‹ Miscellanées de médecine dosimétrique (volume 2)Chapitre 146 sur 179 · DE LA CATALYSE PHYSIOLOGIQUE DES MÉDICAMENTS DOSIMÉTRIQUES · texte numérisé non relu

DE LA CATALYSE PHYSIOLOGIQUE DES MÉDICAMENTS DOSIMÉTRIQUES

Nous empruntons au professeur Rudolf Bœhen (de Marbürg), une étude intéressante des médicaments simples au point de vue de leur action, étude dont nous extrayons les passages suivants, qui prouveront que l’idée des principes simples commence à se répandre.

« Les recherches expérimentales sur l’action des médicaments et des «poisons» sur le système circulatoire datent de Traube et von Bezokl. Il est très difficile de discuter le résultat d’un aussi grand nombre d’iuves-

tigations en partant d’un point de vue général. La base physiologique sur laquelle elles reposent, est elle-même changeante et peu sûre. En effet, ses défauts sont souvent révélés : en premier lieu par les recherches pharmacologiques. Les matériaux que nous avons actuellement à notre disposition peuvent, avec probabilité, se résumer de la manière suivante : les médicaments et les poisons agissent a. principalement sur le cœur; b. sur les vaisseaux sanguins; c. sur l’appareil circulatoire tout entier.

Un médicament peut agir sur le cœur : 1° directement, 2° indirectement sur le système nerveux central, par les nerfs cardiaques, vague, sympathique, accélération (action centrale) ou par la transmission du stimulus sensoriel, par les nerfs afférents au centre des nerfs vagues (action réflexe).

Les investigations sur les médicaments et les poisons agissant primitivement sur le cœur, sont de beaucoup facilitées par la possibilité que nous avons d’observer le cœur des vertébrés à sang-froid, après la séparation des autres organes. L’action d’un médicament ou d’un poison sur le cœur séparé, peut se rapporter : a. sur le muscle cardiaque; b. sur l’appareil ganglionnaire intra-cardiaque; c. sur le tissu musculaire et les ganglions à la fois.

Il est souvent très difficile de décider dans quelle de ces trois catégories précédentes, une action donnée doit être classée. Nous sommes souvent aidés en observant la manière mutuelle d’être de deux poisons différents, que l’on fait agir simultanément sur le cœur. Nous pouvons observer s’il y a entre eux antagonisme ou non. Naturellement, nous devons, avant, être fixés sur l’action intime de l’un des,deux poisons.

1° Augmentation des mouvements du cœur . — L’énergie des contractions du cœur est augmentée, le nombre des pulsations restant le même ou diminuant. Une augmentation de la dose est souvent suivie de péristaltisme; finalement, il y a arrêt systolique.

Sous ce titre se rangent les poisons du cœur dans le sens strict du mot, les glycosides de la digitale, de l’ellébore, de la véréine (laurierrose), de la seille, de l’antiarine, . du vératrum, les sels de bryone, le camphre, etc. Ces substances paraissent affecter les ganglions automatiques moins que le muscle cardiaque. Selon toute apparence,. un changement dans l’électricité du muscle intervient dans ce résultat. Le phénomène du péristaltisme cardiaque est très souvent observé pendant l’action d’une grande variété de poisons : il dépend probablement de troubles survenant dans la sphère des ganglions automatiques qui règlent l’activité du cœur;

2" Diminution de l'énergie des contractions, affaiblissement du muscle cardiaque et, finalement, paralysie cardiaque et arrêt diastolique. —

DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE. 367

Sous ce titre se rangent les sels de cuivre et de zinc, le tartre stibié, l’apomorphine ;

3° Excitation du système automatique , manifestée par une augmentation de la fréquence et de l'énergie des contractions.— Une augmentation de la dose produit des effets contraires : pouls plus lent et plus faible. Finalement, arrêt diastolique, sans paralysie du muscle cardiaque (d’abord narcose?), puis paralysie des impulsions automatiques. Sous ce titre sont rangés : l’alcool, l’éther, le chloroforme, le chloral.'les anesthésiques en général, la cyanogine.

Ces effets expliquent, d’un côté l’action thérapeutique de -ce qu’on nomme les analeptiques (qui réveillent le cœur déprimé dans la syncope, le collapsus, etc.) ; d’un autre côté, la paralysie cardiaque observée occasionnellement pendant l’insensibilité produite par l’éther, le chloroforme et le chloral.

4° Action sur le système d'arrêt intra-cardiaque I — a. Les ganglions d’arrêt sont excités : ralentissement du cœur ou arrêt diastolique. Cet effet peut être neutralisé par les substances qui : 1° paralysent le système d’arrêt (atropine, etc.) ; ou stimulant puissamment le muscle cardiaque (voir les substances énumérées sous cetitre); b. les ganglions d’arrêt sont paralysés : l’excitation du nerf vague ne produit pas de résultat; accélération occasionnelle des battements (abolition du tonus du nôrf vague).

Sous le titre a. se rangent : la muscarine, la pilocarpine, la nicotine ; sous le titre b. le groupe atropine, la curarine, la méthyl-strychnine, la conine, etc.

Note. — L’action décrite sous le titre a. : excitation des ganglions d'arrêt , n’apparaît pas si les centres d’arrêt ont été séparés du cœur par une ligature.

L’action semble avoir lieu sur le cœur et les ganglions à la fois. Avec ou sans accélération première, il survient un retard du cœur, du péristallLme, et finalement un arrêt diastolique (paralysie cardiaque). Sous ce titre, se rangent un grand nombre d’alcaloïdes : par exemple, l’aconitine, la delphine, et pour une certaine part aussi, la nicotine, le phosphore; peut-être aussi les sels de potasse et beaucoup d’autres substances.

Note. — Les phénomènes appartenant à cette classe manquent de caractère déterminé; dans cette catégorie, nous sommes obligé dégrouper tous les effets dont la nature intime n’a pas été éclairée par l’expérimentation.

5° Effets dus à la stimulation des centres d'où parient les nerfs cardiaques. — Parmi ces effets, le seul sur lequel nous soyons actuellement fixés, est le ralentissement de l’action du cœur, qui est empêché par la'

section préalable des nerfs vagues du cou. Il a été seulement observé, chez les mammifères, pendant la première période de l’action de beaucoup de narcotiques et d’alcaloïdes, de l’acide cyanhydrique, le nitrate d’amyle, l’oxyde de carbone. On peut à peine dire que l’arrêt diastolique survient comme résultat d’une telle stimulation du centre vague.

C’est encore une question non résolue de savoir s’il existe des médicaments ou des poisons capables d’exciter ou de paralyser les centres des nerfs accélérateurs. La solution expérimentale n’a pas encore été faite, vu la difficulté d’éliminer l’influence des fibres accélératrices en les sectionnant. Nous pouvons vraisemblablement penser que la stimulation centrale de ces fibres est la cause immédiate de la grande excitation du pouls produite par le nitrate d’amyle, la delphine, la picrotoxiue, la cicotoxine, etc.

6° Action réflexe sur le cœur. — Ici aussi nous pouvons voir une stimulation réflexe, soit du nerf cardiaque d’arrêt (vague), soit du nerf accélérateur (sympathique). La stimulation du nerf vague apparaît pendant l’inhalation des gaz et des vapeurs irritantes. L’irritation des filets terminaux trijumeaux cause un retard du pouls — au moins un arrêt du cœur. Ces effets ne sont pas obtenus quand les gaz ou les vapeurs sont dirigés sur les poumons à travers une ouverture trachéale. Ils peuvent être notés pendant l’administration du chloroforme, de l’éther, etc., et peuvent également servir à expliquer l’arrêt du cœur (mort par syncope) qui arrive quelquefois. Des effets semblables sont peut-être également amenés par l’irritation de la membrane muqueuse gastro-intestinale (acides ou substances corrosives). Nous ne savons rien — quant à présent — sur la stimulation réflexe des nerfs accélérateurs par les médicaments.

Les médicaments peuvent agir sur les vaisseaux sanguins comme sur le cœur : a. directement; b. en agissant sur les centres nerveux; c. par voie de stimulation ou de paralysie réflexe.

Une action directe sur les vaisseaux est difficile à prouver, surtout parce que nous ne pouvons pas les isoler, comme nous isolons le cœur des autres organes. Pour parler strictement nous devrions établir une distinction entre les effets produits sur les parois musculaires des vaisseaux et ceux qui sont produits sur leurs nerfs. Jusqu’ici cependant de telles distinctions ont été impraticables. Il y a une autre difficulté pour la solution de la question : c’est de savoir s’il existe des nerfs vaso-dilatateurs, aussi bien que les nerfs vaso-constricteurs ; la physiologie est moins avancée sur ces points que sur ceux qui regardent le cœur; aussi les pharmacologues sont tenus à s’exprimer avec la plus grande retenue.

LA MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE. 3Ô9

Parmi les effets directs sur les vaisseaux, et spécialement sur leur paroi musculaire, on peut mentionner les modifications produites par les différentes espèces de tannin et par les astringents métalliques dans le calibre des petits vaisseaux sanguins. Ces effets peuvent être rapportés à de simples actions physiques. "

Les effets dus à une action sur les centres vaso-moteurs sont très communs. Lorsque de tels effets sont intenses, ils atteignent inévitablement le cœur. Nous supposons généralement que l’effet est-central quand il cesse de se manifester après la section de la moelle, au cou ; mais nous ne pouvons même plus compter sur ce critérium, depuis qu’on a montré que ces centres vaso-moteurs existent dans les régions lombaires et dorsales de la moelle. Généralement, nous prenons la tension - artérielle comme mesure de l’état des vaisseaux sanguins, mais cette méthode peut seulement fournir des informations pour des portions limitées du système artériel.

Quant à l’influence des médicaments et des poisons sur.la circulation pulmonaire — la tension des grosses veines — nous n’avons presque aucune observation à notre disposition. L’observation directe (à l’œil ou au microscope) de départements vasculaires particuliers (oreille du lapin, membrane interdigitale, langue, mésentère de la grenouille, fond de l’œil des mammifères), peut occasionnellement offrir des informations sur l’effet des substances sur les vaisseaux, mais cette méthode n’est pas digne d’une grande confiance et doit être èmployée avec beaucoup de précautions.

De nombreux médicaments déterminent une élévation très considérable de la tension artérielle, en stimulant les centres vaso-moteurs. La tension s’élève réellement plus haut dans ces circonstances que sous l’influence des substances qui augmentent simplement le travail effectué par le cœur; comme, par exemple, la digitale. Sous ce titre se rangent : la strychnine, la picrotoxine, la cicotoxine, la delphine, la caféine, les sels d’ammonium, de barium et de potassium; en général, la grande élévation de tension produite par ces substances s’associe à une accélération correspondante du pouls. Il est souvent très difficile de décider si l’élévation de la pression est due à une augmentation de l'action du cœur seul, ou ce fait uni à une contraction vasculaire simultanée. En ce qui concerne la digitale, la question est encore regardée par beaucoup d’auteurs comme pendante. Je suis disposé à considérer l’augment de tension comme critérium; celui-ci, dans le cas de la digitale, n’est pas assez considérable pour justifier l’admission de son action sur les vaisseaux. D’ailleurs, les effets thérapeutiques de la

digitale peuvent à peine être attribués au resserrement des vaisseaux.

D’autres médicaments abaissent la tension artérielle, en paralysant les centres vaso-moteurs. Quand cet effet s’est produit très soüdainemént, il peut devenir fatal en causant l’anémie du vaisseau. Sous ce titre se rangent la plupart des anesthésiques : le chloroforme, le chloral, l’alcool, l’acide cyanhydrique et beaucoup d’alcaloïdes : par exemple l’aconitine.

L’effet décrit ci-dessus, est souvent précédé d’une période d’augmentation de tension artérielle due à la stimulation des centres vaso-moteurs.

La dilatation vasculaire est très prononcée dans les départements particuliers : ainsi le nitrite d’amyle agit principalement sur les vaisseaux de la tête : l’acide arsénieux et les poisons métalliques similaires (platine, or, etc.) agissent sur les vaisseaux du système splanchnique. On ne sait pas encore si les effets sont d’origine centrale ou périphérique. L’action du nitrite d’amyle est très transitoire. Peut-elle être due à une stimulation des nerfs vaso-dilatateurs ?

Action réflexe sur les vaisseaux. — Sous ce titre, on doit probablement ranger l’action de tous les rubéfiants. L’irritation des nerfs cutanés sensitifs est suivie d’abord d’une contraction réflexe, puis d’une dilatation des vaisseaux dans le département affecté. Ensuite viennent les phénomènes associés, d’exsudation et vésication. La part prise par les nerfs dans ce processus, réclame de nouvelles recherches expérimentales. La paralysie réflexe des centres vaso-moteurs, précédée d’une stimulation temporaire, peut de même être déterminée par l’action irritante de gaz et de vapeurs sur les branches du trijumeau distribuées à la bouche et au nez.

Les effets produits sur l’appareil circulatoire en entier, sans que nous puissions séparer l’action sur le cœur de l’action sur les vaisseaux, sont obtenus pendant l’action de beaucoup de médicaments et de poisons, spécialement de ceux qui opèrent lentement et graduellement. Cette catégorie constitue le « résidu insoluble », qui nous reste après avoir fait une analyse complète des matériaux existants. On peut espérer que les progrès de la pharmacologie expérimentale amoindriront graduellement ce résidu et finalement le feront disparaître. »

On voit par ces citations, que l’idée de la catalyse physiologique a fait son chemin — tout comme la catalyse chimique. Lere des spécifiques est donc close ; il n’y a pas de maladies en tant qu 'entités, mais des mouvements vitaux détournés de leur cours normal. La thérapeutique n’a d’autre but que les y ramener. C’est la doctrine d’Hippocrate, mais avec les ressourcés ou les moyens de la science moderne. Si la médecine ne doit pas être une « inutile histoire naturelle », elle doit être une physio-

DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE.

logie appliquée. Ce sont donc ses lois qui doivent diriger dorénavant le médecin. Mais pour que la loi de l’affinité élective des médicaments pût être appliquée, il a fallu des principes simples et non les préparations grossières de la pharmacopée galénique, que les Codex ont pour mission de maintenir au profit, non de l’humanité, mais de la boutique pharmaceutique, La nature a tout fait aux fins d’un ordre providentiel. S’il y a des corps vivants — c’est-à-dire souffrants — il y aussi des modificateurs vitaux, c’est-à-dire calmants; pourquoi alorsbsé ' contenterait-on d’un seul, sous prétexte qu’il n’y a qu’une seule maladie? Ainsi le cœur, l’organe impressionnable par excellence, a des nerfs incitateurs (sympathiques) et des nerfs modérateurs (pneumogastriques) : de même, il y a des médicaments qui s’adressent à ces deux départements — pour nous servir de l’expression de l’auteur allemand—par exemple, la strychnine, l’aconitine, la digitaline, etc. Savoir se servir de ces modificateurs, soit isolément, soit simultanément, constitue l’art du thérapeute, et non des prescriptions banales. Voilà ce que la dosimétrie enseigne et ce quelle ne cesse de répéter depuis plus de dix ans à ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre.

'CCXXI

Page 1