DE LALCOOLISME ET DE SON TRAITEMENT DOSIMÉTRIQUE
A propos du livre du docteur Lentz : De l’alcoolisme et de ses diverses manifestations, etc., mémoire couronné par l'Académie royale de médecine de Belgique (1884).
En parcourant ce compendicux mémoire, nous avons été surpris de n’y pas trouver la partie relative au traitement. L’auteur s est renfermé strictement dans l’énoncé de la question de concours de 1881-1883 : « Déterminer, en s’appuyant sur des observations précises, les effets de l’alcoolisme au point de vue matériel et psychique, tant sur l’individu que sur sa descendance. « Pourquoi cet oubli de la thérapeutique? Est-ce que la médecine est complètement désarmée dans ces cas? Suffit-il d’une « histoire naturelle » comme disait le docteur Amédée Latour ? Pour notre part, nous pensons que non ; et que nulle part peut-être la médecine n’est plus efficace. Nous entendons la médecine armée de remèdes sérieux et adéquats : c’est-à-dire la médecine dosimétrique. Nous prendrons parmi les manifestations de l’alcoolisme celles qui exposent ces malheureux à être colloqués. Le Répertoire de 1870-71 a consigné une observation remarquable, tant pour la forme que pour le fonds. L’alcoolisme est un mal , social, auquel les gouvernements contribuent par leurs lois fiscales. L’extirper serait un grand service rendu à la société. Malheureusement peu d’individus ont le courage de s’arrêter sur la pente fatale où ils se sont engagés, il faut donc leur venir en aide. Voici cette observation :
M. J... est un vieil officier qui achève de vivre. Il ne termine pourtant pas dans un repos complet une vie qui a connu les privations et les sacrifices des guerres de la République et du premier Empire : il se livre encore aux affaires commerciales, et je soupçonne que ce n’est pas sans quelques tracasseries. Il porte si gaillardement ses quatre-vingts ans qu’on pourrait dire de lui, comme d’un compositeur célèbre : « Il a quatre fois vingt ans. » Pourtant, sous ces apparences de santé, se cache une infirmité qui le préoccupe et pour laquelle il vint me demander mes conseils. Depuis de longues années déjà, il est en proie à des accès d’un caractère singulier : tout à coup, sans avertissement d’aucun genre, son intelligence s’éteint et, comme un homme pris de fureur, il pousse des cris incohérents et agite frénétiquement ses bras, comme s il se
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défendait contre d’invisibles ennemis. Il reste debout... quelques secondes s’écoulent,et tout rentre dans l’ordre... il ne sait plus ce qui s’est passé. Je n ai pas. été témoin de ces accès, mais les personnes qui le soignent, me disent qu a ce moment il ressemble à un homme furieux qui va battre son entourage. Autrefois ces accès étaient rares, mais la vieillesse les multiplie, et — dans ces dernières années - il y a eu des époques où ils se sont reproduits quarante et cinquante fois, tant de jour que de nuit. La moindre contrariété les provoque, et tout est contrariété pour ce brave homme, dont l’irritabilité est extreme dans un pareil moment. Pendant ses crises, M. J... ne dort pas... il marche autant que possible à l’air libre. C’est, d’après lui, le meilleur moyen de se calmer. Bien de médecins l’ont traité et.tous ont cherché dans les narcotiques et les antispasmodiques le remède à cette étrange maladie. L’insuccès des confrères fut complet : sous l’influence de leur médication calmante, le système nerveux de M. J... ne se calme pas. Ce brave vieillard était'désespéré quand il vint me voir... Je pris connaissance de toutes les recettes qui lui avaient été données et, m’écartant absolument de la voie parcourue par les précédents médecins, je cherchai dans les médicaments excito-moteurs un succès que les calmants n’avaient pu obtenir... Je prescrivis les granules dosimétriques de sulfate de strychnine et d’acide phosphorique. Le malade prit chaque jour 8 granules de chaque... A peine cette médication était-elle commencée qu une diminution notable se fit sentir dans le nombre et la longueur des crises convulsives — lesquelles avaient lieu chaque jour... J’insistai sur le traitement, et je vis, peu à peu,les accès diminuer d’importance et enfin disparaître. Pendant un mois, afin de consolider la guérison, je fis prendre encore 4 granules par jour de l’une et l’autre substance. Tout était fini depuis deux mois quand la crise reparut avec violence... Jour et nuit le malheureux J... était en proie à une agitation qui faisait le désespoir de sa famille... Le même traitement fut institué et le même succès le couronna... J’ai pris cette fois la précaution de faire continuer pendant trois mois, l’usage des deux puissants médicaments qui m’avaient donné un si magnifique résultat... Six mois se sont écoulés et pas une crise nerveuse ne s’est produite. Depuis de longues années, M. J... ne s’est si bien porté ; ceux qui l’entourent ne l’avaient vu rester six mois sans être atteint de ses accès. » (D r De Neffe, professeur à l’Université de Gand.)
Faut-il dire que M. J..., comme tous les anciens militaires, avait abusé de boissons alcooliques?... Une « ronde » comme disent les troupiers. L’alcool dont était imprégné son système nerveux, y avait déterminé cette excitation qui amène les hallucinations, le délire, l’agitation et l’état menaçant qui les rend dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Il faut alors les colloquer. Mais pourquoi ne pas leur appliquer le traitement excito-moteur qui a si bien réussi au docteur De Neffe? Nous touchons ici à une question grave : aux phrénopathies dont feu le docteur Guislain a fait une étude approfondie, mais plus qu’en vue pie la psychiatrie que de la thérapeutique. Généralement on met les fous hors d’état de
nuire ; la porte du manicome se referme sur eux comme la dalle de la tombe. Ils sont morts pour la société et la famille; même ceux qui sortent guéris, ne retrouvent plus leur place dans le monde. Le mot de « fou » les poursuit ; et d’ailleurs ils ont perdu toute confiance en euxmêmes. Ceci prouve que notre système psychiatrique exige une profonde réforme. Pourquoi confondre dans de mêmes établissements ou maisons d’aliénés, les individus atteints de folie incidente, et ceux frappés définitivement— etleplus souvent irrémédiablement—defolie chronique? Pourquoi n’y a-t-il pas dans les maisons de santé et les hôpitaux, des quartiers avec tous les moyens pour le traitement médical des premiers ? Nous insistons sur le mot « traitement médical », parce que généralement on en fait peu ou point. Les médecins aliénistes sont des spécialistes théorisant, mais fort peu pratiquant. Ils croient à l’essentialité de la folie, comme à l’essentialité de l’âme. Mais pourquoi alors des médecins là où des directeurs spirituels? Cette dématérialisation de la folie fait qu’on néglige les moyens médicaux — du moins ceux qui seraient radicaux dans l’espèce. Ainsi s’explique le silence, dans les traités d’aliénations mentales, sur tout ce qui, de près ou de loin, concerne la thérapeutique. On n’en fait point parce qu’on n’y croit pas. Nous venons de dire que dans le volumineux mémoire du docteur Lentz la partie médicale est omise. Nous nous trompons : il est question du chloral dans l’observation XIII e , que nous croyons devoir rapporter ici, à cause de l’analogie quelle offre avec celle de notre confrère De Neffe.
Gessl, surveillant, quarante et un ans, est un buveur intrépide, chez lequel les abus antérieurs ont déjà produit une intoxication alcoolique évidente. Il souffre de catarrhe stomacal et ne prend presque plus de nourriture. Le 19, il se trouve moins bien ; il devient inquiet et la tête s’alourdit : il croit que des masses de monde s’assemblent dans la rue, que leur aspect est menaçant, qu’ils se tournent vers la prison avec des projets hostiles. Gessl alors se rend à la garde, requiert deux soldats et arrête, au milieu la foule imaginaire, deux paisibles passants, les entraîne malgré leurs protestations au bureau de police et fait son rapport sur ce qui s’est passé. A sa grande surprise on relâche ceux qu’il avait arrêtés et on le prie de rentrer chez lui. Pendant son retour il se croit menacé, poursuivi de figures sinistres et a toute la peine du monde à fuir. A la maison, il entend des voix menaçantes : « C’est lui ! c’est l’homme noir ! » Gomme il craint d’être J assassiné, il s’arme d’un couteau et d’une hache et fond sur la multitude imaginaire, jusqu’à ce que l’on parvient à le désarmer. La nuit suivante, il est inquiet, anxieux ; il délire. Le 20, au matin, il est sans fièvre ; son regard est inquiet, sa face congestionnée, la langue et les lèvres tremblent, le corps est couvert de sueur ; le pouls est ralenti, l’urine albumineuse; pendant la journée apparaissent des visions d’animaux : rats, souris, etc. Sous l’influence de 2.50 grammes de chloral, il
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s’endort en offrant des secousses convulsives, et après une bonne nuit, s’éveille le lendemain très lucide ; il se rend compte de ses erreurs délirantes relatives aux visions d’animaux, mais non de celles de brigands ; il continue à affirmer qu’il a défendu la prison contre l’invasion et qu’il a vu ses collègues et les autres surveillants précipités et noyés dans le fleuve. Le sommeil s’améliore, mais des secousses convulsives apparaissent toujours au moment du coucher. Plus d’hallucinations; irritabilité et excitabilité fort prononcées ; le patient est sombre et morose. Au bout de quatorze jours la situation pathologique a disparu et tout est rentré dans l’état normal.
Mais était-il guéri ? Au reste, on n’a rien fait pour cela. Dans une autre observation il est question d’injections sous-cutanées de morphine, mais on sait que ces injections finissent par amener le morphinisme, mal plus cruel que la folie. Nous reproduisons ici l’observation suivante relatée dans notre opuscule : La Longévité humaine et moyens naturels d'y arriver. (Paris. A l’Institut dosimétrique.)
Il s’agit de deux malades, mari et femme, traités à la maison de santé du docteur Schôneberg. Le mari, quoique intelligent et instruit, ne trouvait de distraction dans aucun travail, dans aucune occupation et se sentait fatigué, faible et malade. La femme, âgée de trente-trois ans, présentait un teint gris plombé. Les pupilles étaient rétrécies au point de ne plus présenter que les dimensions d’une tête d’épingle. Ses menstrues avaient cessé depuis quatre ans. Elle se plaignait également de névralgies et de violents accès de fièvre revêtant le type tierce—comme son mari; elle ne ressentait que peu d’appétit ; le monde surtout la dégoûtait; comme son mari aussi, elle jouissait de l’intégrité de sa mémoire et de son jugement. Je fis supprimer d’emblée la morphine chez le mari, tandis que pour la femme je prescrivis une diminution progressive, de manière à arriver, en quatorze jours, à une suppression complète. Le premier jour que le mari se trouva privé de son stimulant habituel, il fut pris d’une grande excitabilité nerveuse; il tressaillait même lorsqu’on ne faisait que lui sentir le pouls; il frissonnait souvent et toussait d’une manière convulsive. Le lendemain on constata chez lui une dépression considérable et,, en même temps, une faiblesse telle, qu’il ne pouvait s’habiller sans aide. Le soir du même jour, il fut pris d’un flux de ventre qui se maintint pendant quatorze jours. Pendant les premiers de ces quatorze jours, le malade présenta des phénomènes de congestion à la tête, et il fut atteint de temps en temps de vomissements ; il se démenait en homme désespéré, réclamait de la morphine avec la plus grande insistance, frappait à coups redoublés contre les poi’tes et les fenêtres, etc. Je lui fis adminintrer du chloral à la dose de 3 grammes, mais sans pouvoir lui procurer du calme pendant les trois premiers jours. Les jours suivants la sensibilité de notre malade se trouvait encore plus exaltée, il se plaignait d’hyperesthésie cutanée à la tête et de vertiges; mais le premier de ces trois jours il commença cependant à manger et à se sentir un peu mieux. Le quatrième jour de la suppression de la morphine, le malade fut pris, après l’ingestion d’une
nouvelle dose de chloral, d’un sommeil interrompu, de temps à autre, par des moments de veille. Pendant les heures de la nuit où il ne dormait pas, il présentait de la surexcitation, tandis que pendant le jour il était affaisse. Ce fut vers la fin de la deuxième semaine que disparut l’influence que la suppression de la morphine avait exercée sur le moral et le physique de notre malade ; l’exagération de la sensibilité persistait seule encore. Pendant toute la durée du traitement la température du corps ne présenta rien d anorma . Après quatre semaines, le poids du corps s’était accru de 2,250 grammes. Quant à la femme que j’avais soumise à une diminution progressive de morphine, elle présentait au commencement une augmentation de la sensibilité reflexe, un malaise et une faiblesse extrêmes; elle ne dormait pas et il lui semblait qu elle allait tomber du lit. Elle avait des crampes dans les membres inferieurs et des douleurs névralgiques qui s’étendaient dans tout le bassih, elle ne voulait pas se mettre au lit, de peur d’être prise de convulsions des membres supérieurs. Lorsqu’on en arriva à ne plus lui donner que 5 centigrammes de morphine par jour, il survint une diarrhée qui dura huit jours, accompagnée d’angoisses, de vertiges, de battements exagérés du cœur et de rougeur de la face. La malade qui cependant avait reçu une bonne éducation - criait et pleurait comme un enfant; elle était fort surexcitée et nous priait en grâce de lui donner un peu de morphine. Ce n’est qu’après trois jours que la rougeur de la face se dissipa. La malade, très affaiblie, se plaignait alors de douleurs gastriques et hépatiques. Les menstrues reparurent dix jours après la suppression de la morphine et parcoururent alors leurs diverses phases. Après quatre semâmes de traitement, cette dame quitta notre établissement; elle était gaie et bien disposée. Pendant son séjour son poids avait augmenté de 2,000 grammes.
Ainsi la morphine jette une profonde perturbation dans 1 économie a l’égal de l’alcool; et ce n’est pas sans raison que alcoolisme et morphinisme sont synonymes. L’un et l’autre conduisent à l’aliénation mentale. Pourquoi s’en servir dans l’aliénation confirmée? On dit : « Qui a bu boira - « de même on peut dire : - Qui s’est morphinisé se morphimsera. « C’est qu’on n’a pas su opposer à ces deux états leur véritable correctif : la strychnine—principalement l’hypophosphite.. Nous avons remarque que les individus auxquels on donne ce puissant modificateur contre le tremblement alcoolique, renoncent facilement aux spiritueux et même les prennent en dégoût. Dans le délire aigu, à la strychnine nous associons l’aconitine et la digitaline afin de calmer le cerveau par le cœur, car c’est par le cœur que les alcoolistes périssent généralement. Ils sont dangereux tant que cet organe conserve son ton, mais bientôt après, ils « tournent en eau ». Ce que nous venons de dire est de la dosimétrie : ses adversaires auront beau faire ils devront y venir s’ils ne veulent rester « d’inutiles naturalistes, passant leur vie à décrire, dessiner les maladies de l’homme », mais ne faisait rien pour les combattre. A quoi
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bon les longs mémoires académiques? Comme au coq de la fable « un grain de mil ferait bien mieux notre affaire ». Ceci n’a rien de personnel au directeur de l’asile d’aliénés de l’État, à Tournai; il est comme tous les médecins officiels : ils suivent les errements de l’Ecole — dès lors leur responsabilité est à couvert. C’est l’École seule qui est coupable de fermer son enseignement au progrès.