‹ Miscellanées bibliographiquesChapitre 27 sur 52 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

ET SES PRÉTENDUES ATTAaUES CONTRE VICTOR HUGO

ffiN n'est plus difficile à détruire qu'une légende acceptée sur une personnalité en vue, surtout s'il s'agit d'un écrivain ou d'un artiste. C'est en vain que l'intéressé tente parfois de se défendre lui-même; on a tort dit-on dans sa propre cause, et le plus souvent les faits faux sont irrévocablement admis comme vrais, le jour où une voix sincère s'élève par exception pour soutenir l'innocent.

C'est une de ces légendes, et des plus accréditées, que nous allons essayer ici de réduire à néant. Il s'agit des prétendues attaques d'Alfred de Musset contre Victor Hugo.

Cette accusation est si bien admise que M. Paul de Musset dans la notice qu'il a consacrée à son frère en 1866 (en tête de l'édition in-quarto de ses Œuvres posthumes), a cru devoir

imprimer en note ce qui suit, à k page 15 de son travail :

« On a dit qu'il (Alfred de Musset) avait profité de la liberté d'écrire des articles anonymes, pour attaquer M. Victor Hugo; cette accusation n'a aucun fondement, il n'a publié dans le Temps que deux morceaux de critique littéraire , l'un sur les Pensées de Jean-Paul^ l'autre sur les Mémoires de Casanova, Ses autres articles sont des revues fantastiques, sur des sujets de circonstance, et qui ne renferment d'attaques contre personne, comme on peut le vérifier par la lecture du volume de Mélanges. — Heureusement Alfred de Musset a conservé les numéros du Temps dans lesquels il avait écrit. »

Disons incidemment que M. Paul de Musset n'était pais tout à fait exact lorsqu'il rédigeait cette note; son frère n'avait pas gardé tous les numéros du Temps où il avait écrit, car il manque plusieurs morceaux de cette série dans le volume des Mélanges; du reste M. Paul de Musset l'a reconnu lui-même plus tard , puisqu'il a dit dans le livre qu'il a publié sur son frère en 1877 (page 99 de l'édition Charpentier), que les articles d'Alfred de Musset au Temps : « ont été réimprimés en 1866, sauf deux ou trois qu'il a été impossible de retrouver, »

C'est, pensons-nous, dans la France littéraire qu'a passé pour la première fois l'accusation qui nous occupe. On y trouve ces lignes, à la page 126 du n*' de juillet 1834, dans un article d'Alphonse Esquiros, intitulé Les fournaux, où il combat l'infaillibilité de la critique :

« Geoffroy, le critique à la mode de son temps, se déchaînait en 1812, contre le génie de Talma; en 1827, le grand comédien meurt, et voilà que tous les journaux, sans exception, s'écrient que la gloire du théâtre s'en est allée

avec lui. — Voulez -vous des exemples plus récents ? M. Alfred de Musset, à la fin d'une critique visionnaire et fantastique qui servait de feuilleton à un numéro du Temps, voyait la couverture jaune de la Notre-Dame de Paris éternellement pendue à la fenêtre des libraires. Le succès a prouvé que si M. de Musset peut mettre à jsa disposition un talent de poète, il n'a pas le don de prophète. »

Nous allons trouver peut-être dans cette première attaque, l'explication et le sens de toutes celles qui l'ont suivie.

M. Paul de Musset dit positivement que son frère ne travailla au Temps que de Janvier à Mai 183 1 , et, en effet, le dernier morceau extrait de ce journal recueilli dans ses œuvres, est tiré du numéro du 6 Juin. Mais il existe dans le Temps des 31 Mai et 17 Juillet de la même année, deux feuilletons critiques sur la Notre-Dame de Paris , dont le second seul est signé rd. Peut-être a-t-on attribué à Alfred de Musset la paternité de ces articles , quoiqu'ils ne portent à aucun degré l'empreinte de son talent prime-sautier et original; cela expliquerait alors les injustes reproches qui lui furent adressés et dont l'attaque d'Alphonse Esquiros n'est sans doute qu'un écho déjà lointain; toutefois cela ne suffit pas pour la faire comprendre, car Esquiros semble avoir eu sous les yeux les pages mêmes d'Alfred de Musset; il en cite certains détails avec tant de précision, qu'il ne s'agit plus d'insinuations ou de suppositions plus ou moins vagues mises dès longtemps en circulation, mais bien d'une accusation en

* Il oublie cependant que son premier article a paru dans le no du 27 octobre i83o. Le récit que fait M. Paul de Musset de rentrée de son frère au Temps ne saurait donc être complètement exact non plus.

due forme, basée sur un fait, et appuyée en apparence sur des preuves réelles. C'était donc là une nouvelle énigme à découvrir, et nous pensons y avoir réussi.

On a vu qu'Esquiros parle d'une critique visionnaire et fantastique; précisément nous trouvons dans les Mélanges d'Alfred de Musset une revue fantastique publiée dans le Temps du 21 Mars 183 1, qui semble se rapporter parfaitement à cette appréciation.

Notre-Dame de Paris venait d'être publiée, et la fin de cette revue est conforme à ce qu'en dit Esquiros, sauf qu'elle ne désigne pas explicitement l'œuvre de Victor Hugo, et qu'elle n'est pas parue en feuilleton, mais bien dans le corps du journal. Voici du reste cette conclusion où, chose bizarre, le mot reliure qui se trouve dans le Temps est remplacé en volume par celui de brochure :

« Ce fut en ce moment que quelques oisifs, qui se miraient dans les glaces de la galerie d'Orléans aperçurent derrière une vitre , dans l'étalage d'un libraire , une brochure jaune qui y demeura clouée jusqu'à l'éternité. »

On le voit, le nom de Victor Hugo n'est pas même prononcé , et tout l'article en question ne parle ni de lui, ni de son roman; c'est une sorte de tableau de Paris étudié du haut des tours de Notre-Dame, dans le but de surprendre une minute d'attention de la foule pour lancer les œuvres d'un auteur qui discute avec son éditeur le moment opportun.

Quant à la reliure ou brochure jaune, bien d'autres volumes que la première édition de Notre-Dame de Paris, ont porté en 183 1, une couverture de cette couleur, et ce n'est pas une raison suffisante pour accuser l'auteur de Rolla d'avoir voulu désigner cet ouvrage.

Peut-être est-ce le choix pour cette revue de la plate-forme de Notre-Dame de Paris, au moment où l'œuvre de Victor Hugo venait de paraître, qui a fait supposer chez Musset une intention railleuse; peut-être aussi les noms d'Hemani et de Don Carlos, cités dans cet article, ont-ils plus encore fait croire à cette intention; quoi qu'il en soit, nous croyons, nous, qu'il est juste de défendre la mémoire du poète contre une accusation sans preuves. Non, Alfred de Musset n'a pu avoir les étroites rancunes et les mesquines préoccupations des petits honmies de plume qui se croient des écrivains; loin d'attaquer celui qui passe à juste titre pour le chef et le maître de cette école romantique dont Musset fut un des plus glorieux représentants, nul doute qu'il ne fut au contraire venu se ranger sous sa bannière, si le cor d'Hernani, comme celui de Roland, s'était fait entendre pour appeler à sa défense les féaux et les preux de son armée, les Théophile Gauthier, les Gérard de Nerval, et tous les combattants de cette brillante pléiade romantique qui tiendra une si grande place dans l'histoire littéraire du dix-neuvième siècle.

Charles de Lovenjoul.

TOST-sciii'Prvm

Il vient précisément de passer dans une vente d'autographes une lettre d'Alfred de Musset dont il nous semble piquant de donner copie ici ; quoique le destinataire soit inconnu on com-

prend facilement que le nom d'Alphonse Esquiros ne fut pas bien agréable à écrire pour l'auteur de Namoun.

Paris, 29 Août 18S4.

Monsieur

Il m'est absolument impossible de rien comprendre à l'erreur singulière qui a motivé vos deux lettres. Je ne connais pas M. Esquiros, je n'ai aucune raison pour demander son adresse. Vous-même, monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et je ne vous ai jamais écrit. Si l'on vous a adressé une lettre sous mon nom, il faut que quelqu'un ait trouvé plaisant d'imaginer ce quiproquo, dont je ne devine pas le motif. Dans tous les cas, si ce n'est pas simplement une erreur, c'est une plaisanterie d'asse^ mauvais goût, vous en conviendrez.

J'ai l'honneur de vous saluer.

(signé) Alf. de Musset.

6, rue du Mont-Thabor.

Page 1