de 1533, in-8, imprimé sur vélin, dans une riche reliure^ il est payé 2 liv. sterl. 15 sh. ; à la vente de 1783, il est adjugé moyennant 99 liv. 19 s., à M. de Mac-Carthy, et à la vente de celui-ci acquis par M. Van-Praet pour la bibliothèque du roi au prix de 99 francs.
Nous aimons à croire qu'il s'y trouve encore.
Les acquisitions dernières de l'abbé Rive, dans les quatre années qui précèdent la mort du duc de la Vallière, ne sont pas aussi importantes que les premières ; il convient cependant d'excepter la vente du cabinet du duc de Saint- Aignan qui se fait en 1776; il se trouvait là quelques manuscrits et quelques précieux volumes qu'on retrouve très avantageusement cités dans le catalogue de 1783.
En 1777, on vend les collections Randon de Boisset^ où ne se trouvent guère que de très beaux livres italiens et quelques remarquables reliures.
La vente de Crébillon fils, celle du Président de Brosses, en 1778, celle du libraire Chardin, sous le nom de Filheul en 1779 9 ^^ première vente de M. de Mac-Carthy, faite la même année à la suite de l'acquisition de la seconde bibliothèque de Girardot de Préfont, tout cela n'a fourni que quelques articles aux collections du duc ; le catalogue infiniment précieux de Le Camus de Limare avait bien été publié en
1779, mais la vente n'eut lieu qu'en 1786, après d'importantes acquisitions faites chez la Vallière en 1784 ; enfin en
1780, la première vente de M. Mel de Saint-Céran, receveur général des finances de Montauban, n'offre rien de bien extraordinaire, et celle, infiniment plus importante de M. Gouttard, dont le catalogue porte la date de 1780, ne fut faite qu'en mars 178 1, et le duc de la Vallière était mort le lé novembre 1780.
Mais nous avons omis de mentionner une nouvelle vente de doubles, faite par G. De Bure le lundi 10 mars 1777, et jours suivants.
Vite un saut en arrière.
Le catalogue qui contient 1,308 numéros, ne présente
— syrien de bien extraordinaire ; cependant on peut y relever qnelqnes articles : Le Qmniupkx Psaltirium donné par H.Esdenneen 1513, imprimé sur vélin, est venda 350 liv.; le LacUuiu de Rome, 1468, est vendu 1 54 liv. ; deux exemplaires de la Historia Naiurali di Plimo, de 1476, dont Tun imprimé sur vélin, sont retirés de la vente et réintégrés sur les rayons de b bibliothèque pour figurer à la grande vente de 1783, les éditions princeps de Suétone, d'Eutrope, de Qpinte-Curce, etc. sont là ; enfin un admirable livre figure^ on ne sait pourquoi, à cette vente de second ordre^ c'es: YEditio primaria, perrara^ de César, de Rome^ '4^9» iorbA. dont un exemplaire est porté au grand prix de 610 livres; il est vrai que cet exemplaire, nous dit une note Ms. de notre catalogue, était celui de Maioti ! provenait-il du catalogue Jackson, nous l'ignorons.
Le duc de la Vallière, auquel le rancuneux abbé Rive refiise toute espèce de goût, desavoir et même d'intelligence, avait tout au moins une qualité primordiale chez le bibliophile, Taudace et la persistance ; sa grande situation lui permettait de demander, nous dirions presque d'imposer des échanges à la bibliothèque du Roi, et il ne s'en fit pas faute ; il n'est pas sans intérêt de reproduire les deux pièces suivantes que l'on trouvera aux Archives Nationales {R^. du Secràariaty pour Vanna 17 S9* O. 287. pp. 187 et 189).
Ce sont deux lettres qui montrent la désinvolture avec laquelle certains bibliophiles grands seigneurs en agissaient avec les communautés religieuses ; nous ne voulons pas dire que de nos jours on ne procéderait pas avec le même entrain si faire se pouvait ; on nous permettra de réserver notre opinion à cet égard.
A Versailles, le 19 avril 1759.
Au Rév, Père bibliothécaire de Saint" Victor.
« M. le duc de la Vallière, qui depuis longtemps est fort de mes amis, mon Rév. Père^ et à qui je me suis fait un très grand plaisir de procurer des livres, quand j'en ai trouvé l'occasion, m'a prié de vous écrire pour vous engager à lui céder dix volumes de votre bibliothèque que vous lui avez confiés, et quelques pièces en vers dans sept volumes de recueils (sic) de différentes choses que vous lui avez aussi confiées ; il m*a remis l'estimation faite parle sieur Barrois, libraire, de ces dix volumes, montant à 174 livres. Mais M. le duc de la Vallière désire faire le bien dt votre maison ; il consent de porter cette estimation au double, et de vous donner encore dix volumes in-quarto de Recueils de différentes pièces nouvelles pour celles qu'il tirera des sept volumes qai sont entre ses mains, et qui vous appartiennent ; comme je crois que cet échange peut être avantageux à votre maison, et que je souhaite profiter des occasions de faire plaisir à M. le duc de la Vallière, j'ai crû pouvoir vous informer de sa proposition, et je vous serai obligé en particulier de vous porter à lui procurer cette satisfaction, si il n'y a point de lois ou de dispositions particulières qui s'opposent à celle de ces volumes et autres prêtés. Vous voudrez bien en ce cas en parler à vos supérieurs, et me marquer ce qu'ils auront résolu à cet égard. On ne peut vous être, mon Rév. Père, plus parfaitement dévoué que je le suis. »
Est-ce assez complet ? et que vouliez-vous que fissent les bons Pères ?
L'officieux informa le noble duc de ses négociations, et cela dès le lendemain :
A Versailles, le 20 avril 1739.
A Monsieur le Duc de la Vallière.
« J'ai, Monsieur, Thonneur de vous envoyer la lettre que l'écris au Père bibliothécaire de Saint-Victor. J y ai joint une copie de l'estimation des livres dont vous désirez qu'ils vous fassent une cession, et j'ai l'honneur de vous renvoyer l'original de cette estimation. Je vous supplie (sic) d'être toujours persuadé de l'attachement très parfait^ avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc. »
Avouez que voilà une manœuvre audacieuse et que les bons Pères ont cédé là dix volumes de leur bibliothèque, à jamais illustre, pour un bien agréable prix ! et que dironsnous de ces dix volumes in-4 de pièces modernes données en échange de ces introuvables pièces qui foisonnaient dans les inestimables recueils de l'Âbbaye de Saint- Victor ?
Voulez-vous un autre exemple de la désinvolture de notre Duc:
Le célèbre fermier-général avait fait orner des plus précieuses miniatures un livre sotadique bien connu, intitulé : Ia Tableau des Mœurs du Temps dans les différens âges de la Vie. C'était un in-4, d'une admirable écriture, et les peintures obscènes étaient de la grandeur du manuscrit.
A la mort de M. de la Popelinière, le duc de la Vallière obtint du roi une lettre de cachet à la faveur de laquelle ce manuscrit fut enlevé à la succession du financier, sous prétexte de haute moralité, et pour empêcher la publication d'un chef-d'œvre de l'an pornographique.
Ce livre,[qui aurait dû être impitoyablement condamné au feu, aux termes exprès de la lettre de cachet, fut soigneu-
sèment relégué dans VEnfer du Duc, et reparut à sa mort. La duchesse de Châtillon le vendit pour 25 louis à M. Paris qui sortit de France au commencement de la Révolution^ et duquel le prince Galitzin Tacheta à Londres; on sait que M. Paris revint en France et reprit du service sous Bonaparte.
Au mois de mars 1825 les livres et curiosités du prince Galitzin furent rapportés à Paris pour être vendus; le catalogue en fut dressé par le libraire Dusart ; on y voyait figurer l'admirable Ms. d^ Adonis, par Nie Jarry, qui fut acheté par M. de la Bédoyère^ et le Ms. des Mémoires de Commines qui fut acquis par M. Bourdillon.
Mais le Tableau des Mœurs ne figura point au catalogue ; il fut cédé à l'amiable à un amateur spécial, M. de Soyecourt; nous le retrouvons en 1844, à la vente de J. G. (Jules Gallois) où il est retiré faute d'enchères à 5,000 francs; plus tard il entra dans la riche collection du baron J. P., il est en Angleterre aujourd'hui.
Relevons encore un fait, plus grave peut-être, qui dénote les singuliers procédés à l'usage du collectionneur du temps, et plus particulièrement à celui de notre noble duc et pair, et de ce procédé nous n'entreprendrons pas de le blanchir ; les pièces que nous reproduisons ont été déjà publiées par notre ami excellent et dévoué, le regrettable Leroux de
Lincy.
Ce sont des notes, recueillies par l'abbé de Saint-Léger, sur certains livres empruntés par le duc à la bibliothèque de Sainte- Geneviève ; elles ont été reproduites in-extenso parmi les pièces justificatives publiées à la suite des Recherches sur Jean Grolier (Paris, Potier, 1866, in-8), nous les résumons. A
L*abbé Mercier de Saint-Léger fut bibliothécaire de Sainte-Geneviève jusqu'en 1772 ; en relations d'intimité avec le duc de la Valliëre, il ne sut pas résister aux instances de son noble ami, qui lui emprunta sous divers prétextes, quelquesp4ins des plus précieux volumes de l'opulente bibliothèque du Génovifains ; voici la liste de ces emprunts^ telle qu'elle nous a été conservée : VAn des sept Dames; pet. in-4, goth., (voyez au Manuel Œuvre nouvelle) ; VAntbologia Graca de Florence, 1494, in-4y sur vélin; le Teivrdannckh, de 15 17» in-fol. sur vélin; le Mystère de F Incarnation, in-fol. ; Dianysii Areopagita Opera^ in-8, sur vélin ; enfin on Ms. sur papier contenant neuf Mystères in-fol.
Le Duc était un homme de goût ; il ne parla jamais de restitution.
Ces emprunts n'étaient ignorés de personne à Paris, mais la malignité s'en mêla ; peut-être y eut-il dans les bruits qui circulèrent un peu de jalousie. Quoiqu'il en fÙt, on alla jusqu'à dire que si le duc faisait figurer ces trésors dans sa collection, n'en faisant mystère à personne, c'est qu'il les avait autrefois payés au bibliothécaire ; on prétendit tenir le fait du duc lui-même...., etc.
Le 26 juin 1775, le Père Pingre, bibliothécaire qui av^t succédé à l'abbé Mercier, pour imposer silence à la calomnie, écrivit au Duc :
Monsieur le Duc,
Je ne sais sur quoi on se fonde pour me faire dire que vous avez payé quelque chose à M. l'abbé Mercier pour une Anthologie grecque imprimée sur vélin, en 1493 à Florence. Je ne l'ai point dit, parce que ni vous, monsieur le duc, ni
M. Tabbé Mercier ne me Tavez dit : celui*ci, au contraire, m'a écrit dans le temps qu'elle n'était point payée.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, etc.
PmGRÈ.
C'était là une sommation polie en bonne et due forme de payer ou de restituer ; mais c'était parler à un sourd. L'abbé Mercier écrit :
« Le duc de la Vallière m'a renvoyé cette lettre à Soissons, et il a gardé VAnthologiCy sans la payer à M. Pingre. »
Le duc fit celui qui ne veut pas entendre et garda les volumes avec sérénité.
Madame la duchesse de Châtillon, après la mort du détenteur, donna aussitôt l'ordre de la restitution, qui eut lieu par le ministère de De Bure qui, avec un bordereau bien en règle, remit le tout à l'abbé de Saint-Léger, le 27 juin 178 1, six ans et un jour après l'infructueuse réclamation du Père Pingre. Le 30 juin l'abbé les rendit au père Pingre qui les réintégra sur les rayons de la bibliothèque ainsi que le constata son récépissé du même 30 juin, et le même jour l'abbé de Sainte-Geueviève écrivait à Mercier une lettre de remerciement.
« Ce qui contribue à faire croire, ajoute M. Renouard, que le duc aurait pu devenir propriétaire de ces livres, au lieu de les garder à titre d'usufruitaire, c'est qu'en marge du bordereau de De Bure est leur estimation, qui, à l'exception du Tewrdamukh, coté 1,000 fr., était considérablement au-dessous de la vraie valeur, même pour ce temps-là. Moyennant 1,672 francs, 350 pour V Anthologie, 96 pour VAn des sept T)ames; Mystère, 120; Mystères Mss. 96 fr., et les 1,000 du
Tewrdamickbf le tout eût appartenu au duc, et la soccesâOB en eût retiré bien davantage. »
Voici le bordereau de De Bure :
— Cejourd*hui 27 juin 1781, j'ai remis, par lesordresde Madame la Duchesse de Châtillon^ à M. l'abbé de Saint- Léger, de Soissons, les livres suivants qui ont été rédamés par Messieurs de Sainte-Geneviève :
i"* Tewrdancths ou les aventures du Chevalier TewrdamA^ en vers allemands, imprimés en 15 17, in-foL, exemplaire sur vélin. — 1,000 firancs.
2® Anthoïogia graca ex editione Joannis Lascaris. Florentin, 1494, in-4, exemplaire sur vélin. Mar. bleu. — 360 firancs.
y VAn des sept Daines, rondeaux et ballades d'amour, et autres pièces, etc., in-8. — 96 firancs.
4® Le Mystère de VIncamation de Natre^eigneur Jésus- Christy"]Oué par personnages Tan 1474, ^ Rouen. In-fol., gothique, sans date ni lieu de l'impression (n° 3186 de la Bibliographie}. — 120 francs.
5° Dyonisii Arcopagita Opéra, in-8, exemplaire imprimé sur vélin. Ce volume ne s'est pas trouvé dans la Bibliothèque.
6^ Manuscrit sur papier contenant neuf mystères i 41 personnages, dont celui de Sainte-Geneviève. In-fol. — 96 francs.
Fait à Paris, le 27 juin 1781.
De Bure, fils aîné,
Libraire à Paris.
Toutes les pièces autographes relatives à cette triste mais curieuse affaire avaient été conservées par l'abbé Mercier,
lors de la vente des livres de ce savant bibliographe, qui fut faite par De Bure le 24 jBrimaire an VŒ (1800) et jours suivants. Cette liasse décrite à la page 64, fut achetée par Âug. Renouard, moyennant 3 francs.
n faut être de bon compte ; un collectionneur, assez ardent, lassez audacieux pour agir vis-à-vis des congrégations avec ce laisser-aller de grand seigneur, ne mérite pas les méprisantes invectives que lui prodigue en mainte circonstance le venimeux abbé Rive.
C'était certainement l'un des plus intrépides bibliomanes qui aient existé. De nos jours il aurait peut-être bien réussi., à passer en police correctionnelle.
Mais revenons à notre abbé Rive :
— <c La vétusté des Imprimés, dit ce bibliographe, n'en fait aucunement le mérite; à moins qu'un bouquin du XV® siècle ne contienne quelque trace remarquable touchant l'art de l'imprimerie et les progrès de son invention, soit extensivement, soit intensivement — (pn sait que l'abbé est un terrible néologue), — il ne doit jamais être recherché et il est sans valeur quelconque. Ça été contre mon gré et contre mes représentations réitérées que la dernière bibliothèque du duc de la Vallière, que j'avois formée moi-même^ a été inondée de tant de semblables bouquins. Comme le Duc, auquel cette bibliothèque appartenoit, manquoit absolument d'esprit et de connoissance pour la bibliothèque qu'il me faisoit former, il achetoit du moine Maugerard des caisses entières de livres, et quand il les avoit reçues^ au lieu d'en rejetter les bouquins qui y étoient contenus, il en faisoit ordinairement relier la totalité en maroquin. De là jugez du beau choix que I'illustre Guillaume nous a donné des
livres de cette dernière bibliothèque. »
Cest de Tadminible collection de 17S5 que pode smcc cette insolence l'abbé Rive, et ces lignes sont-elles tom an moins extraites d'une correspondance privie? Eh Mcnf non, elles sont imprimées tont an long à la page 201 èa Cotai, littéraire de ses ouvrages imprimés et Mss. Eleodiéfopolis, an 11^ in-8^.
Mais nous reviendrons tont à Tbenre sor ce sii^nlier personnage.
Cependant le duc de la Vallière vieillissait; il se préoccupait obstinément de la destination future des tréson bibliographiques qu'il avait réunis, et plusieurs fois il fit des tentatives, malheureusement restées infiructneuses , pour céder in intégra cette prodigieuse collection.
Nous demandons la permission de transcrire ici, presque entière, la lettre d'un des grands ennemis de l'abbé Rive, dont le nom^ en somme, n'est pas moins resté comme celui d'un des plus excellents et universels bibliographes que la France ait produits, de l'abbé Mercier de Saint-Léger.
Elle est datée de Paris, le 19 février 1779, c'est-à-dire qu'elle précède de 21 mois la mort du duc de la Vallière, et c'est ce qui la rend particulièrement intéressante.
Après avoir traité diverses questions de bibliographie et touché à quelques points de diplomatique et de sigillographie, l'abbé Mercier de Saint-Léger continue en ces termes :
«( Si, parmi vos anciennes éditions, vous aviez le Lumm anifna, in-folio, édit. de 1479, de 1482 ou d'une date po^ térieure, je vous serais très obligé de me le dire. J'ai la première de 1477 appartenante (sic, au collège Mazarin; l'exemplaire du Roi de celle de 1479, qui est marqué aux armes du comte Hoym, est défeaueux de 28 feuillets, où il peut y avoir quelque chose, et je ne connois l'édition de
1482 que par la notice qu'en donne Liron, tome I de ses Singtdaritis, où il y a quelques méprises. Jettez les yeux^ si vous en avez le temps, sur la page 369, vous y verrez cité un Ecrit français de Launoy, où il a appris que René Mgreak, Angevin, etc., (lisez Moreau). Or quel est cet Ecrit fran-» çois, et où se trouve cette lettre de René Moreau ? Voilà ce que je cherche . Dans les lettres latines de Naudé {Genève, i66j, in- 12), je trouve plus d'une lettre à ce Moreau, mais aucune de Moreau à Naudé. Il me semble que depuis 1667 on a imprimé d'autres lettres de Naudé ; parmi lesquelles seroit peut-être celle que je voudrois de Moreau.
« Nous aurons incessamment le catalogue de M. (Paris) de Meysieu , qui possédoit force raretés : mais nous sommes à la veille de voir ouvrir un sanctuaire bien plus précieux, je veux parler de celui du duc de la Vallière^ qui menace ruine prochaine. Il avoit songé à vendre la totalité à Monsieur; mais le prix n'a pas convenu au Prince. En cas de mort, je désirerois fort que Monsieur fît cette acquisition. Une bibliothèque de cette espèce ne devroit pas être distraite, et conviendroit à merveille au possesseur du Luxembourg, où, bien gouvernée, elle pourroit servir d'aiguillon à celle du Roi. Il me seroit aisé de prouver à M°** la D"*» de Châtîllon, fille du possesseur, qu'une pareille vente en total pourroit être plus avantageuse qu'une vente publique par articles ; et il seroit facile de se concilier sur le prix, en payant partie comptant, partie en rentes viagères. Mais il faudroit que le Prince eût ce désir, et qu'il lui fût vivement inspiré pour sa gloire •
<c Je suis bien fâché que votre santé me prive de vos lettres; mais je n'ai garde d'acheter si cher un plaisir quelque grand qu'il fût... etc. »
Il est Acheux que nous ignorions à qui cette lettre intéressante fut adressée en 1779; nous avons tenu i la donner jusqu'à b fin ; la dernière pensée est d'one délicatesse Inen charmante.
Toutes les négociations , entamées du vivant dn Duc» échouèrent misérablement, et cet excdlent seignenr s'a alla de vie à trépas le 16 novembre 1780 ; il laissait une fille unique, M"* la D*** de Qiâtillon, et sa veuve lui survivait.
A la seconde vente de M. de Bruyères<lhalabre en 1833, figurait un précieux lot d'autographes qu'il serait, sans nnl doute, d'un puissant intérêt bibliographique de compulser et même de reproduire; malheureusement, malgré nos recherches, il nous a été impossible de savoir quel est aujourd'hui l'heureux possesseur des pièces prédeases dont suit rénumération :
Testament olographe du duc de la Vallière, en date do II juillet 1776. — Codicille du i*' mars 1777. — Lettre de la Duchesse, sa veuve, à Boudot , exécuteur testameouire de son mari, autogr. sig. — Lettre de la I>^ de Chltillon, fille du Duc, concernant l'abbé Rive, son bibliothécaire, autogr. sig.
Tout cela fiit vendu 21 fi*., et tout cela a disparu ; il nous faut donc nous rejeter sur les hypothèses.
L'abbé Rive, qui comptait fermement avoir la haute direction des ventes posthumes de son ancien maître, fat évidemment éconduit par la veuve et la fille du Duc, qui préférèrent à ce savant personnage, brouillon et emporté, le calme^ méthodique et positif Guill. de Bure; de plus l'abbé, paralt-il, n'avût point reçu d'émoluments pendant ses treize aimées d'exercice, mais il lui avait été fiût pro-
messe d'une pension viagère de 3000 livres ; cette pension fut réduite à 1200 liv.
De là, et franchement il y avait motif à exaspération, de là ces colères, ces rages, ces reproches acrimonieux, ces véritables accès d'épilepsie où tomba .fatalement le m^eu* reux abbé, cruellement blessé dans ses intérêts et froissé dans son incommensurable amour-propre ; et à ses terribles coups de boutoir, le Gros Guillaume qui se trouvait par le fait le vrai bouc émissaire^ mais qui avait assez de sang-froid pour faire passer les affaires avant la satisfaction de ses rancunes personnelles, ne répondit jamais que par quelques épigrammes timides, et qui certes n'emportaient pas le morceau, ainsi qu'on peut s'en convaincre en lisant la préface du grand catalogue de 1783.
L'abbé outré se retira donc avec sa pension de 1200 11 v., qu'il eut cependant la résignation d'accepter, et que lui servit jusqu'à sa mort la D^* de Châtillon ; il crut se venger cruellement en emportant avec lui toutes les cartes qu'il avait préparées, ce qui donna en effet un peu plus de mal à De Bure et à son très intelligent aide-de-camp, le jeune Van-Praêt, mais en définitive le catalogue n'en fut peutêtre p^ plus mauvais.
La dispersion de cette admirable collection fit un très grand bruit dans l'Europe littéraire ; de toutes parts accou* rurent pour prendre part au tournoi les libraires, les bibliothécaires et les amateurs ; la Hollande^ l'Autriche, la Prusse, l'Italie^ l'Angleterre, l'Espagne, etc., se firent représenter, et tous les commissionnaires étrangers vinrent disputer aux amateurs français les riches épaves que laissait après lui l'amateur le plus illustre et le plus ardent qui ait peut-être jamais existé.
Nous n'avons certes pas la prétention de nous appesunk
longuement sur les détails de cette vente.
La bibliothèque Nationale possède d'ailleurs deux vériubles monuments bibliographiques que tous les amis des livres ont cenainement bien des fois compulsés / nous voelons parler des catalogues interfoliès et longuement annotes, qui ont été légués par leurs propriétaires, MM. Guillaume de Bure et Van Praët.
Il se trouve dans ces notes volumineuses quelques détaib et anecdotes que Ton pourrait peut-être relever, exemple : Le Spéculum Immana Salvationts xylographique^ (p? 124) est vendu 1260 fr. pour la bibl. Impériale de Vienne : vcrid la note de De Bure :
« Ce fut le duc de Luxembourg, neveu du duc de la Vallière, qui pria M. l'archevêque de Sens, alors archevêque de Toulouse, de le lui procurer ; il l'eut pour 50 louis ; il y avait dix ou douze ans qu'il le marchandait ; il avait £ût agir, pour conquérir ce précieux volume, jusqu'au duc de Choiseul ; pour le décider à interposer son crédit irrésistible dans une affaire de cette conséquence, il lui avait rapporté que ces braves religieux (les Célestins) le céderaient pour quelques bouteilles de vin étranger, s'il en faisait lui-même la proposition. Mais le Duc, choqué d'avoir été compromis visà-vis de ces religieux qui connaissaient et appréciaient à merveille la rareté et l'intérêt du livre qu'ils possédaient fut très blessé d'avoir été si inconsidérément mis en avant par le duc de Luxembourg, et en garda longtemps rancune au duc de la Vallière. »
Beaucoup de bibliophiles possèdent le catalogue de la Vallière avec les prix, imprimés ou Mss. ; quelques-uns avec les noms des acquéreurs ; mais tous ces noms de
libraires coxnmissiennaires ne disent pas grand'chose; on nous permettra de dévoiler quelques anonymes.
Le libraire chargé de la vente acquit un très grand nombre d'articles et des plus importants, pour la bibliothèque du Roi (imprimés), pour M. de Mac-Carthy, M. de Montaran, pour l'abbé de Mayence, qui représentait l'Evêqueélecteur^ pour M. de Lussaret, M. de Montaynard, M. Paris de Meyzieu, M. le Duc de Penthièvre, M. de Perthuis, etc.
Béjot, qui achète un grand nombre de manuscrits, était conservateur de ce département à la bibliothèque du Roi, et ce fut à cet établissement qu'entrèrent ses nombreuses et intelligentes acquisitions.
Le libraire Tilliard, cet excellent vieillard que nous avons connu presque centenaire, achetait au nom de M. Bolongaro-Crevenna, de M. Carpenter, de M. CoUaert, libraire de Bruxelles, de M. de Laporte, etc. Son bordereau se monta à 31785 liv. 18 sols.
M. Crevenna d'Amsterdam, que nous venons de nommer, dont la très nombreuse bibliothèque fut vendue six ans après, partageait ses commissions entre De Bure et Tilliard ; mais ces commissions étaient parfois ridicules ; ainsi pour le n^ 4880, qui fut acquis moyennant 700 liv. 9 sols pour la bibliothèque Impériale de Vienne, il avait donné une commission de 180 à 310 livres, suivant la condition.
Mérigot jeune, libraire de Paris, achetait spécialement pour le comte Rewiczky, dont la belle bibliothèque fut depuis acquise en bloc par Dibdin pour lord Spencer.
De Tune, libraire de La Haye, présent à la vente^ avait quelques commissions de Crevenna, mais il acheu beaucoup plus pour la bibliothèque de la Haye et pour quelques riches cabinets Néerlandais.
Chardin, le célèbre libraire parisien, avait, croyons-nous, la commission de M. d'Hangard, de Mèon et de M. Firmin- Didot.
L'abbé Strattman, l'un des gros bordereaux de la vente, représentait la bibliothèque de l'Empereur à Vienne^ dont il était l'un des conservateurs.
Le grand libraire florentin, Molini, n'acheta qu'un petit nombre de livres pour la Laurentiane et la Magliabecchiana, et quelques volumes d'assez peu d'importance pour les amateurs ultramontains.
Payne, le célèbre English bookseller, était chargé des commissions de M. Grenville, de lord Spencer et du duc de Roxburghe ; le marquis de Blandford (fVhite Knight) et sir Mark Masterman Sykes n'achetaient pas encore à cette époque ; le dernier n'avait que treize ans, et c'eût été là une précocité un peu bien extraordinaire.
Parmi les amateurs présents au tournoi, dont les bordereaux eurent quelque importance, nous citerons : le marquis de Méjanes, l'abbé de Prémontré, Ni^l de S^-Ceran, Neerman, le duc de Cossé, Née de la Rochelle, Bailly, depuis maire de Paris, Naigeon, M. de Sept*Chesnes, M. de Saint-Cergues , le comte Durazzo, marquis de Paulmy, LoUiée, Laujon, Elmsly, libraire de Londres, Yzquierdo, qui représente Le Camus de Limard, et enfin M"** la D»** de Châtillon, qui, entre autres acquisitions intelligentes, n'eut garde de laisser échapper la Guirlande de Julie^ (n® 3247), cet incomparable monument de la galanterie française, qu'elle paya 145 10 livres, et qui est encore aujourd'hui la propriété d'un de ses descendants, M. le duc d'Uzès.
Il serait bien intéressant, croyons-nous, mais malheureusement ce travail nous entraînerait trop loin, de donner".
i^* La liste des articles doubles ou triples» dont quelquesuns d'une singulière importance; ainsi nous pourrions signaler des doubles non portés reliés aux armes de Fran* çois P' et autres personnages historiques.
2° L'indication des provenances bibliographiques, Q. d'Urfé, Colbert, comte d'Hoym» etc., que le catalogue omet fort souvent, et qui ne sont pas dénuées d'intérêt.
3<' Compléter la nomenclature et donner le détail des pièces gothiques comprises dans les recueils de poésie, de facéties ou d'histoire, et dont les premières seulement figurent au catalogue.
Mais ce supplément excéderait évidemment les bornes d'un article, et ce serait la lecture d'un gros volume qu'il faudrait imposer aux abonnés des Miscellanies bibliographiques, lesquels auraient parfaitement le droit d'être médiocrement flattés d'une prolixité aussi exubérante.
La vente du duc de la Vallière commença le 12 janvier 1784 et dura jusqu'au 5 mai suivant; il y eût 81 vacations pour 5668 numéros; en admettant 700 ou 800 articles doubles, on arrive à une moyenne de 80 numéros par vacation ; nos pères savaient la valeur de l'aphorisme : Chi va piattOf va sano ; ou peut-être tenaient-ils à savourer et prolonger leur jouissance. Aujourd'hui nous vendons plus vite et plus cher^ sinon mieux.
La plus forte des vacations est celle du lundi i*' mars, qui produit 20762 fr. 12 sols; c'est là que figure la Guif' lande de Julie ; la plus faible est celle du samedi, 20 du même mois, qui ne donne que 1106 fr. 16 sols.
L'état du total fdt par le libraire chargé de la vente est de 465333 liv. 14 sols; celui que donna M. de la Ville, liquidateur de la succession, montait à 466135 liv. 17 s., parce
qu'il y ajoutsit les livres imparfaits revendus, qu'il de déduire ; enfin le produit consigné à la suite deA>> des prix imprimés, qui doit être le chiSie vnd, n'est qœ^ 464677 liv. 8 s.
Nous n'ajouterons rien à cet éloquent résultat. Qpd serait aujourd'hui le produit d'une pareille vente ? Questitx oiseuse, s'il en fût, et qui d'ailleurs ne peut être résolu^ même hypotliétiquement. Trente ans plus tard, les prix de la vente de 1784 étaient triplés; exemple ; le n' 5058, k MoHSirckl sur vélin, aux armes de Qaudc d'Urfé, est adjii^ moyennant 640 liv. à M. de Mac-Carthy ; lors de la vente du célèbre amateur toulousain, en 181;, ce noble livre est payé i Soo livres par Van-Praet pour la bibliothèque ia Roi. Aujourd'hui un exempi. sur vélin de la 2' édition dtt même ouvrage, sans provenance, est vendu 3050 fir. cher M Ambr, Firmin-Didot.
A la an de cette même année 1784 paraissait le caulogM de la seconde partie de la bibliodièque, dcmt la lidacôcn avait été confiée au laborieux libraire Jeut-Loc Nyao, r^ni: l'effirayant total des livres décrits monte k atiSJ? numéros, formant 6 gros vcdumes in-8 ; U vente devait te faire dans les premiers jours de décembre 1784; elle n'eiit pas lieu.
Chacun sait que te marquis de Paulmy acquit cette prodigieuse collection en bloc, et qu'elle forme aujourd'liui k principal fond de l'Arsenal.
Ce qu'il y a dans ces 27000 n<" de hvres chaniunts> introuvables, inconnus, de merveilles en un mot, est ini> ma^nable ; notre excellent ami, Paul Lacroix, qtii en est le conservateur, qui en fait ses déUces de tous les instants, vous en parlera un jour ou l'autre avec quelques
dëtails, et beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire.
L'on verra clairement alors que Tabbë Rive n'avait pas absolument tort quand il accusait son riche et heureux rival, le Gros Guillaume, de manquer de goût, de savoir, et de connaissances spéciales ; il y a là en foule des trésors de rareté et d'élégance, d'une condition et d'une fraîcheur de reliure exceptionnelles, qui eussent dû remplacer, avec toutes sortes d'avantages, nombre d'articles qui figurent, on ne sait trop à quel titre^ dans les rangs de la collection dispersée au vent des enchères publiques.
Ainsi donc le duc de la Vallière a possédé Ténorme quantité de 41958 numéros de livres; ce qui, si l'on veut diviser les recueils de pièces et tenir compte des doubles non enregistrés aux divers catalogues, représente certainement plus de 50000 articles, tous intéressants ; nous dirions presque, malgré les déblatérations de l'abbé Rive, tous précieux.
Jamais, à l'exception de Richard Heber, un simple particulier n'a réuni une aussi formidable armée.
Les diverses ventes de Rich. Heber comprennent, il est vrai, plus de 60^0 articles, et dans le nombre se rencontrent assez souvent des livres précieux, rari nautes^ mais quel contraste I ô saint patron des bibliophiles ! Lisez quelques pages des insipides catalogues du gentleman anglais, et vous parcourrez ensuite avec ravissement les splendeurs des catalogues du noble Duc.
Notre modeste travail ne serait pas complet, si nous n'sqoutions, en guise de dessert ou de post-face quelques mots sur le bizarre et excentrique personnage, dont nous avons si souvent parlé, sur le bibliothécaire du Duc^ l'abbé Rive.
— « Sa place sera-t-elle parmi les grands hommes oa dans la classe des hommes singuliers? La question esc ajournée à trente ans. » — Cette question nous laisse assez froid, mais il est cependant à peine nécessaire de dire qu'elle a été tranchée^ et radicalement tranchée depub longtemps.
L'abbé Rive avait été appelé à Âix, nous croyons l'avoir déjà dit, pour prendre la direction de la bibliothèque du marquis de Méjanes ; après force déboires que lui attira, il faut bien l'avouer, son intraitable caractère^ il s'en vint mourir à Marseille, le 20 octobre 179 1, et sa bibliothèque y fut vendue en 1793 ; elle comprenait 2553 n°*, parmi lesquels se rencontraient, très clair-semés, quelques volumes assez précieux.
n avait laissé un assez bon nombre de Mss. de la dernière heure; — « Nous aurions désiré de posséder les Manuscrits curieux que l'abbé Rive a laissés, mais son héritier les a mis à un prix qui ne nous a pas permis d'en faire l'acquisition, » dit le libraire Âchard, qui avait acheté la bibliothèque du défunt et la vendait pour son propre compte I Mais que c'est bien là le £iit de l'héritier de l'abbé Rive et comme le vaniteux bibliographe a dû tressaillir d'orgueil dans son cercueil I
L'abbé Rive, on le sait, a pris soin de léguer à la posté* rite la liste des ouvrages imprimés ou Mss. dont il s'était rendu coupable.
Dans les dernières années de sa vie l'informné bibliographe était affligé d'une terrible maladie, peu connue jusqu'alors, mais dont la science a eu à enregistrer plusieurs spécimens depuis nos dernières révolutions; on peut baptiser cette affection morbide du nom générique d'Hydrophobie littéraire.
— lOI —
A cette singulière affection, incombe la responsabilité de cette dernière publication de TEneigumène ; c'est peut-être la plus violente et la plus enflammée de ses nombreuses diatribes : qu'on en juge par ce colophon :
A Eleutheropous
De rimprimêrie des Anti-Copèt, des Anti-Jeân-de-Dieu', des Antî-Pascalis, ces anti-^edautables fléaux de la riginiration Jrançoisêy et de la vraie liberté nationale, Van 2^ du nouveau siècle françois.
Qpel pathos, ô mon Dien I
Et au début de ses invectives, comme il parle de la clique des Porte-Mitres :
«Ha voué une haine implacable à ces horribles mortels.... Q}i'on ne soit pas surpris de cet acharnement inex* tinguiUe contre de pareils scélérats ! »
Inextinguible ! c'est bien le mot d'un Hydrophobe !
Mais ce violent pamphlet n'en est pas moins, malgré ses fatigantes exagérations, l'un des plus intéressants opuscules du trop fécond écrivain.
Qpe l'on nous permette de citer les premiers mots d'une notice nécrologique, qu'un am} anonyme, (Perrin de Sanson, peut-être), a consacrée à la mémoire de l'excentrique personnage :
— « L'abbé Rive, dit son bienveillant bibliographe, est connu dans le monde savant pour un des meilleurs biblio^ graphes qui aient existé. Les ouvrages littéraires qu'il a publiés ont forcé ses ennemis même à faire l'éloge de sa vaste érudition et de sa critique sûre....
« Le caractère bouillant de l'abbé Rive, aigri par l'injus-
ûce et le malheur, l'a porté, dès les premiers jaars de li Rivoiuiion, à faire connaiire les intrigues dont U a été «ictinie, sa plume féconde a produit quelques brochures, <léjl tombées dans l'oubli qu'elles méritent. Maïs l'histoire ne logera pas le savant bibliograplie d'après les écarts de M-i demicfs jours. i
■ Parmi les absurdes calomnies débitées sur son cotnpct. il en est une que je ne saurais passer sous silence : — Tool en enrichissant la bibliothèque du duc de la \'allière, dît Pcignot, il eut le secret de se fournir de livres rares et précieux. — M. l'abbé Rive, aussi économe que rangé dins ses affaires, ne dépensait qu'en achat de livres. II a employé, pour former son cabinet, dont M, Achard a poblié le caalogue, une partie de ses appointements, le produit de m écrits, et 22000 fr. que M"' de Molléges, lui a prêtés k différentes époques, et qui ont été remboursés après la mon de l'abbè Rive. Il n'est aucune des personnes qui l'ont qipiochè qui ne fiuse l'éloge de sa scmpaleose probité... Aa reste il a été bon parent, ami chaud et excelleot mdtn. Le seul domestique qc'il ait en pendant 24 ans, l'a fieait comme s^ xvoit perda son père... *
Qjielle conclusion derons-noas tirer de ces dépondoos contradictoires î il nons semble que la résultante de Fcdquéte s'impose logiquement à tous les bons esprits.
L'abbé Rive fiit tm philologue distingué, un bîblic^nqihe consommé : le hit est indéniable. — H fut ion parent, am dkuid, excdlent nu^ttt : nous n'y contiedistuis point. — B fat d'an absolu désintéressement : nous en donnons acte de grand cœur.
Toutes ces qualités du domaine privé corathoent ce
qu'on est convenu d'appeler on honnête homme et un homme èrudit.
Mais...
Dame Nature» en le formant» eut le caprice de créer un porc-épic (et non ^ique, comme ^iinnocenîe coquille d'un prote l'a fait dire à un académicien de nos amis); ce porcépic, d'humeur atrabilaire, était en outre affligé d'une dose incommensurable de vanité, (le cas n'est pas absolument rare parmi les membres de ce sous-genre intéressant qu'on appelle l'homme de science I) Enfin les dernières années de sa vie sont ravagées par des accès intermittents de Deli« rium et dHydrophobie littéraire ; accès que son ami, par suite d'un euphémisme compatissant, qualifie doucement à^écarts des derniers jours*
Voilà, croyons-nous, l'homme et l'homme vrai.
Maintenant et pour clore cette interminable digression qui doit commencer à énerver les patients lecteurs des Miscellanies, auxquels nous demandons encore quelques minutes de répit, qu'ils nous permettent d'introduire, sous forme d'appendice caudal, une ou plusieurs lettres de l'abbé à son ami Périn de Sanson * ; elles offrent un certain intérêt littéraire et nous semblent particulièrement caractéristiques.
« J'ai reçu en son tems, cher ami, les six cents livres que vous m'avez &it compter par M. GordaS en août dernier.
Depuis mon retour de la Suisse, je suis resté vis-à-vis de tous mes amis et de tous mes correspondants dans un profond silence, parce que les astutioles et les petits maniges de
* La bibliothèque de Périn de Sanson fut vendue à Âix en i836 ; le catal. în-8 comprend 74 pp.
— 104 —" l'h^imment' Tfcàt Jean de Dieo, qui occape le si^ uciûépiscopal de cène ville, et qne le Tiers-Etat de la Provence appelle Jean de la Croix, m'ont occasionné on nouvel ouvrage anqnd j'ai mis la main vers k mflien de jniUet dernier, et dont j'ai fini le corps seulement vers la fin de janvier de cette année.
(Cette lettre qui n'est pas datée, est dn mois de mars on d'avril 1789.)
Le tems, que j'ai été obligé de donner à la composition de ce nouvel ouvrage, a suspendu les soins que je devms consacrer à la continuation de mon Réveil matin.
Cet ouvrage sera intitulé :
La chasse aux Bibliographes a aux Antiquaires mal-itvisis^ suivie de beaucoup de notes critiques sur V Histoire de l'ancienne Typographie et sur diverses matières HUidogiques et bibliographiques ^ ainsi que de ^usieurs éclaircissements sur la r^ormation des lettres en France, sur diverses parties de son droit public, et de la Provenu, concernant principalement la contribution de ses trois ordres, et la manière ridicule, frustratoire, ir^'urieuse et injuste, dont son administration se conduit par rapport à la Bibliothèque, que le Marquis de M^'anes a léguée à cette Province*
Vous voyez, cher ami, par le titre de cet ouvrage, combien il sera intéressant, et le terrible courage que la nature a mis dans mon esprit.
Rien n'est capable de m'arrèter, quand les Astutioles et l'Injustice viennent me provoquer.
L'ouvrage dont je vous parle, sera en deux volumes in-8, dont chacun contiendra au moins trois cents pages . Je n'en ai £iit tirer que 300 exemplaires dont 50 sur
papier de Hollande. Ceux-ci je les vendrai 36 liv. et les autres 18 liv.
Je voudrois que vous vissiez Esprit du Palais-Royal, ou Ârdouin, pour leur proposer l'athat d'un nombre de ces exempl. Je les leur laisserois avec une remise de six livres tant sur le papier d'Hollande (sic) que sur le papier de 12 liv. la rame.
S'ils ne se dépèchent ils courent risque de n'en point avoir, etc.
Si vous avez jamais lu un ouvrage profond^ tris serri, très suivi, tris méthodique y tris curieux et tris utile (ouf!) ce sera celui-ci ; il servira non seulement aux plus grands sçavants bibliologues, mais encore aux vrais amateurs.
Je suis bon juge et je suis très juste. La sévérité que j'exerce contre moi ne me rendra jamais idolâtre de moimême.
(Ici se place une abominable semonce donnée au malheureux Perin de Sanson, qui s'est permis de mal juger les ouvrages de l'abbé, qui les a accueillis (Horresco f) avec sarcasmes, etc.
Puis une diatribe contre le P. Laire et l'abbé Mercier, etc., etc., la lettre a 9 pages in-4.)
Nous demandons à continuer ce dépouillement :
« J'ai reçu, très cher ami, votre lettre du 3 janvier courant; je l'ai trouvée bien différente de celles que vous m'aviés écrites pendant longtemps auparavant. Je n'y ai plus apperçu que le véritable ami, et c'est pour cela que je vous ai rendu toute mon amitié.
« Vous recevrés de moi, lorsque Toccasion s'en présentera, cinq nouveaux ouvrages, gros ou petits, dont quatre m t
— io6 —
seront sur papier de HoUande^ et dont le cinquième n^est tiré que sur un seul papier.
Le premier est un opuscule intitulé la
Ugiu ManacbaU Anti'Eliémcvynaire, contre divers moines, et nommément contre les Gueux de Qiartreux de cette ville, qui refusèrent de m'aider ce mois d'août dernier pour une aumône d'environ iio ou 115 liv. qu'il me falloit dépenser pour payer les dettes et le retour d'un pauvre Parisien dans sa ville natale.
Vous y trouvères, aux pages 11 et 12, le foudroyement des violets; aux pages 27 et 28 l'extirpation de toute révélation positive, et sur la page 6, une lettre à la garde nationale de Lyon, envoyée aussi en manuscrit aux mêmes gardes nationales de Bordeaux, de Paris, de Rennes et de Rouen, contre la méprise de la notre assemblée nationale à faire de notre clergé un corps national, tandis qu'elle ne devoit en faire qu'une secte uniquement salariable, aux dépens de ceux qui voudroient y croire.
Le second est ma Chronique liitiraire^ ou l'histoire critique de mes ouvrages manuscrits et imprimés, ainsi que de différens secours que j'ai fournis pendant longtemps à diverses personnes de lettres. C'est un Rivianà très curieux, très sçavant et très utile; il est rempli d'anecdotes épistolaires, qui cimenteront d'une manière très irréfragable la réputation littéraire que je me suis incontestablement acquise dans l'Europe, et qui abasourdiront pour toujours les Gros Guillaume, les Van-Praet, les louches Mercier, les impudens Anisson, et tous les gens de cette sorte.
Cette chronique sera suivie d'un Appendix d'environ six pages, contenant une missive que le sçavant Sennebier de
Genève m'a écrite sur ma Chasse aux bibliographes.,., en décembre dernier.
U me marque dans cette lettre que mon ami Diodati^ premier pasteur de l'Evangile, et premier bibliothécaire de Genève, lui avoit prêté ce livre, qu'il veut l'avoir pour lui, qu'il l'a lu et relu, qu'il est composé par un des plus sçavants bibliographes du siècle et du monde, qu'il veut le relire encore, et l'étudier à fonds, parce que ce ne sera que par lui qu'on évitera les erreurs et qu'on les craindra.
Voilà, cher ami, un homme du métier, qui n'est pas conmie vos jaloux Mercier et Anisson.
Le troisième est un mémoire très curieux, pour me faire payer mes émoluments et mes indemnités.
Le quatrième est une lettre des frères Anti-politiques , c'est-à-dire des hommes vraiSy justes et utiles à la pairie, réduits ici par moi depuis le 3 1 octobre dernier en assemblée particulière d'excellents patriotes pour le maintien de la nouvelle constitution.
Cette assemblée n'est composée que de paysans et de bas artisans.
(Suit une longue diatribe contre les Violets et les Eglisiers de toutes sortes, qui ne sont que des Ministres imposteurs ou idiots.)
Le cinquième contient une lettre des mêmes Anti-politiques aux commissaires qui sont venus de Paris ici, plus une autre lettre de moi aux mêmes commissaires, et une copie exacte de ma lettre rapportée dans le n*> 59 de Des Moulins (probablement dans Les révolutions de France et de Brahant\ telle qu'elle lui a été écrite, et non pas avec les soustractions et les changements que ce bon et excellent
— io8 —
ami, et très vertueux patriote, a cru devoir y faire, surtout en faveur de vos Marseillois.
Vous sçavez, cher ami, que tous mes ouvrages seront rares ; conservés bien ceux-ci.
Je ne tiens aucun de mes ouvrages à Paris, je les envoyé d'ici. Cependant j'ai encore cinq exemplaires de ma Chasse aux bibliographes chez M. Delaunay fils ; je les ai réduits au prix de 12 1. sur papier commun en les envoyant à'I' Assemblée nationale. Si on veut de ceux-ci, on pourra aller chez M. Delaunay. Je vous envoyé pour exciter à l'achat de ceux-ci la lettre de Sennebier, et suis tout à vous Cordi et aniffio, . .
L'abbé Rive.
Cette lettre n'est pas datée, mais l'abbé Rive parle de l'Assemblée nationale; c'est évidemment la Constituante qu'il désigne ainsi, nous la croyons tout à fait de la fin de janvier 1790, et nous avons eu tort de la donner avant la suivante, datée du 17 janvier 1790.
Nous extrairons de celle-ci quelques passages curieux :
— Etes-vous, cher ami, absorbé par les afiaires publiques, ou ne suis- je plus dans votre cœur ? Eh ! quoi vous restez près de six mois sans m'écrire...
Voilà quatre nouveaux ouvrages que je viens de faire imprimer, depuis octobre dernier, et en voicî bientôt im cinquième qui paroitra dans deux mois au plus tard.
Parmi les quatre ouvrages que je vien^ de publier, il y en a deux qui portent chacun un titre singulier, l'un de Lettres violettes, et l'autre de Lettres purpuracies.
Le premier est de 96 pp. în-8^ et contre l'archevêque d'Aix, un de ses grands vicaires, et Tévêque de Fréjus, un de ses suf&agants, à cause que ces trois fameux et tribs brillants personnages ont eu la suprême astuce de faire insérer, dans le procès-verbal des faux Etats de Tan passé, une déclaration folle, illégale et très injuste pour suspendre mes émoluments, ainsi que ceux du sous-bibliothécaire pendant la même année. Je vous demande^ si une pareille sagesse d'administration a dû échapper à ma plume.
Le second, qui est de 116 pp., est contre les Consuls de cette ville, qui sont en même temps administrateurs de la province, parce que leur bas vasselage envers les anciens despotes violets, qui, pour l'encens qu'ils en recevoient, leur laissoient dévorer toute entière cette pauvre Province, ne les a pas rendus opposants à cette fausse déclaration.
Vous présumez à merveille comment ils doivent être menés dans ces mêmes lettres qui sont ainsi nommées à cause de la pourpre qu'ils portent encore pour quelques jours sur leurs épaules, mais qu'ils ne porteront plus dorénavant.
Le troisième et le quatrième avaient été composés, l'un en 1781 et l'autre en 1772.
Celui-ci étoit encore manuscrit et vous le connoissiez. Il est sur l'origine de la souveraineté, et la forme de destruction à suivre contre les Parlements. Vous y lirez des choses, quoi qu'il soit plus ancien de dix-huit ans, bien plus solidement frappées, que celles qu'on trouve dans la déclaration des droits de l'homme par nos Etats.
Celui-là avait été déjà imprimé en la même année qu'il a été fait, à Bruxelles. C'est mon Ode sur la liberté naturelle que vous connoissiez aussi.
— IIO —
fin la faisant réimprimer, je Tai adaptée aux circonstances présentes, et je l'ai enrichie de notes très curieuses.
Le nouvel ouvrage que je finis aujourd'hui ne contribuera pas peu au développement des affaires nationales par rapport aux biens ecclésiastiques, à nos Signori les évêques, à nos ministres ClergisUs (on ne disait pas encore Cléricaux), et à l'entretien de notre culte, dont je diminue les frais étonamment (sic), et dans lequel je fais entrer beaucoup de fragments de mes Lettres fhilosophiqaeSy contre notre haut clergé, en faveur des Théistes et de tout ce qu'il y a de bons penseurs dans la nation. »
Encore un peu de patience, et nous avons fini ; voici la dernière lettre que nous citerons :
A Aix, le 8 juillet 1 790.
Il y a près de six mois, cher ami, que nous ne nous sommes écrit ni l'un ni l'autre.
Pour moi j'ai une excuse^ parce que vous n'ignorez pas qu'un auteur qui compose ne doit jamais se distraire par des lettres, lorsque son travail est très fort en principes, et très profond en érudition {sic).
Mon frère qui doit arriver aujourd'hui à Paris vous remettra six nouveaux ouvrages dont quatre imprimés de frais depuis six ou sept mois, et dont deux autres qui avoient vu le jour auparavant, soit en Ms., soit en ancienne impression.
Tous ces livres vous sont envoyés sur papier d'Hollande (sic) en présent.
II n'y a eu sur ce papier que 10 exemplaires de mes Lei-
très violettes f lo de mes Lettres pur puracies, 20 de mon Ode, autant de mon Accomplissement de la Prophétie faite en 1772, 100 de ma Lettre à Des Moulins et 50 de ma Lettre philosophique à VEvique de Clermont.
Je vous avois déjà marqué que je vendois sur ce papier au moins 9 iiv. mes Lettres violettes et pur puracies ensemble.
Je vends actuellement ma Lettre philosophique à VEvique de Clermont 15 L, et 30 s. celle à Des Moulins sur ce même papier.
Il n'y a en tout de cette Lettre philosophique et de ma Lettre à Des Moulins que 250 exemplaires pour celle-là et 200 pour celle-ci.
Mes Lettres violettes et purpuracées^ ainsi que ma Lettre • philosophique vous apprendront les motifs de mon occupa^ tion nécessaire à de pareils ouvrages, et vous verrez que j'ai été malheureusement engarié (sic^ tracassé) de plusieurs côtés et surtout par le Moine blanc et noir qui m'a beaucoup trop fréquenté, parce que le prélat de Sens qui le faisoit agir, s'imaginoit que je mourrois bientôt, et qu'il auroit de mes héritiers ma défroque pour un morceau de pain, surtout si Jean de Dieu d'Âix par sa malice infernale me tracassoit beaucoup.
Il est certain que je puis mourir aujourd'hui ou demain, mais s'il faut en juger par la tête que mes derniers ouvrages et sunout ma Lettre philosophique et ma Lettre à Des Moulins vous présenteront, il faut espérer que l'Etre des Etres me départira encore un bon nombre d'années à vivre.
(L'abbé mourait un an après.)
c( Je veux absolument me tirer d'ici. Les hommes de cette ville y sont presque tous vendus au rampement, à la bassesse, à l'argent, et aux infâmes plaisirs. Us sont de vrais
automates pour tout ce qui s'appelle études et connoisr sanccs.
Je vendrois mes livres à fonds perdu pour me tranquilliser pour toujours.
Un libraire de Londres me les a demandé (sic) depuis six mois ; mais la crainte de les voir s'éparpiller entre les mains d'un vendeur de livres m'a empêché jusqu'à aujourd'hui de lui faire réponse.
Si vous vouliez les joindre à votre cabinet et en faire un superbe pour M. de Chalandray, je repartirois demain pour Paris.
Mes livres valent selon mon estimation 63,000 liv., parce que j'ai acheté beaucoup de raretés dans mes courses en Suisse ; mais comme j'en placerois le fonds en viager sur trois tètes qui sont l'une de 5 5 ans et dont les deux autres en passent 60 avec des infirmités chacune» je me bomerois au 8 pour cent.
Revenons, monsieur et cher ami^ si j'ai une excuse moimême de mon retard à vous écrire, ainsi que je viens de vous le faire remarquer, pouyez-vous en dire autant du vôtre ?
La seule mauvaise humeur qui vous chagrine contre moi est la cause de votre silence; et vous ne prévoyez pas qu'en augmentant mes chagrins, vous m'avancez, à votre perte, du tombeau !
Ne soyez pas, très cher ami, si froid à mon égard, parce que je suis très certainement à plaindre en tous sens^ avec la plus bdlc âme, et le cœur le plus franc et le plus sincère qu^on puisse trouver parmi les humains !
Lisez bien ma Lettre philosophique à l'évèque de Qermont, et observez-y bien la Tète que Dieu m'a donnée.
Cet ouvrage sera plus utile dans les législarares futures.
que dans celle-ci, où les esprits n'étoient pas encore préparés à la parfaite régénération de notre France. »
(L'abbé change de thèse et parle des arrérages de sa pension de 1200 liv. ; il termine :)
« Faites que je recouvre bientôt ce fonds puisque mes émoluments sont arrêtés ici sans rime ni raison depuis le 26 décembre 1788 jusqu'à présent par le seul despotisme de notre Gueux de Jean de Dieu, cet infâme prédicateur des Capucins de la rue S'-Honnoré ! (sic). Mais tout s'arrangera, Dieu aidant, dans nos prochains départements. Adieu, cher ami. »
L'abbé Rive.
Ici finit le Riviana « Claudite jam rivos, pueri. »
Jean POCHE.