EMPOISONNEMENT PAR LE SOUS-NITRATE D ACONITINE EN SOLUTION
[Lyon médical et Abeille médicale, 8 janvier 1883.)
Le docteur M... avait prescrit à un malade de prendre toutes les heures de 20 à 60 gouttes d’une solution alcoolique de sous-nitrate d’aconitine. Le malade prit 5 gouttes le premier jour ; le lendemain 20 ; alors il ressentit une brûlure dans la bouche et dans la gorge et vomit presque immédiatement. Il reprit la même dose à-trois reprises, mais la vomit chaque fois. Le soir il avala encore '20 gouttes qu’il conserva, mais toute la nuit il eut de l’oppression et fut saisi d’un froid glacial, bien qu’il éprouvât à l’intérieur une sensation de brûlant. Pour démontrer que ces symptômès .ne pouvaient être attribués à la solution d’aconitine, M. M... avala 50 à 60 gouttes de celle-ci. Les effets toxiques commencèrent à se manifester au bout d’un quart d’heure. Quatre heures après,
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE.
le docteur T... trouva son confrère M... pâle, le pouls petit, irrégulier, mais non accéléré, la peau froide, les pupilles rétrécies. Il existait une sensation de brûlure dans la bouche et de resserrement depuis la gorge jusqu'à l’abdomen. Le malade accusait de l’anxiété précordiale, de la lourdeur et de la faiblesse des membres, surtout des jambes. Les pupilles se dilatèrent subitement et la vision fut abolie, mais elle se rétablit quand lqs pupilles furent de nouveau rétrécies. L’excitation du pharynx amena des vomissements, qui se produisirent ensuite spontanément. Les matières vomies consistaient en débris alimentaires colorés en rouge. Bientôt apparurent, en même temps qu’une vive congestion de la tête, les premières convulsions et une respiration ronflante. Puis le malade se plaignit de surdité et de bourdonnements alternativement dans l’une et l’autre oreille. Après une injection sous-cutanée d’éther, les pupilles se dilatèrent de nouveau et la vision fut abolie ; puis il y eut encore des vomissements et des convulsions violentes et prolongées. — Une deuxième injection fut faite. Le malade ne put être rappelé à la connaissance ; les pupilles élargies ne réagissaient plus à la lumière, la respiration étant ralentie et laborieuse ; malgré l’emploi de l’électricité, elle devint de plus en plus difficile ; le cœur s’affaiblit graduellement, et M... mourut cinq heures après l’ingestion du poison. A l’autopsie on constata une grande pâleur de la peau et des muscles, tandis que les organes internes étaient fortement congestionnés — les intestins, notamment, étaient très hyperémiés, sauf le côlon et le rectum. Les poumons adhérents aux sacs, étaient très congestionnés ; ils renfermaient des tubercules anciens et récents et une petite caverne. Le cœur était en diastole; les cavités droites renfermaient un peu de sang liquide, et les vaisseaux des méninges étaient distendus ; en certains points on remarquait des exsudations sous l’arachnoïde ; les ventricules contenaient de la sérosité sanguinolente, et sur les plexus choroïdes il y avait un exsudât sanguin. Le sang était partout liquide et d’un rouge cerise clair.
Réflexions. — Il faut plaindre ce pauvre M... qui, sur la foi de l’École, avait empoisonné son malade et s’était ensuite empoisonné lui-même par ignorance du médicament qu’il avait ordonné. Il ne faut jamais prescrire des alcaloïdes aussi puissants que l’aconitine, en liquide, parce quon ne sait pas combien on en donne — une goutte pouvant varier de 30 à 60 et parce qu’il est dangereux de laisser une telle préparation aux mains du malade. C’est donc aux granules dosimétriques qu il faut recourir, la dose étant ainsi mathématique et pouvant être graduée. Mais 1 École ne veut pas entendre parler de dosimétrie. Tant pis pour elle!
Si le docteur M... a eu le malheur de s’empoisonner sur la foi de
l’École, son confrère T... n’a guère été plus heureux dans son traitement antidotique. Toujours sur la foi de l’École, il a fait des injections souscutanées d’éther sans se dire que l’éther éteint les globules rouges du sang et, par conséquent, vient ainsi en aide à l’aconitine. Ce qu’il eût fallu ici, est tout simple : une forte infusion de café noir qui, par son tannin, eût décomposé l’aconitine et réveillé le système cérébro-spinal — puis des granules de strychnine (arséniate ou sulfate) pour réveillhr l’action du cœur et des poumons. Mais à Lyon — comme dans toutes les villes ou règne l’École — on ne lit pas le Répertoire; on Ta en horreur — comme l’hydrophobe l’eau. Il faudra bien qu’elle y arrive, sous peine de mourir enragée.