DU TRAITEMENT DE LA COLIQUE DE PLOMB PAR LA BELLADONE
On lit dans la Semaine médicale l’article suivant :
« Les médications les plus diverses ont été employées pour combattre cette manifestation si fréquente de l’intoxication saturnine. C’est ainsi que l’on a usé, tour à tour, ou simultanément, des purgatifs, des calmants antiphlogistiques, de l’électricité et enfin- des diverses substances ayant pour but d’annuler la nocivité du plomb en le rendant insoluble, en le
DE MEDECINE DOSIMÉTRIQUE. 399
transformant ou en l’expulsant de l’économie. Tous ces modes de traitement ont évidemment eu pour point de départ, soit les symptômes prédominants, soit l’idée. que l’on se faisait sur la nature de la maladie. M. le docteur Gauch croit qu’on a trop considéré la colique de plomb comme un accident localisé à l’abdomen; pour lui, il y a plus que cela, et cette affection consiste —- en réalité — en symptômes douloureux et en contractures spasmodiques généralisées à tous les appareils dans la constitution desquels entrent des fibres musculaires — notamment le système circulatoire et les intestins. Il faut pour combattre cette perturbation — atteignant tout l’organisme une médication dont l’influence, se fasse sentir sur tous les points de l’économie, en y luttant efficacement contre ces deux éléments essentiels : la douleur et le spasme. La belladone est déjà employée dans bon nombre d’affections" pour calmer la douleur et combattre le spasme musculaire, il était donc tout naturel que l’on songeât à l’utiliser dans la colique de plomb ; d’autant plus que loin de prolonger la constipation — comme le fait l’opium — elle a, au contraire, une action purgative reconnue. La belladone est, du reste, parfaitement supportée dans ces cas, et il n’est pas-besoin de recourir à des doses presque toxiques, comme le veut le docteur Fonssagrives. Les douleurs calmées et les selles rétablies, on cessera progressivement l’administration du médicament. Dès le début, on prescrit 10 centigrammes d’extrait sous forme de pilules de 0,001 à 0,002 : une toutes les deux heures, et en môme temps on fait des frictions sur l’abdomen avec 4 grammes d’extrait et 30 grammes d’axonge; tisane émolliente, limonade simple, lait. Si les coliques ne sont pas trop fortes, on donne la même dose le lendemain, sinon, on va à 14 et même à 16 centigrammes. Les douleurs enlevées et les selles rétablies, on cesse graduellement l’administration du médicament. Dans le cas d’intolérance gastrique, on aura recours aux injections d’atropine ; mais la belladone doit être employée de préférence à son alcaloïde. »
Voici nos remarques. Dans la colique de plomb ou plutôt l’intoxication saturnine, il y a deux ordres de symptômes à considérer : le spasme et la paralysie. C’est ainsi qu’aux mains il y a contracture des fléchisseurs et paralysie des extenseurs. C’est de là qu’il faut partir pour établir le traitement. Nous avons rapporté dans 1 q Répertoire le cas d’un ouvrier peintre auquel nous avions été obligé de pratiquer la kélotomie sur la ligne blanche de l’abdomen, dans un cas de violente colique saturnine. Immédiatement après l’opération, nous avions prescrit 1 granule : d’hyosciamine au demi-millième, toutes les demi-heures, chaque fois avec une cuillerée à café d’huile de ricin. A la visite du lendemain, l’opéré
n’avait pas eu de garde-robe, quoiqu’il eût pris 6 granules. Nous étions perplexe, craignant de n’avoir pas débridé la hernie suffisamment. Mais en y réfléchissant, nous nous persuadâmes que l’hyosciamine n’avait répondu qu’au spasme, et qu’il eût fallu y joindre la strychnine contre la ' paralysie de l’intestin. Nous nous hâtâmes donc de compléter notre prescription, et au bout d’une heure la débâcle se faisait. L’opéré n’avait pris cependant qu’un milligramme de sulfate de strychnine.
On voit par là que les médicaments dosimétriques peuvent servir de moyen de diagnostic, comme dans les laboratoires de physiologie on interroge les organes par les agents physiques et chimiques. Nous avons cru ces observations nécessaires pour compléter l’article de la Semaine médicale. Il est rare que dans ces maladies il n’y ait qu’un symptôme et partant une seule indication à remplir. Un traitement pour être complet doit comprendre toutes les indications. La nature nous en donne l’exemple dans certaines substances médicamenteuses, telles que l’opium qui renferme des principes narcotisants et des principes convulsivants ; mais il est impossible que l’estomac décompose ces principes, et l’on n’a ainsi que l’action perturbatrice du remède. Il en est des médicaments comme des aliments : pour être utiles ils doivent être bien préparés. Mais cette préparation ne doit pas consister dans une grossière manipulation : il faut l’intervention de la chimie. Voilà pourquoi la dosimétrie se sert de médicaments simples et non de médicaments composés.
Et puisqu’il s’agit de la belladone, qu’il nous soit permis de rappeler le cas suivant : Nous avons un jour prescrit un lavement avec des feuilles de belladone dans un cas de constipation nerveuse : une manipule dans un litre d’eau. Le lavement était à peine introduit depuis dix minutes, que le malade présenta les symptômes du plus violent empoisonnement : resserrement et sécheresse du gosier, sputations, cris étranglés, yeux injectés, délire, sueur froide, pouls petit et très accéléré. Nous craignîmes perdre notre malade par congestion cérébrale, et ce ne fut qu’à grand renfort de café noir que nous pûmes le faire revenir à lui. Il eût été sans doute dangereux de donner dans ce cas la morphine comme antagoniste. Maintenant qu’on nous dise combien il pouvait y avoir d’atropine dans cette petite poignée de feuilles de belladone. Avec l’atropine nous n’avons jamais constaté pareil accident.
Nous ferons la même remarque pour la digitale dont un simple infusé peut occasionner la mort en paralysant le cœur. Il y a donc dans les plantes vireuses une action toxique due à l’ensemble de sa composition et que n’ont pas leurs principes en particulier. Par conséquent, il faut toujours donner ces dernières isolément, selon les indications.
DE. MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE. 401
La guerre du silence qu’on fait à la dosimétrie ne s’explique donc d’aucune façon. Non seulement cette méthode ne change rien au fond de la médecine, mais elle lui donne la précision que tous les esprits sérieux sentaient lui manquer. Sans cela Forget eût-il pu dire que les médicaments composés sont des décharges à mitraille dont quelques éclats peuvent par hasard frapper l’ennemi? (Principes de thérapeutique.) Il importait donc de faire cesser ces incertitudes. Mais ce n’est pas tout : la thérapeutique manquait de lois, c’est-à-dire qu’on donnait les médicaments au hasard, sans se préoccuper du temps endéans lequel l’action médicatrice doit se produire. En formulant le principe : « Aux maladies aiguës un traitement aigu et aux maladies chroniques un traitement chronique », la dosimétrie a jeté les bases de la thérapeutique, c’est-àdire la jugulation des maladies dans leur forme dynamique, et leur modération dans leur forme organique. C’est là ce qui constitue la méthode proprement dite. Nous avons répété tant de fois ces considéra- ' tions qu’il serait oiseux d’y revenir sans cesse n’était l’inavouable silence de l’École. Comme l’autruche du désert, elle se cache la tête, espérant ainsi échapper à la vue de son ennemi ; mais sa corpulence permet de la battre en plein dos. Malgré cela, elle se tait.